Manal Abou Aoun

ccn, mariée, mère de famille, Liban

3 janvier 2023

Une mère au Liban

Arrêter de transmettre la peur

Dans le journal « l’Orient-le jour », Farid Chalfoun, un journaliste libanais, écrit : « "Le Liban est plus qu’un pays, c’est un message" (Pape Jean-Paul II dans une lettre apostolique du 9 septembre 1989). Ces mots souvent répétés avec tant d’autres sont aujourd’hui jugés par beaucoup comme faisant partie de ces phrases reflétant un idéal ne pouvant être réalisé vu la réalité quotidienne intolérable d’un peuple fatigué. Mais, qu’on le veuille ou non, le rôle de ce petit pays est beaucoup plus grand qu’il n’en a l’air ».

Ce pays si petit en surface et si grand dans son accueil à la diversité religieuse (18 confessions différentes) est un lieu à la fois agréable à vivre et très dur quand il s’agit de s’ouvrir à l’autre. Certes, 18 confessions partagent le même pays, mais chacune dans sa région, sa culture, son mode de vie ; se jugeant les unes les autres, à cause des nombreuses blessures non guéries et une fausse réconciliation dont on n’entend parler que dans les news mais jamais réellement vécue.
C’est dans ce contexte complexe de diversité que je suis née en 1981, vers la fin de la guerre civile. Mes parents sont, comme on dit au Liban, « la génération de la guerre », une génération fortement blessée par son identité et son appartenance à un pays qui ne les protège guère, blessée par l’ « autre » différent (nationalité ou religion). Cette génération qui a grandi dans un cocon pour sauver sa vie, à une époque où beaucoup ont été tués uniquement parce que leur carte d’identité indiquait « chrétien » ou « musulman ».
J’ai grandi avec cet héritage de peur qui m’envahissait, la peur des autres religions, la peur d’aller dans certaines régions au Liban, là où la majorité de la population est musulmane. J’ai bien accepté de vivre dans ce cocon chrétien sécurisant.

Ma première responsabilité est de mettre dans le cœur de mes enfants cette curiosité aimable d’aller découvrir l’autre

Mais, tout au fond de moi, se trouvait cette envie d’aller vers l’autre. Je suis de caractère extraverti, j’aime les gens et j’aime les connaitre en profondeur. Ce cocon ne me ressemblait pas et je me sentais prisonnière d’ histoires qui ne m’appartenaient pas, des expériences que je n’ai pas vécues, même si je sens une forte empathie pour tout ce que mes parents ont enduré. Mais, ma motivation d’aller vers l’autre différent était plus forte que la voix de la raison. Ma première expérience pour vivre la diversité a été durant mes années d’université où je me suis fait des amis musulmans ; des vrais amis et c’est là où j’ai commencé à comprendre que derrière la religion, le pays, la couleur de peau, il y a un humain, un esprit, une âme, un cerveau, une merveille que Dieu a créée et qui mérite que je la découvre. Que je découvre ses joies et ses peines, et surtout que je vive un « sacré » échange avec.

Ma passion d’établir des relations d’amitié profonde et d’échange avec des personnes qui ne me ressemblent pas a grandi avec ma foi.

Ma passion d’établir des relations d’amitié profonde et d’échange avec des personnes qui ne me ressemblent pas a grandi avec ma foi. En cheminant avec le Seigneur, cette passion a mûri : aller vers l’autre différent ne suffit pas, par contre bâtir des ponts qui encourage les autres d’y aller c’est ça l’important. Et, comme je suis mère de deux enfants j’ai senti que ma première responsabilité était de mettre dans le cœur de mes enfants cette curiosité aimable d’aller découvrir l’autre ; et surtout arrêter de transmettre la peur qui nous éloigne les uns des autres, cette peur qu’on cultive chaque jour sans nous en rendre compte.

Il me tient à cœur d’adresser cet appel à toute ma génération, surtout aux femmes qui sont devenues mères ; un appel que la haine et la peur qui nous hantaient pendant des années et des années doivent prendre fin avec nous. En donnant vie à nos enfants, vient notre responsabilité de transformer ce qu’on a reçu comme héritage de guerre en un héritage d’ouverture et de dialogue avec l’autre différent, pour pouvoir vivre une diversité réconciliée avec nos partenaires dans le pays ou plus largement nos partenaires dans l’humanité. Ce chemin de réconciliation qui commence par nous, femmes libanaises, n’est pas impossible aux femmes du Phoenix. Oui, tout comme cet oiseau, le Phoenix, qui, à chaque fois renaît pour continuer sa vie comme signe de résurrection et signe d’accrochement à la vie, toute femme libanaise a envie de la donner en plénitude à ses enfants. Ce chemin de réconciliation qui nous demande de sortir de nos jugements, d’être en toute humilité devant l’autre, accepter nos histoires pénibles, assumer nos différences pour pouvoir aller plus loin vers ce qui nous unit. En tant que chrétiens, nous sommes appelés à prendre ce chemin de réconciliation chaque jour. Et en tant que membre engagée dans la communauté du Chemin Neuf, je me réjouis de ce nouveau projet de travailler sur le dialogue inter-religieux. Cela me donne beaucoup d’espoir et de fierté, avec toute ma conviction que ce travail d’ouverture est la responsabilité de nous tous et on peut commencer par prier pour ce projet.

Ce chemin de réconciliation que j’ai vécu personnellement depuis ces seize années où je suis maman, a été comme un entrainement que le Seigneur m’a fait vivre avant de prendre la responsabilité d’un centre qui accueille des enfants et des jeunes handicapés différents. Dans ce lieu, cette réconciliation est mise à l’épreuve chaque jour en travaillant avec les personnes portant un handicap mental, de différentes religions et de différentes nationalités. Mais c’est là aussi où j’ai compris que « ni par puissance, ni par force mais par l’Esprit du Seigneur » qui nous a créés tous égaux mais uniques et si précieux à ses yeux. De ce pays si petit en surface, un cri, un appel, une expérience qui montre que vivre ensemble, c’est une « sacrée » mission.

Cet article fait partie du numéro 76 de la revue FOI

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