P. Emmanuel Daublain

ccn, Carmel de Mehagne (Liège), Belgique.

Violence ou non-violence?

Affronter la tempête des événements

Ecrire sur cette situation de guerre en Ukraine, alors que les événements sont imprévisibles au jour où j’écris …(et que je n’ai aucune compétence en géopolitique 1.) me questionne dans l’engagement non-violent que j’ai choisi dans les années 70, comme objecteur de conscience, dans un contexte si différent. Mes propos ne seront que de l’ordre d’un témoignage, une invitation à un échange et un appel à cultiver notre espérance.

Le possible (et l’impossible ?) de la non violence

Nous avons vécu en 1997, sur le lieu où nous vivions, notre fraternité du Chemin Neuf, au Congo Brazzaville, durant les conflits ethniques, des initiatives nonviolentes avec des frères Congolais, en particulier des « anciens » de notre petite ville. Ces petites actions initiant des « palabres » ont évité des violences et permis d’accueillir des familles menacées qui ont pu retourner dans leurs régions d’origine. Nous avons vécu aussi des événements de providence, des « fioretti » étonnants qui ont protégé nos vies. Mais, quand le sang commence à couler et que l’on bombarde des quartiers populaires de Brazzaville, c’est le sentiment d’impuissance qui domine devant la spirale de la haine meurtrière.

Le Mahatma Gandhi

En ces temps de crimes de guerre, en Ukraine et ailleurs, je pense souvent à Gandhi qui affirmait : « Là où il n’y a le choix qu’entre lâcheté et violence, je conseillerai la violence ». Sans doute, Gandhi préfère la violence à la lâcheté, mais il rajoute : « Je crois que la non-violence est infiniment plus efficace que la violence ». Gandhi se garde bien d’affirmer que la violence, même si elle sert une fin juste, deviendra un moyen juste. A un interlocuteur lui disant que « Tous les moyens sont bons », y comprise la violence pour une fin juste, il répondit : « Vous faites une grande erreur en croyant qu’il n’y a pas de rapport entre les moyens et la fin. Votre raisonnement est le même que celui qui consisterait à dire que nous pouvons obtenir une rose en plantant une mauvaise herbe ».

Le pasteur Dietrich Bonhoeffer

Avant ma conversion, j’ai lu les lettres de prison de Dietrich Bonhoeffer : elles ont préparé mon coeur et mon intelligence à une foi adulte. Son engagement dans l’Église confessante et son combat de résistant en relation avec le mouvement des conspirateurs qui gravitaient autour de l’amiral Canaris, dirigeant des services secret. Celui-ci fut arrêté, puis exécuté par les nazis quelques semaines avant la fin de la guerre, pendu nu au camp de concentration de Flossenburg, après deux années dans les prisons de Berlin. Attiré un temps par le pacifisme chrétien à l’occasion de nombreux contacts oecuméniques à l’étranger, D. Bonhoeffer choisit ensuite de s’engager en vue d’un attentat contre Hitler. Le théologien Louis Schweitzer, pasteur de la Fédération Baptiste, trouve chez lui « une admirable prise au sérieux de la tension éthique qui peut exister dans de semblables situations et il n’y a aucune manière de la réduire. Il ne justifie pas son action en prouvant que c’est ce qu’il fallait faire, mais revendique l’exercice de sa liberté responsable ». Il cite un de ses poèmes écrit en prison (cf. encadré). On peut sans doute évoquer ici la tension entre « l’éthique de responsabilité et l’éthique de conviction ». Aujourd’hui, Dietrich Bonhoeffer a sa statue à l’abbaye de Westminster 2, à côté de celles d’autres martyrs dont Oscar Romero, Martin Luther King, et Janani Luwum assassiné en 1977, archevêque anglican en Ouganda.

