Clotilde Bocquet

Psychologue clinicienne, Equipe Mobile pour Enfants et Adolescents en Situation Complexe, Dunkerque, Flandres

6 juin 2024

Vie intérieure et enfance

Accompagner l’enfant pour cultiver sa vie intérieure

Psychologue pour l’Aide Sociale à l’Enfance, Clotide Bocquet rencontre et accompagne les enfants dans le cadre de leur situation de placement. Selon l’auteure, on ne peut évoquer la vie intérieure des enfants sans s’interroger tout d’abord sur la possibilité qu’ont ou n’ont pas ces enfants à y accéder.

Tout d’abord, je vous propose une définition de la vie intérieure pour comprendre à quel point elle est importante dans notre équilibre de vie : équilibre entre la vie intérieure et la vie extérieure.

Lorsque l’on parle de vie intérieure, le mot « vie » vient bien nous signifier qu’il existe un mouvement : c’est le mouvement qui se passe à l’intérieur de nous. Il comprend nos pensées, nos désirs, nos sensations, nos émotions, nos espérances… La vie intérieure est la conscience de cette animation qui habite en nous. Grâce à cette conscience de ce mouvement en nous, nous sommes capables de faire des choix, de répondre aux sollicitations de l’extérieur, d’y résister parfois, d’y associer notre créativité. Plus notre vie intérieure est riche, plus elle nous rend capable d’af fronter le réel, d’entrer en résilience, plus elle permet de prendre conscience de nos besoins, d’être acteur de notre vie extérieure.

Chez l’enfant, la vie intérieure emprunte un processus en lien avec son développement global : corporel, cognitif, social, émotionnel et en interaction avec son environnement. Dès la vie intra-utérine, le fœtus reçoit des informations et commence à construire son système neuronal. L’enfant continue à le développer dans les premières années de la vie. Les scientifiques parlent d’une immaturité jusque l’âge de 5 ans, même si toutes les fonctions poursuivent leur développement après cet âge. Il faut plutôt comprendre la grande vulnérabilité de l’enfant avant 5 ans qui n’a pas encore les compétences pour interagir de façon autonome avec son environnement.

Les informations reçues par l’enfant, les situations auxquelles il est exposé sécrètent des hormones qui transmettent un message au cerveau. Pour notre sujet, on retiendra principalement deux hormones : l’ocytocine et le cortisol.

L’ocytocine est l’hormone qui se développe en fin de grossesse, participe au déclenchement de l’accouchement, puis au processus d’allaitement. Cette hormone intervient donc de façon importante dans le développement d’une relation d’attachement entre la mère et son enfant et plus globalement dans le développement de toute relation d’attachement.
L’ocytocine est sécrétée par le plaisir de passer du bon temps avec nos proches, de recevoir des marques d’intérêt, de gentillesse, des gestes de tendresse, des marques d’affection. Elle influencerait notre confiance, notre empathie, notre générosité, d’où ses nombreux surnoms : hormone de l’amour, de l’attachement, du bonheur. Elle est bien connue pour participer aux renforcements des relations sociales, favorise la confiance en soi. Elle réduit le stress et l’anxiété et diminue le taux de cortisol.

L’enfant sécurisé par son environnement montre dès l’âge de trois ans des capacités d’empathie qu’il a construites aussi par l’expérience et l’imitation.

Le cortisol est principalement appelé l’hormone du stress. Cette hormone permet de mobiliser une énergie rapide en cas de besoin face à une situation stressante. Elle augmente notre niveau de vigilance mentale permettant d’améliorer l’attention, la concentration, les temps de réaction. A court terme, elle aide le corps à réduire l’inflammation, elle le prépare à la guérison d’éventuelles blessures. Bien que l’exposition brève au cortisol puisse avoir des effets bénéfiques, des niveaux élevés de cortisol ont plutôt des effets inverses.

Le cortisol en excès peut avoir des répercussions sur la santé par une réduction du système immunitaire et sur la santé mentale, notamment en contribuant à des états de stress chronique, d’anxiété et de dépression.

