Véronique Garnier

Mariée, mère de famille, membre d’une cellule d’écoute mise en place par le diocèse d’Orléans pour les personnes ayant été abusées par des membres du clergé

Témoignage

« Au troisième jour »

« Le courage que vous, et d’autres avez montré en exposant la vérité, a été un service d’amour, portant à la lumière une terrible obscurité dans la vie de l’Eglise ». Cette parole, prononcée par le pape François en 2014, pourrait s’appliquer au témoignage de Véronique Garnier. Abusée par un prêtre ami de la famille à l’âge de 13 ans, il lui faudra quarante ans pour oser regarder en face toute l’œuvre destructrice qu’ont provoquée ces actes sur sa vie psychique, physique, affective, mais aussi spirituelle et ecclésiale. Dans son livre Au troisième jour, l’auteure nous parle avec des mots simples et justes du chemin parcouru ces dernières années : chemin de vérité, de reconstruction, mais aussi de réa-apprivoisement dans sa foi et son rapport à l’Eglise.

F.O.I. :

Qu’est-ce qui a suscité en vous le désir d’écrire ?

Véronique Garnier :

J’ai commencé à écrire ce qui m’habitait sur un cahier, pour moi, un peu pour poser ce que je ressentais. Je crois que ça me libérait doucement. Puis, j’ai lu plusieurs livres sur ce sujet. Je me reconnaissais et cela me permettait de me sentir redevenir un peu plus « normale » ! Cela me faisait tant de bien, que peu à peu, je me suis demandée si à mon tour, j’oserais écrire quelque chose qui pourrait peut-être à la fois aider à une meilleure compréhension de ce que nous vivons, comme de l’intérieur, et aussi aider peut-être quelques personnes comme moi à trouver un peu d’espérance ! Plusieurs personnes m’ont encouragée et je me suis lancée !

F.O.I. :

Dans votre livre, vous parlez de deux «  tsunamis  »  : celui de l’enfance et celui de la vie adulte.

Véronique Garnier :

Le tsunami de mon enfance a été d’avoir été victime d’attouchements sexuels répétés, pendant environ deux ans, par un ami de mes parents, qui était prêtre. Il était sympa et tout le monde l’aimait bien, même moi ! Jusqu’au jour où tout a basculé… je n’ai toujours pas compris pourquoi ! J’avais 13 ans et demi… en 1975. Quand on est abusé enfant par un adulte, on explose littéralement en mille morceaux… physiquement, psychologiquement et aussi spirituellement, peut être encore plus quand l’agresseur est un prêtre, à cause de ce qu’il représente. On ne s’en remet pas…

En 2010, les médias ont permis de mettre à jour beaucoup de situations d’abus semblables dans l’église, partout dans le monde  ! Alors, j’ai senti le désir et le besoin, vital, de faire la vérité avec l’église. J’ai contacté l’évêque de Nancy, car ça c’était passé à Nancy et je lui ai dit que j’attendais que l’église me demande pardon pour les abus de ce prêtre, qui était mort, et pour le silence qui était demandé à ceux qui savaient … J’ai eu de la chance, car l’évêque m’a répondu et m’a demandé pardon ! C’était incroyable, car ce que j’attendais depuis si longtemps arrivait, mais je ne savais pas si je pouvais y croire ! Et cela a déclenché un second tsunami ! Pendant plus de 30 ans, j’avais enfoui tout cela, et j’avais vécu une autre vie … heureuse, à élever nos enfants… et voilà que tout a resurgi, comme si je «  vomissais » tout ce qui s’était passé : j’ai cherché de l’aide au niveau psychologique, c’était vital !… Dans sa lettre, l’évêque de Nancy me proposait de le rencontrer si je le désirais … mais je ne pouvais pas : il m’a fallu deux ans pour souhaiter rencontrer un évêque, et je suis allée voir l’évêque d’Orléans, où j’habite.

F.O.I. :

C’est ce qui vous a permis de prendre un chemin de reconstruction ?