Les martyrs de la fraternité, semence de Paix et d’Unité

Il y a 25 ans, le 30 avril 1997, au petit matin, encerclés par une milice, quarante jeunes séminaristes de Buta, au sud du Burundi, sont assassinés après leur refus de se séparer selon qu’ils étaient hutu ou tutsi. « Ils ont choisi de ne pas trahir leur idéal de fraternité qu’ils avaient construit ensemble dans le dialogue et la prière, pendant de longs mois avant l’attaque ; un travail d’unité entrepris avec le père Zacharie Bukuru, recteur du séminaire de Buta à l’époque…. Des rescapés témoignent avoir entendu, dans la bouche de plusieurs agonisants, cette même prière : « Pardonne- leur, Seigneur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »… Ces jeunes martyrs tracent pour nous un chemin qui mène à la vraie paix, la seule solution contre la violence et la haine : LE PARDON. » 3

Sans doute, cet oecuménisme du sang se vit dans le conflit d’aujourd’hui : que vivent en Ukraine et même en Russie, les couples mixtes d’Eglises orthodoxes différentes ?

Unité d’un pays, unité des peuples, unité des Eglises. Le Pape François évoque souvent la réalité de « l’oecuménisme du sang », en affirmant que le sang des martyrs d’aujourd’hui est « semence de l’unité des Chrétiens ». Sans doute, cet oecuménisme du sang se vit dans le conflit d’aujourd’hui : que vivent en Ukraine et même en Russie, les couples mixtes d’Eglises orthodoxes différentes ? Que vivent les opposants à cette guerre en Russie, « les ennemis de l’intérieur » selon Poutine, ceux qui se cachent, ceux qui sont poursuivis ou en prison… ceux qui ont déjà fui ? Aujourd’hui, en France, au Séminaire orthodoxe Sainte-Geneviève d’Epinay-sous- Sénart, Russes et Ukrainiens se forment ensemble et affirment publiquement : « Le Séminaire orthodoxe, où Russes et Ukrainiens vivent en harmonie depuis plus d’une décennie n’a d’autre camp dans cette guerre que celui de ses innocentes victimes. Nous croyons que c’est la paix et non la guerre qui établit la justice. Et à l’inverse nous voyons dans toute déclaration de guerre un progrès de l’injustice… … Nous faisons le serment de poursuivre, quelles que soient les circonstances, notre oeuvre de rapprochement fraternel entre les peuples russe, ukrainien et français ». 4 Les ayant visités, je pense à eux, et spécialement au recteur Alexandre Siniakov, qui, dans l’Eucharistie, nous invitait à prier pour la Paix, pour toutes les Eglises et leurs responsables.

Confesser notre péché ?

Au Congo Brazzaville, en octobre 1997, alors que je suis réfugié dans un monastère bénédictin avec une soeur religieuse du pays et une autre soeur laïque béninoise du Chemin-Neuf, nous louons le Seigneur. Au cours de la prière, cette religieuse congolaise nous demande de lui pardonner, pour elle et son ethnie qui a pillé notre centre de formation. J’en suis bouleversé et toute la colère que j’avais emmagasinée, non pas envers les pilleurs mais envers quelques personnes qui avaient entretenu des rumeurs politiques contre nous, s’est apaisée. Alors, sans trop raisonner, j’ai demandé pardon pour mon pays, la France, pour toute l’ambigüité du néo-colonialisme, les intérêts à préserver (le pétrole au large de Pointe Noire), la prétention à imposer « notre forme » de démocratie à des pays qui connaissent par ailleurs l’art de la palabre au village et le sens de l’Ubuntu…

Ces derniers jours, en évoquant la guerre en Ukraine, je me demande si nous n’avons pas à demander pardon pour notre aveuglement et notre orgueil : nous n’avons pas vu combien la Russie s’est sentie « rabaissée » par la dissolution de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques en 1991. Car, le ressentiment creuse le désir d’une revanche… et la montée au pouvoir des dictateurs. Est-il légitime de faire une comparaison entre le long chemin de réconciliation franco-allemande et ce non chemin de paix avec la Russie : derrière la façade des échanges économiques orchestrés par les oligarques russes 5 et les multinationales du CAC 40 ou autres, suis-je trop dur en pensant que nous semions les conditions de la montée de Poutine ? En ce jour où j’écris, je regrette que le président des Etats Unis puisse affirmer que le but est « d’affaiblir durablement la Russie… », sans aucune distinction entre le régime despotique du Tsar Poutine et le peuple russe.

