Corine Protais

ccn, bibliste

Accueillir et être accueilli, selon la Bible

Le peuple juif garde vive cette mémoire d’avoir été accueilli en Égypte, d’être fondamentalement un migrant, comme son père Abraham.

Nous sommes aussi des accueillis dans le monde créé par Dieu, toujours en chemin. C’est d’ailleurs le sens du mot « hébreu ». Et c’est ce souvenir d’avoir été vulnérable et accueilli qui fonde sa posture d’accueillant, non pas en surplomb, mais en frère, comme un autre soi-même.

Aux chênes de Mambré, au chapitre 18 de la Genèse, Abraham déploie magnifiquement l’accueil de trois mystérieux personnages. Cet épisode intervient juste après la circoncision, qui marque l’entrée effective d’Abraham dans l’Alliance. Pour les commentateurs juifs, il est à l’entrée de sa tente pour s’entretenir avec Dieu, totalement habité par cette nouvelle relation qui s’est nouée avec Lui. Mais, il abandonne sa méditation pour faire entrer des invités «chez lui » et leur prodiguer soin et attention. Car, commente Rav Yehuda, « lhospitalité envers un hôte est plus importante que de recevoir la présence divine ». L’ Alliance ne l’enferme pas dans un entre -soi et une complétude, mais au contraire l’ouvre à l’altérité, à l’accueil d’une promesse toujours au-delà de ce qu’il vit. En prenant soin de l’autre, de l’étranger, il imite Dieu de la façon la plus parfaite possible, montrant ainsi qu’il est vraiment un homme de l’Alliance.

Bien sûr, il y a une dimension pratique à l’accueil chez ces peuples nomades, elle est nécessaire à la survie dans un monde hostile. Mais, il y a aussi une dimension mystique : dans le récit , l’identité des visiteurs reste mystérieuse. Le lecteur en a la clé au début du récit : « Dieu apparut à Abraham ». Mais, ce sont trois hommes qui se présentent et que va servir Abraham. Le récit alterne le singulier et le pluriel pour parler d’eux, de Lui…Dans cet accueil de l’étranger qui passe, c’est bien la présence vivifiante de Dieu qu’Abraham reçoit : « l’année prochaine, Sarah tiendra un fils dans ses bras ». L’Alliance se traduit concrètement dans l’ouverture et la relation à l’autre, image de l’Autre. Elle est féconde dans un savoir-être ensemble et la vie appelle la vie sous la forme la plus inattendue possible pour ce couple âgé.

L’attitude d’Abraham, décrite de façon précise dans ce récit, est aussi un enseignement : « Il courut de l’entrée de la tente à leur rencontre, se prosterna à terre et dit : « Si j’ai trouvé grâce à tes yeux, veuille ne pas passer loin de ton serviteur » ». Il se place dans une position où il demande aussi d’être accueilli. Son hospitalité n’est pas condescendante, au contraire il prend le risque d’être rejeté . Les visiteurs sont en même temps accueillis et accueillants. D’ailleurs, Abraham est lui-même étranger sur cette terre, accueilli par Mambré, l’Amorite. C’est cette réciprocité qui fonde l’hospitalité selon le coeur de Dieu. Lui se présente à nous comme celui qui nous accueille et qui, en même temps, demande à être accueilli. Cet accueil inconditionnel de l’étranger n’est pourtant pas toujours idyllique. Les livres bibliques témoignent de ces tensions entre ouverture féconde à l’étranger et repli jusqu’au rejet par crainte de perdre son identité, la pureté de l’Alliance. Ecrits à la même période post-exilitique, le livre de Ruth nous fait le portrait édifiant de cette Moabite qui sera l’ancêtre de David, tandis que les livres de Néhémie et Esdras s’opposent violemment aux mariages extra-communautaires. Le risque est toujours là, qu’ il y ait -dans un sens ou un autre – assimilation, fusion et donc disparition. L’hospitalité, telle que nous la voyons en action avec Abraham permet à chacun de déployer davantage ce qu’il est et d’ouvrir un avenir. Ainsi, l’hospitalité et le respect de la dignité de l’autre restent une marque distinctive de l’éthique juive et de son ouverture au mystère de la présence de Dieu parmi nous. Lorsque l’Empereur romain Julien ordonna l’établissement d’auberges pour les voyageurs dans chaque ville, il renvoya à l’exemple des Juifs « parmi lesquels aucun étranger n’est jamais délaissé ».

