Marie-Noëlle Marguerite

Sœur consacrée, ccn, Manille

21 décembre 2023

Philippines

Au service des plus petits

Les Philippines comptent 120 millions d’habitants dont 28 millions à Manille. Parmi les 4,5 millions de sans-abri, 300 000 sont des enfants qui errent chaque jour dans les rues de la capitale. Depuis 2019, les frères et sœurs de la Communauté du Chemin Neuf se mettent au service de ces enfants et suscitent des contacts entre les différentes couches de la population.

Parmi les enfants que nous rencontrons, nous pouvons distinguer trois catégories.


Les « sans-abris » sont des enfants qui vivent seuls (qui ont été abandonnés ou bien qui ont dû fuir la violence dans leur foyer) et travaillent dans la rue. Les « enfants de famille sans-abri » sont des enfants vivant dans la rue avec leur famille. Les « enfants des rues appuyés sur leur communauté » sont des enfants qui travaillent dans la rue mais rentrent à la maison le soir dans leur famille (pas forcément leurs parents) : certains vont à l’école mais arrêtent en cours de route, mais pratiquement tous vivent dans les bidonvilles et sont des squatteurs.

Leur situation s’explique principalement par la pauvreté, le chômage, les emplois mal payés, la drogue, l’absence d’accès aux services sociaux ainsi que la fracture de la structure familiale, et parfois des situations d’abus physiques ou sexuels. En effet, confrontés à la faim, la négligence et la violence domestique, ces enfants fuient la maison familiale et choisissent de vivre pour un temps, voire définitivement, dans la rue. Mais certains sont simplement abandonnés…

Et une fois dans la rue, ils sont toujours en proie à la faim, la maladie et au risque d’agression, d’abus ou d’exploitation. Certains d’entre eux sont en conflit avec la loi et les autorités. Dans cette immense ville surpeuplée, on trouve des générations entières vivant dans un triporteur, sur des cartons qui leur servent de matelas.

Pour manger à leur faim et aider leurs familles, ces enfants vont travailler dans les rues comme laveur de parebrises ou mendier. Soit ils y vont de leur propre gré, soit ils sont forcés de le faire par la famille.

Prenons l’exemple de Jomari, âgé de 9 ans, qui, s’il ne rapporte pas l’argent le soir, sera frappé par sa mère qui, elle-même, mendie avec ses trois autres petits et subit les violences de son mari drogué. Ou l’exemple de Jean-Paul, dont le père, sous l’emprise de la drogue, mange tout le repas sans en laisser une miette à sa famille. Ou encore l’exemple de Shiela qui, âgée de 12 ans seulement, vit dans les rues avec son copain de 17 ans pour fuir les violences sexuelles de son beau-père.

C’est surtout auprès de ces enfants-là et de leurs familles que nous sommes appelés.


Notre maison se situe dans un quartier universitaire ; mais elle est aussi entourée de bidonvilles. Nos voisins les plus proches sont des squatteurs qui habitent sur le canal des égouts ; tandis que de l’autre côté du canal, sont installées des universités que fréquente une population plus riche et intellectuelle. Le contraste entre les riches et les pauvres est saisissant : dans la même rue, de grands immeubles modernes côtoient un bidonville !

Au sein de ces bidonvilles, les familles habitent dans de petites pièces de 2 m2 ou 6 m2 pour les plus chanceux. Ils dorment à même le sol, les uns sur les autres, et n’ont pas d’intimité. Et très souvent, faute de place, certains préfèrent aller dormir soit dans un triporteur dehors, soit devant des boutiques du quartier : il y a là certes plus d’espace mais aussi un danger plus grand d’être volé, violé ou de connaitre la drogue.

Pour ces enfants, aller à l’école est un challenge quotidien ! Tout est difficile : se réveiller le matin alors qu’ils se couchent très tard, soit parce que la violence règne à la maison, soit parce qu’ils errent dans les rues pour trouver de l’argent pour le repas du lendemain ; manquer d’argent pour les besoins de l’école (le baon c’est-à-dire le casse-croute, le matériel demandé par les professeurs etc.) ; laver son uniforme alors qu’ils n’ont ni eau ni savon ; se sentir humilié, car leur niveau étant très faible, ils sont la risée des autres.

Notre mission.

Installée depuis 10 ans dans ce quartier universitaire renommé qui rassemble des plus aisés et où grouillent des milliers d’étudiants, mais où parallèlement, la misère est alarmante, notre Communauté est appelée à mettre en valeur son appel à travailler pour l’unité et être au service des plus petits.

A travers cette mission, nous permettons des rencontres entre différents milieux sociaux. Les plus chanceux, les plus riches, peuvent se mettre au service des plus vulnérables.

Depuis décembre 2019, nous travaillons avec les enfants de notre entourage. Pandémie oblige, nous avons cessé toute activité pendant quatre à cinq mois. Et très vite, nous avons compris que le Seigneur nous appelait à prendre soin de ceux qui sont les plus fragiles et exposés à de multiples dangers comme la maltraitance, l’injustice, la misère tout simplement qui augmentait de jour en jour. Avec la pandémie, le taux de chômage et donc le nombre de sans-abris ont, en effet, considérablement augmenté.

