Thomas Gèze

prêtre ccn, Rome, groupe « Méditerranée » ccn

11 juillet 2024

Réflexion sur le dialogue

Appartenance, dialogue et fraternité

Le sentiment d’appartenance est un des besoins humains fondamentaux. Si une personne ne se sent pas appartenir à un groupe, à une famille, à des amis, à une communauté, cela peut avoir des conséquences psychologiques et émotionnelles sur sa personnalité et sa vie. Nous avons en nous ce besoin et ce désir. L'appartenance à un groupe ou à une communauté influe sur notre identité en offrant un cadre de référence et des normes partagées. Certains disent que ce sens d’appartenir est recherché plus profondément que l’argent et même le bien-être et le bonheur.

Il est vrai qu’appartenir à un groupe peut aider à sortir d’un certain isolement dans notre monde individualiste. Cependant, il peut renforcer une sorte de communautarisme, d’isolement à un niveau plus grand. C’est malheureusement le cas dans notre monde aujourd’hui où nous voyons de plus en plus un repli sur soi, identitaire, religieux, national. Un isolement croissant qui se décline depuis l’isolement géographique (avec des murs et des séparations), géopolitique (avec les zones tampon), économique (avec un protectionnisme accru), social (avec les restrictions sur les étrangers ou l’autre déjà à l’intérieur), civilisationnel (qui essaye de réduire le déclin occidental), jusqu’aux isolements numériques (comme le grand mur électronique chinois) et mentaux (avec les désinformations et les manipulations). 

L’autre, le différent fait partie de moi et de mon histoire, et surtout le Musulman et le Juif dans le contexte méditerranéen, en Orient et en Occident, dans les rencontres heureuses et dans les conflits de nos histoires personnelles et nationales. Cela peut être justement le lieu du témoignage le plus fort, quand cela devient difficile, quand on veut se rassurer, se protéger. Ce chemin d’humilité, de l’accueil, de l’écoute, de la rencontre, le pape François le donne en exemple pour toute l’Eglise, à travers les martyrs d’Algérie, dont les moines de Tibhirine. Signe de notre temps où tout s’emballe, mais où la fraternité devient de plus en plus essentielle, existentielle.

Quand on creuse un peu, on ne peut plus réduire l’autre à juste un fait ou une idée. Il y a vraiment une grande richesse. Et quand on cherche à rencontrer l’autre, on cherche à le connaître, ce n’est pas seulement son identité que l’on découvre, mais aussi la nôtre. Loin donc de ne plus appartenir, on renforce nos racines en s’ouvrant à la diversité intérieure et extérieure, tout en préservant notre identité.

Le Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune signé à Abu Dhabi le 4 février 2019 par le pape François et Grand Imam d’Al-Azhar, Ahmad Al-Tayyeb, dont nous fêtons les 5 ans affirme :

« Au nom de Dieu et de tout cela, Al-Azhar al-Sharif – avec les Musulmans d’Orient et d’Occident –, conjointement avec l’Eglise catholique – avec les Catholiques d’Orient et d’Occident –, déclarent adopter la culture du dialogue comme chemin ; la collaboration commune comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère. »

C’est bien pour la paix, pour notre vie commune sur cette terre, au nom des pauvres, des orphelins, des peuples qui ont perdu la sécurité, mais d’abord au nom de Dieu, signe que cela nous dépasse et ne dépend pas uniquement de nous. Que cela est un chemin ensemble mais devant un Tout-Autre.

Cette diversité réconciliée, ou diversité toujours en chemin de réconciliation, que nous essayons de vivre, à l’interne de nos religions, de nos pays, prend de plus en plus une forme de dialogue multidisciplinaire. Par exemple, un dialogue interreligieux ne prenant pas en compte la relation avec le politique sera forcément stéréotypé et réducteur, sachant déjà que cette relation religion-politique peut être diverse dans une même communauté. Un autre élément est l’enchevêtrement des dialogues intra et inter dû à la diversité interne assumée (ou pas). On peut se poser la question s’il faut d’abord aller au bout d’un dialogue interne (œcuménique pour les Chrétiens, al-taqrīb pour les Musulmans par exemple) avant d’aborder le dialogue interreligieux. Il semble que tout peut avancer ensemble, et parfois un dialogue externe peut aider à résoudre un problème interne.

La fraternité demande donc une plus grande exigence et une attention particulière à la réconciliation des histoires blessées

Quelle est cette fraternité qui a été abordée, par le document, par Fratelli Tutti ? Qu’apporte de plus la notion de fraternité ? Le voisin peut être toléré, l’ami est choisi pour avoir des points communs, mais on ne choisit pas notre frère. Quand les Evangiles parlent du frère, c’est surtout dans un cadre de tension et réconciliation (par exemple Mt 5,22-24  ; Mt 7,3-5  ; Mt 18,15.21.35)  ; ou pour affirmer que vous êtes tous frères (Mt 23,8). L’Ancien Testament raconte des histoires blessées de fraternité, depuis Caïn et Abel. Le Coran raconte aussi l’histoire blessée de Joseph et ses frères dans la sūrat de Yūsuf (12), et affirme dans Al-Hağarāt (49),10 : « Les croyants ne sont que des frères. Etablissez la concorde entre vos frères, et craignez Allah, afin qu’on vous fasse miséricorde ».

La fraternité demande donc une plus grande exigence et une attention particulière à la réconciliation des histoires blessées. Il y a un véritable enjeu à ce que notre fraternité reste ouverte et ne nous enferme pas simplement avec nos semblables. Le véritable dialogue avec le différent, dialogue qui est existentiel, et implique un chemin de vérité, est exigeant et nous déplace. Le livre de la Genèse, au chapitre 32, nous parle du combat de Jacob, avec soi, avec Dieu, juste avant la rencontre avec son frère. Il y a tout un chemin intérieur et extérieur à vivre pour rencontrer le frère qui nous a blessé ou que nous avons blessé. La blessure entre frères, la blessure de l’unité, peut créer une porte, une fissure, où quelque chose d’autre peut advenir entre nous, si nous ne nous barricadons pas.

Jésus s’est laissé faire souvent dans l’Evangile, s’est laissé déplacer, s’est laissé accueillir. Déjà dans notre humanité, chez Zachée, la Samaritaine, des Publicains, et beaucoup d’autres. Dieu entre en fraternité, surtout dans le mystère pascal, nous dit Christian de Chergé. Le Christ vit pleinement cela et nous invite à ce chemin de vie qui est toujours une sortie de notre confort. Mère Teresa disait : « Si nous n’avons pas de paix, c’est parce que nous avons oublié que nous appartenons les uns aux autres ». Le véritable chemin d’appartenance et d’humanisation serait de garder toujours l’oreille et le cœur ouverts à celui qui est à côté, un enracinement qui ne nous isole pas mais nous ouvre et laisse la porte ouverte.

T. G.

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

Dialoguer pour se comprendre

mars-avril-mai 2024

Formation Chretienne   Oecuménisme  

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