Les Juifs ont donc compris l’hospitalité comme accueil privilégié de la présence de Dieu. Pour nous, Chrétiens, cela s’accomplit en Jésus : Il s’est présenté à l’humanité sous les traits de l’étranger demandant l’accueil : « Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle d’hôte » (Lc 2, 7). Il est bien accueilli chez Marthe et Marie, chez Zachée,

C’est cette réciprocité qui fonde l’hospitalité selon le coeur de Dieu. Lui se présente à nous comme celui qui nous accueille et qui, en même temps, demande à être accueilli.

comme chez Levi le collecteur d’impôt. Réciproquement, il fait lui aussi « bon accueil aux publicains et aux pécheurs » (Lc 15, 2) et fait à ses disciples les gestes de l’hospitalité dans le lavement des pieds (Jn 13). Notre relation au Christ se joue dans cet accueil réciproque de celui qui est en même temps le tout proche et le tout Autre. « Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance. » (Jn 15, 5) Appelé à imiter le maître, le disciple en mission va demander l’hospitalité et se recevoir de celui à qui il va offrir la Bonne Nouvelle du Salut en Jésus : « Dans quelque ville que vous entriez et où on vous accueillera, mangez ce qu’on vous offrira » (Lc 10,8).

Cette présence de Jésus se prolonge pour nous très concrètement dans la personne vulnérable et l’étranger : « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25,35). Au chapitre 10 des Actes des Apôtres, on assiste à la rencontre de Pierre et de Corneille, deux étrangers l’un pour l’autre. Ils vont en être l’un et l’autre transformés, s’ouvrant à une meilleure connaissance de Dieu et de son projet d’amour. Ainsi, accueillir l’autre n’est pas un simple acte de charité condescendante, mais une ouverture à cette circulation d’amour en Dieu, que Jésus nous a révélé et que la communauté chrétienne est appelée à manifester.

La « philoxenia », mot grec qui signifie littéralement « amour de l’étranger » et que nos Bibles traduisent par hospitalité, est une valeur essentielle des premières communautés chrétiennes. L’Épître aux Hébreux la réfère directement à la scène des chênes de Mambré : « N’oubliez pas l’hospitalité, car grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges » (He 13,2). Dans l’Epitre aux Romains, au chapitre 12, Paul aborde successivement les dons de l’Esprit (v 6 à 8), une invitation à l’amour « que l’amour soit sincère » au v9, puis l’amour fraternel « philadelphia », « que l’amour fraternel vous lie d’une mutuelle affection, rivalisez d’estime réciproque » v10, et enfin l’amour de l’étranger la « philoxenia » : « Soyez solidaires des saints dans le besoin, exercez l’hospitalité avec empressement » (v 13). L’Esprit souffle, il donne à chacun ses dons pour la construction du corps, mais c’est pour que soit manifesté l’amour de Dieu dans la communauté des croyants, amour de Dieu qui s’élargit du plus proche au plus lointain, dans une communion qui permet à chacun d’être davantage luimême en se recevant des autres.

La tradition biblique a beaucoup à nous dire sur l’accueil de l’étranger ! Pour le croyant, juif et a fortiori chrétien, il n’est pas un simple acte de charité pour secourir un être humain dans le besoin. Il est constitutif de son identité-même de disciple, qui comme Abraham, en accueillant l’étranger imprévu et dérangeant, s’ouvre à Dieu lui-même et à sa promesse de vie. Fidèle au Christ, l’Église, animée par l’Esprit d’amour, porte en elle l’exigence et la richesse de l’accueil de l’étranger.

Cet article fait partie du numéro 73 de la revue FOI

La guerre et la paix

Juin-juillet-août 2022

Formation Chretienne  

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