Dana Kuchčák

ccn, mariée, mère de famille, Les Pothières

1 septembre 2021

Mémoire et Identité en Europe

Apprendre à s’écouter

Dana et son mari, Jozef, sont Slovaques et, depuis treize ans, habitent en France, aux Pothières, à la maison Cana. Quitter son pays est souvent une expérience qui nous ramène à notre propre identité tout en nous ouvrant à celle de l’autre. Venir d’un pays d’Europe Centrale et Orientale, c’est être porteur(se) d’une histoire, d’une mémoire qu’il est bon de pouvoir exprimer, partager.

Quand nous sommes arrivés en France, il y a maintenant treize ans, nous avons vécu plusieurs « chocs culturels ». Venant d’un pays d’Europe centrale qui a vécu le temps du communisme, tout me semblait différent, beaucoup plus libre, je dirais même beaucoup trop libre pour moi personnellement. Petit à petit, j’ai rencontré des difficultés à trois niveaux : dans le rapport à l’autorité, le rapport aux Français et le rapport à la responsabilité.

Le rapport à l’autorité

Il m’était très difficile, face à une personne représentant l’autorité, d’être en vérité. Du fait de notre histoire, le réflexe est plutôt de faire attention à ce que je dis, comment je le dis et devant qui je le dis, sinon je pourrais être « punie », ou renvoyée de la communauté. L’esprit de peur régnait à tous les niveaux.

Le rapport aux Français

Très souvent, j’hésitais entre deux attitudes : soit la critique, souvent blessante de mes frères et soeurs français, soit la sous-estime de moi, en me sentant inférieure à eux. Ce qui se traduisait par un manque de confiance en moi, lors des missions qui m’étaient proposées, tout en reprochant aux Français leur façon de se comporter comme « supérieurs » aux autres. Dans certains cas, cela pouvait être vrai, mais, dans la plupart des cas, il s’agissait d’un sentiment personnel pas très objectif. Je remettais en cause les décisions que je prenais, en doutant sur leur justesse, considérant l’idée de l’autre comme toujours meilleure que la mienne. Je n’arrivais pas à m’affirmer devant une soeur ou un frère français.

Le rapport à la responsabilité demandée

Assumer une responsabilité proposée par la Communauté représentait, pour moi, une véritable épreuve. A nouveau, ressurgissait le sentiment de ne pas être à la hauteur, pas assez compétente ; je me disais qu’il y avait sûrement une autre personne qui l’accomplirait mieux que moi.

La vie communautaire et l’amour des frères et soeurs m’ont fait beaucoup avancer et je suis très reconnaissante pour tout ce que j’ai pu vivre et je continue de vivre dans la Communauté en France. Cette vie m’a apporté une grande ouverture d’esprit aux autres, à la diversité, à l’interculturalité, à l’internationalité. La joie de pouvoir suivre Jésus dans une communauté mixte au niveau de la diversité des dénominations chrétiennes mais aussi de la diversité des pays représentés par les frères et soeurs sur les cinq continents. Je suis extrêmement consciente que tout cela n’aurait pas eu lieu si nous n’avions pas, un jour, dit « oui » à cet appel mystérieux du Christ. Ma joie est de pouvoir être au service de l’Église en couple et avec les autres. Dans la communauté, on apprend à se connaitre grâce aux frères et soeurs qui nous encouragent, nous font confiance, et nous aident à découvrir nos talents ; mais aussi grâce à ceux avec qui c’est un peu plus difficile. On apprend à les aimer. C’est notre premier appel, aimer.

Pendant cinq ans, nous avons vécu dans la même maison avec une soeur de l’Ile de la Réunion qui faisait partie du groupe MIM (Mémoire Identité Métissage). Le travail de ce groupe m’a beaucoup impressionnée. Petit à petit, le désir de constituer un groupe qui pourrait travailler sur l’histoire des pays de l’Europe de l’Est grandissait en moi. Je l’ai exprimé pendant un temps communautaire, en janvier 2020, et j’ai été étonnée de la réaction des frères et soeurs. Mon intervention a provoqué une vague impressionnante de prises de parole des frères et soeurs venant des pays de l’Europe Centrale et Orientale. Ceux qui n’avaient encore jamais osé prendre la parole se mettaient debout et exprimaient leur souhait de participer à ce groupe de travail en disant qu’ils l’attendaient déjà depuis longtemps. Je ne m’y attendais pas !

C’est ainsi que le groupe RECO (Réconciliation dans l’Europe Centrale et Orientale) est né. Il est actuellement constitué de seize frères et soeurs représentant six pays : la Pologne, la Slovaquie, la Tchéquie, la Hongrie, l’Allemagne et la Lettonie. Au début, j’imaginais que nous allions travailler notre histoire commune par rapport au communisme, mais, finalement, le sujet se révèle beaucoup plus large encore. Les histoires de nos pays sont emmêlées les unes aux autres et notre premier travail est de nous raconter l’histoire de notre pays et de nous écouter les uns et les autres. Nous apprenons à nous écouter sans nous sentir attaqué, jugé, accusé par l’autre. L’étape suivante sera de faire les démarches de réconciliation d’abord entre nous pour pouvoir aider aussi d’autres frères et soeurs à les vivre à leur tour. J’espère aussi que le travail de ce groupe pourra aider la communauté à avancer pour devenir plus internationale.

Frères et soeurs du groupe RECO

Cet article fait partie du numéro 70 de la revue FOI

Mémoire et identité

septembre-octobre-novembre 2021

Formation Chretienne  

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