Lucy Sharkey- Plantin

33 ans, mariée et mère de deux enfants, psychologue clinicienne en milieu hospitalier, Roubaix

3 janvier 2023

Oh My Goddess ! | Plateforme Catholique et Féministe

# Bonne Nouv.elle !

Ces femmes ont entre 30 et 40 ans et sont chrétiennes. Animées d’une foi qui « a faim et soif de justice », elles cherchent - et trouvent - les moyens de vivre en Eglise de manière plus « ouverte » et fraternelle. Bienvenue sur la plate-forme « Oh my Goddess ! ».

FOI : Pouvez-vous nous présenter la plateforme « Oh My Goddess ! » 1  ? Comment est-elle née ?

L.S. : C’est une petite collective féministe née en 2018. Nous étions quatre fondatrices, mais nous avons la chance d’être six membres aujourd’hui. Je crois que chacune se sentait assez seule avec sa foi et son féminisme, heurtée par les aspérités que connaissent les féministes dans les institutions catholiques et en difficulté avec le contexte politique post « manif pour tous ».

Nous avons entendu parler les unes des autres et Valentine Rinner, qui étudiait à l’époque au Centre Sèvres à Paris, ainsi qu’Anne Guillard (qui avait déjà co-écrit Manifeste pour un nouvel engagement chrétien) ont proposé une première rencontre dans l’idée de faire « quelque chose », même si on ne savait pas quoi à l’époque. Nous étions issues de la même génération et nous partagions le même type de féminisme. En réfléchissant, on s’est dit assez rapidement qu’on ne souhaitait pas être un mouvement d’Eglise, mais créer un espace distinct de l’institution, presque comme un lieu où se reposer. Nous souhaitions ne pas avoir à nous excuser ou arrondir les angles, mais avoir une véritable liberté de parole et d’action. Nous avons construit ce qui est devenu notre premier projet : « Bonne Nouv.elle, la parole inclusive du dimanche ». C’est un podcast inspiré du projet anglophone « Catholic women preach » qui est actuellement à sa quatrième saison. Du premier dimanche de l’Avent au jour de Pâques, nous diffusons chaque semaine l’homélie d’une personne non ordonnée, majoritairement des femmes, mais pas seulement. Bonne Nouv.elle est un acte de désobéissance créative, parce que les personnes non ordonnées, et donc l’intégralité des femmes, ne sont pas autorisées à donner l’homélie au cours de l’Eucharistie le dimanche. De manière très intentionnelle, nous avons décidé d’appeler cela des homélies, de les diffuser le vendredi soir pour qu’elles soient disponibles tout au long du week-end, et qu’éventuellement même, des prêtres puissent s’en inspirer pour leur homélie du dimanche

Bonne Nouv.elle permet de renouveler notre rapport à la Parole en donnant entendre des voix habituellement réduites au silence. C’est aussi une manière de faire Eglise ensemble autrement, avec toutes celles et ceux qui le souhaitent. Il existe une vraie richesse de paroles très diverses, puissantes, fortes, parfois dérangeantes et profondément ancrées dans l’Evangile, que nous souhaitons donner à entendre.

FOI : Vous avez d’autres projets ?

L.S. : Oui, nous publions un livre le 22 mars prochain aux éditions l’Atelier, qui s’appelle Dieu.e. Christianisme, Sexualité, Féminisme. C’est un ouvrage collectif auquel participent des chercheures issues des sciences humaines, mais aussi des militantes engagées dans plusieurs Eglises chrétiennes, ainsi que des théologiennes féministes anglo-saxonnes traduites en français pour la première fois. Début mai, nous lançons un nouveau podcast intitulé « Les maculées conception », qui sera un podcast de vulgarisation scientifique sur le thème « Eglise catholique et genre », dans lequel nous interviewons des spécialistes du sujet pour comprendre ensemble. L’idée est de rendre le contenu de ces publications accessible à toutes, afin qu’on comprenne ensemble où se disent les tensions liées au genre dans l’Eglise catholique, quels sont les enjeux et comment construire des issues de sortie.

Il existe aussi, sur notre site, un ensemble de vidéos issues du colloque « Au nom de la mère, perspectives féministes et théologiques sur la condition sexuée dans les Eglises chrétiennes », que nous avons organisé à Genève en septembre 2021, en partenariat avec la faculté de théologie protestante de Genève, l’antenne LGBTI de Genève et le fonds Maurice Chalumeau des sciences des sexualités.