De plus, des niveaux élevés de cortisol peuvent interférer avec la neuroplasticité, la capacité du cerveau à former de nouvelles connexions neuronales, ce qui peut affecter la mémoire et l’apprentissage et interférer sur le sentiment de sécurité intérieure de l’enfant, sa sécurité affective.

L’enfant sécurisé par son environnement montre dès l’âge de trois ans des capacités d’empathie qu’il a construites aussi par l’expérience et l’imitation. On l’observe par exemple, lors des situations de partage, quand l’enfant donne une partie de son biscuit de façon spontanée. Vers 5/6 ans, l’enfant qui ne rencontre pas de difficulté de développement se montre capable de concevoir que l‘autre peut avoir un avis différent du sien. Il prend conscience de son propre avis. Il peut construire un raisonnement, comprend que l’autre peut être complémentaire. On l’identifie par la capacité de l’enfant à entrer dans les apprentissages, par le développement des jeux de faire semblant où chaque enfant se définit un rôle : papa/maman, maitresse/ élève, marchand/client, chevalier/ princesse… C’est ce qu’on appelle la théorie de l’esprit.

Dans mon travail, je rencontre des enfants pour qui l’accès à la méditation n’est pas possible tant les informations sensorielles sont parasitées par leur expérience de négligence, de maltraitance, de traumatismes multiples. Il s’agit alors pour moi de rassembler, lors des séances, les conditions les plus favorables possibles pour soutenir le développement de cette vie intérieure, si nécessaire à notre équilibre. Pour ces enfants, l’apaisement et le calme intérieur ne sont pas compatibles avec les situations de danger vécues qui amènent, au contraire, hypervigilance, agitation, comportement de toute puissance où la part de l’autre est niée tant elle peut être néfaste.
Dans ma pratique, je mets à la disposition des enfants l’écoute active, la contenance corporelle quand ils viennent chercher l’assurance de mes bras, les supports pour permettre leur expression personnelle : dessin, sur feuille ou tableau blanc (c’est rassurant pour l’enfant car cela s’efface !), la pâte à modeler mobilisant la manipulation, le jeu symbolique (poupées, voitures…), la lecture de livres permettant des analogies d’histoires. C’est la relation de confiance qui permettra à l’enfant de prendre conscience de ses ressentis et de les analyser : ce que j’aime, n’aime pas, ce qui me rend tranquille, heureux, ce qui me rend triste, ce qui me met en colère.

Accompagner l’enfant pour cultiver sa vie intérieure, développer la conscience de sa part intérieure, favoriser ses compétences d’observation, d’émerveillement, prendre le temps d’être à son écoute.

Comme pour l’adulte, il s’agit alors d’accompagner l’enfant pour cultiver sa vie intérieure, développer la conscience de sa part intérieure, favoriser ses compétences d’observation, d’émerveillement, prendre le temps d’être à son écoute. Souvenez-vous que l’enfant est d’abord un être sensitif, la vie intérieure débute par la capacité de ressentir, de prendre conscience de son souffle, de ses mouvements. On peut
l’inviter à faire comme un voyage intérieur en passant par chacun de ses membres, l’aider à nommer ce qu’il ressent. Il est possible d’imager les ressentis : faire la météo (soleil, nuage, pluie, orage…), utiliser d’autres supports comme des bonhommes, des smileys, etc… Soyons imaginatifs ! Il est important de ne pas vouloir modifier l’humeur, le ressenti de l’enfant mais de l’aider à l’observer, à l’accepter, à l’apprivoiser. A un autre moment de la journée, cette humeur peut avoir changé.

Pour résumer, la sécurité affective de l’enfant, la capacité d’empathie, la conscience de son propre avis sont, pour moi, les prérequis au développement de la vie intérieure des enfants. Comment, en tant qu’adulte, pouvons-nous apporter les clés de la vie intérieure pour l’enfant ?

Quelques ressources :

Au cœur des émotions, Isabelle Filliozat
Calme et Attentif comme une grenouille, Eline Snel avec propositions audio.
Site gratuit, Petit Bambou

Cet article fait partie du numéro 81 de la revue FOI

Vie intérieure

juin-juillet-août 2024

Regard sur le monde  

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