Gandhi disait qu’en toute relation « la règle d’or de la conduite est la tolérance mutuelle, car nous ne penserons jamais tous de la même façon, nous ne verrons qu’une partie de la vérité et sous des angles différents ». La tolérance de Gandhi se conjuguait avec une lutte farouche contre l’injustice et les structures de violence. Lui-même en est mort, assassiné par un extrémiste hindou, trois jours après avoir rencontré, pour les soutenir, des Musulmans victimes d’exactions.

La tolérance de Gandhi se conjuguait avec une lutte farouche contre l’injustice et les structures de violence.

C’est au pied de la Croix victorieuse qu’il faut nous tenir pour prier pour tous les hommes.

Que l’Esprit nous donne « d’éprouver la souffrance de la séparation et d’espérer au-delà de toute espérance.» 6. Cela est sensible pour l’écart qui se creuse entre les patriarcats de Moscou et de Constantinople. Prions pour que les deux patriarches Kirill et Bartholomée puissent un jour se rencontrer et agir pour l’unité et la paix entre la Russie et l’Ukraine. Mettons notre espérance en Christ : « Il est notre paix, en sa personne il a tué la haine » (Ephésiens 2, 14-16). Saint Silouane, moine d’un monastère russe orthodoxe du mont Athos (1886- 1938), priait pour tous les hommes : « Prier seulement pour soi-même lui était devenu étranger », écrit son disciple Sophrony. Nous pouvons reprendre sa prière : « Ô Seigneur, daigne nous accorder les dons du Saint-Esprit, afin que nous connaissions Ta gloire et que nous vivions sur la terre dans la paix et l’amour afin qu’il n’y ait plus ni haine, ni guerre, ni ennemis, mais que seul règne l’amour. Ainsi, nous n’aurons plus besoin d’armées ni de prisons, et, pour tous, il sera facile de vivre sur la terre ». 7 Un jour Silouane accueille un ermite, ce dernier lui dit : « Dieu châtiera tous les athées. Ils brûleront dans le feu éternel ». Manifestement affecté, Silouane lui réplique : « Eh bien ! dis-moi, je t’en prie, si on te mettait au Paradis, et que de là tu puisses voir comment quelqu’un brûle dans le feu de l’enfer, pourraistu être en paix ? ». « Qu’y faire ? C’est de leur propre faute », dit l’ermite. Silouane répondit : « L’amour ne peut pas supporter cela… Il faut prier pour tous les hommes. »

[1] On peut consulter : https://www.sciencespo.fr/actualites/actualit%C3%A9s/guerre-en-ukraine-quels-impacts-sur-la-geopolitique/7229
[2] En haut du grand portail ouest de l'abbaye, dix statues commémorent dix martyrs chrétiens du XXe siècle.
[3] Cf. le film Net for God :« Les martyrs de la fraternité ».
[4] https://www.seminaria.fr/Nous-n-avons-pas-d-autre-camp-que-celui-des-innocentes-victimes-Message-de-notre-Seminaire-au-sujet-de-la-guerre-en_a1284.html
[5] Etrangement ces derniers mois plusieurs se sont donnés la mort (?) – et parfois avec femmes et enfant).
[6] Cfr « La prière pour l’Unité des Chrétiens », ccn, inspirée de celle de l’Abbé Couturier.
[7] Maxime Egger, Prier quinze jours avec Silouane, Nouvelle Cité, 2004.

Cet article fait partie du numéro 73 de la revue FOI

La guerre et la paix

Juin-juillet-août 2022

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