Véronique Garnier :

Le chemin est long, il n’est pas fini ! Cela fait plusieurs années maintenant que je rencontre l’évêque et que je me sens peu à peu restaurée aussi dans ma foi, car nous sommes entrés dans un dialogue, qui permet à la fois une libération et une reconstruction. Ce dialogue est le contraire du silence que j’ai rencontré pendant 37 ans, c’est un dialogue qui donne vie, contrairement au silence qui était un silence de mort. Je découvre que ce qui était mort en moi, peut reprendre vie petit à petit, un peu comme une résurrection, je me sens relevée très doucement ! Ce dialogue avec l’église, à travers l’évêque, me mène sur ce chemin de reconstruction et aussi un chemin de conversion : j’apprends peu à peu à découvrir un autre visage de l’église, plus humain, à travers le visage de l’évêque qui veut bien écouter… Mais, lui aussi avance sur ce chemin de conversion, car, à travers moi, il a mis un visage sur un problème qui restait théorique, et il a accepté de se laisser déranger. Maintenant, nous essayons de travailler ensemble, pour réparer un peu le passé et faire de la prévention, pour que le diocèse soit plus sûr pour les plus jeunes. Prendre part activement à cet engagement est pour moi aussi source de reconstruction : pouvoir tout faire pour que ce qui m’est arrivé n’arrive pas à d’autres enfants m’aide à me relever et à retrouver un peu d’espérance. Progressivement, de nouvelles personnes s’engagent aussi sur ce chemin de l’écoute des victimes, de la réparation et de la prévention, pour nous aider à mettre en place sur le diocèse ce dont nous avons besoin.

F.O.I. :

Ce traumatisme de l’abus sexuel a aussi « infecté » votre relation à Dieu. Est-il possible de retrouver la confiance ?

Véronique Garnier :

Lorsque l’on est trahi dans sa confiance par un prêtre, on est aussi trahi dans sa foi : cela veut dire que l’on n’arrive plus à faire confiance, ni à croire… On perd tout ce que l’on avait appris, on ne comprend plus grand chose, on est tourmenté par de nombreuses questions sans réponse. On perd l’accès aux sacrements par exemple, parce que cela ne veut plus rien dire  : comment le prêtre qui abuse d’un enfant peut-il encore dire la messe tranquillement ? Comment croire à cette messe  ? Comment les mêmes mains peuvent toucher à la fois l’enfant et l’hostie  ? Si ces mains profanent l’enfant, ne profanent-t-elles pas aussi l’hostie ? On perd aussi l’accès à la parole de Dieu car les mots ont perdu leur bon sens : quand le père de la parabole aperçoit son fils et court vers lui pour se jeter à son cou et l’embrasser tendrement … Je me dis « oh la la, au secours »…. Et je me sauve en courant !! Alors, retrouver l’accès à l’amour du Père, à sa parole, aux sacrements, prend beaucoup de temps, comme une longue rééducation dans la prière et aussi à travers des relations «  fraternelles  » retrouvées peu à peu avec quelques personnes qui m’ont apprivoisée lentement et avec lesquelles j’essaie de réapprendre la confiance. Croire l’église  ? Pour le moment, ce n’est pas possible pour moi… Cependant, à chaque fois que je vois l’église pleurer, que je vois des larmes couler sur les joues des personnes qui prennent conscience de notre souffrance et qui se lèvent pour cheminer avec nous, cela me donne un peu d’espérance. Je ne sais plus ce qu’est le corps du Christ que l’on appelle l’église, mais je sais mon appartenance au Christ, Jésus, le Crucifié-Ressuscité… car j’ai compris qu’ll me rejoint, brisé Lui aussi, là où j’ai été brisée, et qu’Il veut m’entrainer avec Lui dans sa Résurrection.

C’est cela  : j’ai compris que la croix et la résurrection sont plantées aussi dans ma vie, en passant par une demande de pardon de l’église. Je sais maintenant, par la foi, que Jésus n’est pas resté mort, mais qu’au troisième jour, Dieu l’a ressuscité  ! Pour que nous aussi, nous puissions être entraînés, par amour, dans sa Résurrection  ! Même moi ! Alors j’attends ce troisième jour, qui est déjà là et pas encore là …

V. Garnier- Beauvier, Au troisième jour, De l’abîme à la lumière, Artège, Paris, 2017

Cet article fait partie du numéro 58 de la revue FOI

Forum Chrétien Mondial « Let mutual love continue ! »

septembre-octobre-novembre 2018

Formation Chretienne  

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