Très simplement, nous sommes allés à leur rencontre, pour jouer avec eux et leur donner un peu de nourriture et beaucoup d’attention et d’amour. On a ainsi compris que la meilleure façon de les aider était de leur redonner leur dignité humaine et leur identité d’enfant de Dieu. « La gloire de Dieu, c’est l’homme debout ! » Cette citation de saint Irénée est notre booster.

Tout cela passe par l’éducation. Remettre un enfant à l’école ou le faire tenir jusqu’à la fin de l’année scolaire est souvent un gros challenge. Notre plus grande joie en ce moment est de conduire les enfants à l’école le matin ; de partager leur propre joie et leur fierté. Ils sont enfin valorisés avec leur uniforme propre, leur cartable et leur baon… et se retrouvent au même niveau que leurs camarades de classe. Leurs sourires parlent pour eux.

En fait, ces enfants nous aident à vivre l’Evangile au plus près. On expérimente le bon samaritain en prenant soin du plus petit et du plus faible. Et on peut voir la gloire de Dieu.

Trois pôles principaux : un pôle enfants, un pôle parents, un pôle partenariat et volontariat.


Dans le pôle « enfants », chaque jour, des activités variées leur sont proposées dans un cadre sécurisé. Deux programmes majeurs sont mis en place. Taral sa sanlo est une proposition qui regroupe de 60 à 80 enfants chaque samedi : soutien scolaire, catéchèse, basket-ball pour les garçons, jeux récréatifs, douche, repas chaud. Les Bourses scolaires concernent aujourd’hui 34 enfants. Elles permettent de fournir le matériel scolaire, le déjeuner, du soutien scolaire individualisé, des formations et un accompagnement humain et spirituel.

Dans le pôle « parents », différentes formations sont proposées : des formations à l’autonomie financière et au micro-business et des formations diverses, accompagnement humain et spirituel. Dans le pôle « partenariat et volontariat », nous travaillons en partenariat avec deux grandes universités de Manille d’où viennent chaque jour des étudiants et des professeurs, soit pour du soutien scolaire auprès des enfants, soit pour la formation des parents. Par ailleurs, des volontaires philippins et étrangers coopèrent pour accompagner les enfants : nous leur fournissons le matériel et la formation nécessaires.

La plupart de nos volontaires et de nos employés sont eux-mêmes issus des milieux pauvres : on les aide et, à leur tour, ils aident les plus pauvres. Il y a toujours un plus pauvre que soi… C’est ce à quoi le pape François nous invite dans l’Encyclique Laudato Si en évoquant « l’écologie humaine que les pauvres peuvent développer » (LS 148).

Notre mission auprès des plus vulnérables nous rend aussi vulnérables en quelque sorte… Mais nous vivons chaque jour après l’autre en nous appuyant sur la grâce de Dieu : et c’est cela notre force ! M-N. M.


Témoignage

Une perspective différente de la vie

Maru Ramarama

J’habite dans la même ville que celle où la Communauté du Chemin Neuf mène une mission sociale. J’étais au service dans notre paroisse. Avant même de rejoindre la Communauté en tant que bénévole, j’avais déjà rencontré ces enfants sur notre marché local, en train de mendier de l’argent. Lorsque je le pouvais, je leur donnais de la nourriture au lieu de leur donner des pièces, mais souvent je les ignorais. Je me demandais comment je pouvais aider ces enfants. Je suis heureux d’avoir pu rencontrer la Communauté du Chemin Neuf et d’avoir trouvé ainsi le moyen de les aider.

Tout a commencé pendant la pandémie, lorsque nous avons distribué du porridge aux enfants vivant dans les rues de notre petite ville de Sampaloc. Par la suite, nous les avons accueillis à Sanlo, où réside la Communauté. Là, nous leur donnons de quoi se laver, de la nourriture et des vêtements. Petit à petit, nous avons commencé à leur enseigner le catéchisme ainsi que des rudiments de lecture, d’écriture et de mathématiques. J’ai également pu entraîner un groupe de garçons au basket-ball. Au fur et à mesure que la mission s’est développée, nous avons mis en place un programme de bourses d’études, et un grand nombre d’activités différentes.

Cela m’a donné une compréhension et une perspective différentes de la vie.

Je n’aurais jamais imaginé faire ce genre de choses. Le bénévolat me donne un but dans la vie. Je découvre ma passion pour le service et l’enseignement auprès des enfants. Cela m’aide également à lutter contre la dépression, la solitude, le stress et l’anxiété que j’ai connus lorsque j’étais à l’université et pendant la pandémie. En faisant du bénévolat, j’ai remarqué que ce ne sont pas seulement les enfants qui s’améliorent, mais moi aussi. Cela m’a donné une compréhension et une perspective différentes de la vie. J’ai trouvé la joie dans ce service et cela m’encourage à continuer. M. R.

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

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