Joseph d'Artigues

ccn, marié, père de famille, chef d'entreprise

9 janvier 2022

Vie professionnelle

Apprendre à décider : un chemin de relation avec Dieu et les autres !

La notion de « Cheminer ensemble » déborde largement la sphère religieuse. Faire des choix et prendre des décisions dans sa vie professionnelle nécessite aussi de « cheminer » avec soi-même, avec Dieu et avec les autres. Joseph d’Artigues, chef d’entreprise, co- auteur de l’ouvrage Travail et Foi, donne des éléments de discernement inspirés de l’expérience des Exercices Spirituels de St Ignace.

Consentir au réel

La première étape importante est de consentir à la réalité de ce que je vis aujourd’hui, la bénir, louer Dieu pour ce que je vis « ici et maintenant », que ce soit heureux ou plus difficile.

« Je bénirai l’Éternel en tout temps. Sa louange sera toujours dans ma bouche. Que mon âme se glorifie en l’Éternel !» (Psaume 34, 1-3). Dans mon travail du quotidien, auprès des collègues avec qui je travaille, quelle est ma manière de louer, de bénir ? Quelle est ma première intention de cœur ? Louer permet de désarmer beaucoup de situations et de me décentrer de moi, d’ouvrir mon cœur. Louer Dieu permet d’accueillir les dons de l’Esprit Saint et m’ouvre à ses inattendus, à ses plans !

Louons, bénissons, remercions pour la réalité d’une situation ou d’une relation avant d’imaginer ce qui pourrait être bon selon notre regard, alimentant souvent un imaginaire qui peut nous détourner de l’essentiel et nous enfermer dans des certitudes stériles. « La réalité est plus importante que l’idée », dit le Pape François.

Consentir au réel dans une vie active, c’est aussi consentir à cette tension entre ce que je dois faire (mon travail contraint), ce que je voudrais faire (ma façon de faire, mon rythme), et ce à quoi j’aspire profondément (ma vocation professionnelle, mon désir profond).

Vers une vocation professionnelle unique

Dans notre travail, nous parlons souvent de but, d’objectifs ou de vocation. Ils ne sont pas à confondre. Pour le « but », nous pourrions parler d’un travail à réaliser, d’un projet, qui n’est pas la même chose que les « objectifs » que l’on se donne pour le réaliser. Beaucoup de décisions sont prises en restant sur ces deux entités.

Il me semble que la question la plus importante est celle de ma finalité, de ma vocation professionnelle, qui sous-tend beaucoup de décisions mais qui n’est pas souvent assumée. Je vous propose de développer un peu cette notion pour éclairer la suite.

Découvrir ce qui nous oriente intérieurement, ce qui fait notre singularité propre peut nous aider à prendre et relire nos décisions et nos choix dans la vie active. Dans les Exercices Spirituels de St Ignace, nous lisons ce texte, Principe et Fondement, qui nous invite à reconnaître que nous sommes tous créés pour « louer, respecter et servir Dieu », mais chacun avec sa propre couleur. Ce qui va orienter la plupart de mes décisions importantes va être ce à quoi j’aspire profondément. Je suis unique. Je peux demander cette grâce d’accueillir ce « pour quoi » je suis fait.

Le moment de sa conversion fut, pour St Ignace, un véritable moment de « changement de cap » : alors que, jusque-là, toutes ses décisions étaient orientées pour plaire au monde, prenant le risque de mourir pour avoir une belle jambe (indispensable pour continuer sa conquête mondaine), Saint Ignace expérimente que toutes les décisions qu’il prend sont désormais orientées vers une autre finalité, qui devient sa finalité propre : aider les âmes. La rencontre de Dieu lui a révélé sa vocation propre.

Dans ma vie active, j’ai eu la chance d’être ouvrier et chef d’entreprise et, dans tout ce que je réalisais, j’ai pu relire qu’une finalité orientait mes choix et mes décisions pour mes salariés ou pour mes collègues : aider chacun à découvrir son chemin de vie. Ma vocation profonde, je crois, est d’aider ceux que je croise à découvrir leur chemin de vie.

Découvrir ce qui nous oriente intérieurement, ce qui fait notre singularité propre peut nous aider à prendre et relire nos décisions et nos choix dans la vie active.

Par exemple, je me souviens que ma motivation à l’embauche d’un salarié était de savoir s’il serait heureux dans ce que je lui proposais et le critère du niveau de compétence venait bien après. Je faisais tout pour que l’entreprise prospère (ce que je dois faire), en aspirant profondément à ce que mes salariés soient heureux dans leur poste pour qu’ils puissent construire leur vie professionnelle en cohérence avec leur vie personnelle.

Concrètement, la question s’est posée lorsqu’il s’est agi d’agrandir l’entreprise. Moment toujours déstabilisant lorsque de nouveaux arrivants doivent intégrer l’équipe. C’est pourquoi j’ai proposé à ceux qui le désiraient de participer avec moi au deuxième entretien d’embauche, ce qui leur permettait de comprendre aussi les enjeux des nouveaux arrivants. La décision finale me revenait, mais cela était porté ensemble. C’était mon mode de fonctionnement induit par cette finalité que chacun trouve profondément et durablement sa place.

Découvrir mon aspiration profonde et la mettre dans les choix à poser peut m’aider à prendre des décisions « conformes » à cette aspiration pour davantage de joie et de cohérence intérieure.

Nous pouvons, dans notre prière quotidienne, demander cette grâce d’unité intérieure, de cohérence, dans cette révélation de ce que le Seigneur a mis en moi pour le donner au monde.

Apprendre à discerner : quelques clés du processus d’un discernement éclairé

Pour nous aider à comprendre comment nous décidons ou posons nos choix, nous pouvons faire une distinction de vocabulaire et de sens entre choix et décision. Choisir n’est pas décider. Faire un choix, c’est préférer. La préférence n’est pas autre chose que l’expression de notre désir, ce qui est intérieur. La décision est la réalisation de notre choix dont la qualité sera mesurée après coup dans des évènements extérieurs.

Cette distinction est importante pour sortir de cette idée que nous n’avons pas le choix de faire telle ou telle chose, que c’est le monde, l’entreprise ou mon chef qui me l’imposent. Nous sommes créés libres, et l’enjeu de notre vie sera ce chemin de liberté : décider notre vie et renoncer à un non-choix. Décider, c’est renoncer. Nous pouvons renoncer à des fausses vérités et nous décider pour le Christ. Nous avons toujours le choix de décider de faire telle ou telle chose avec le Christ, mais cela ne suffit pas forcément, nous pouvons être appelés à davantage et essayer de repérer ce qui n’est pas clairement décidé, pour ne pas rester dans un « non-choix ».

Nous sommes créés libres, et l’enjeu de notre vie sera ce chemin de liberté : décider notre vie et renoncer à un non-choix.

Lorsque que nous sommes face à des décisions importantes dans notre vie professionnelle, nous pouvons repérer cinq étapes qui nous aideront sur ce chemin de liberté et ce processus de discernement : poser la question (clarifier le choix), trouver le libre arbitre, délibérer, accueillir une confirmation et sa mise en œuvre.

Avant d’indiquer comment une décision libre peut être accueillie, il est nécessaire de clarifier la question, l’écrire clairement sans que celle-ci ne soit ni déjà prise intérieurement, ni que quelqu’un d’autre l’ait déjà prise pour moi.

Trouver le libre-arbitre : c’est l’étape où je peux repérer, nommer des attachements qui ont trait aux domaines de l’avoir, du pouvoir, et du paraître. Loin d’être naturel, cela nous demande un travail et, dans la prière, nous pouvons demander la grâce d’être libres par rapport à certains attachements qui peuvent biaiser nos décisions.

Pour prendre une décision, une fois la question bien formulée et passée au « crible » des attracteurs, je peux délibérer : soit par la conviction intérieure forte pour un des choix posés, soit par une relecture des motions intérieures qui m’orientent vers tel ou tel choix ou en établissant un tableau d’arguments, en utilisant ma raison.

Confirmation et mise en pratique : je reste attentif à mes motions intérieures (la joie ou non), à l’interpellation de mon entourage et des événements qui vont suivre cette prise de décision et tout cela peut confirmer mon choix. Je peux alors mettre en œuvre cette décision.

Nous faisons tous l’expérience que certaines de nos décisions nous conduisent à un échec ou à une perte de joie ou à des relations brisées. Il est important de relire, de prendre ce temps avec le Seigneur, de lui remettre notre vie, de lui remettre ce sur quoi notre volonté est engagée et aussi les situations complexes qui nous dépassent. La relecture est ce moment de vérité où je contemple la création de Dieu et où la créature (moi) ne se confond pas avec le Créateur. Que ma création qui se construit dans une succession de prises de décisions est à remettre à Celui qui me donne cette singularité propre à redonner au monde.

Engageons notre volonté, décidons, mais accueillons dans la prière et la relecture les motions du Bon Esprit, qui nous aident à faire la volonté de Dieu.

Cet article fait partie du numéro 74 de la revue FOI

Cheminer ensemble

septembre-octobre-novembre 2022

Formation Chretienne   Regard sur le monde  

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