FOI : Comment alliez-vous féminisme et christianisme ?

L.S. : Ça a été, dans mon propre cheminement, quelque chose de difficile, avec des moments de crise, de longues périodes de solitude et de difficulté à comprendre comment continuer à avancer spirituellement. Mais le fait de rencontrer d’autres personnes qui partagent à la fois ma révolte et mon désir de vie spirituelle m’a apaisée.

Et l’expérience de Bonne Nouv.elle me donne, depuis quatre ans, beaucoup de joie. Les homélies sont si diverses, certaines érudites, d’autres lyriques, plusieurs centrées sur l’importance du témoignage, d’autres dans quelque chose de prophétique ou de tout simple. Il y a des fois ardentes, évidentes, d’autres incertaines, prises avec des moments d’incertitudes sur la présence de Dieu. Entendre ces invitées, très diverses, dire « voilà comment les textes résonnent dans ma vie, voilà comment j’aimerais vous inviter à suivre Dieu » en parlant d’expériences habituellement invisibles dans l’Eglise institutionnelle … C’est pour moi l’exemple de ce que peut être un féminisme chrétien.

FOI : Quel type de féminisme voulez-vous apporter à l’Eglise catholique ?

L.S. : Le féminisme que nous représentons a pour porte d’entrée la question de la place des femmes, mais cette porte d’entrée nous sert à poser une question fondamentale, qui est celle des rapports de pouvoir et de domination au sein de l’Eglise. Celle-ci est violente avec les femmes, mais aussi avec les divorcés remariés et elle exerce sa pleine force de hiérarchisation et d’exclusion contre les personnes LGBTQI ; elle est aussi structurée par des logiques problématiques d’un point de vue économique, avec un héritage colonial encore très présent. Pour nous, il ne s’agit pas vraiment, ou pas seulement, de transformer la place des femmes dans l’Eglise afin que celles-ci accèdent à des postes clé. Ce qu’on porte, c’est l’espoir d’une Eglise radicalement égalitaire et ouverte à toustes, dans laquelle nous cherchons Dieu en nous engageant pour un monde plus juste. Nous faisons aussi l’expérience que le féminisme permet de transformer notre rapport à Dieu, dans un jeu un peu ludique et poétique. Par exemple, en sortant de l’idée que Dieu est « Père » ou « Il », nous ne cherchons pas forcément à féminiser la figure de Dieu, mais à secouer nos idées habituelles pour renouveler notre rapport à sa présence dans nos vies. Je me dis souvent que c’est comme casser la coque de mots trop usés pour accéder à la saveur d’un fruit. C’est pour cela que le mot « Dieu·e », qui choque certainement, a du sens et qu’on l’a choisi comme titre du livre. Dire « Notre Père, qui est aussi notre mère, que ton nom soit sanctifié etc. », c’est beau. Parler de la place des femmes dans l’Eglise, ça peut aussi être une invitation à la liberté spirituelle, politique et poétique, et, spirituellement, nous sommes plusieurs à vivre cela comme un vrai cadeau.

FOI : Que dites-vous à l’Eglise d’aujourd’hui ?

L.S. : A l’Église institutionnelle comme à l’Eglise que nous formons toutes et tous, nous disons qu’elle a besoin d’être radicalement transformée

FOI : Pourquoi ?

L.S. : Parce qu’il existe 216 000 victimes de prêtres et de religieux depuis les années 50 en France, 330 000 victimes de manière générale au sein de l’Eglise catholique, qui est la deuxième institution dans laquelle il y a le plus de violences sexuelles après la famille. La première chose dont nous avons besoin, c’est de nous laisser ébranler par ces faits, ces récits et ces chiffres. C’est énorme et insoutenable. On ne peut pas prendre la mesure de l’immensité du mal qui a été fait. Et si on croit en prendre la mesure et qu’on passe rapidement dessus, on commet vraiment une faute. Ces 330 000 victimes parlent d’une institution exclusivement masculine, corrompue par la concentration de pouvoir, que sa propre obsession pour la sexualité, notamment homosexuelle, a contribué à rendre aveugle au crime. Il faut lire le rapport de la CIASE, qui est extrêmement clair pour qui veut bien entendre. Il n’est plus temps d’être naïf ou complaisant. J’ai grandi au sein de l’Arche, à Trosly-Breuil, alors je pense aussi à toutes les femmes mentionnées dans le rapport publié récemment, qui est bouleversant.

Mais on peut citer d’autres sujets d’alerte. Pendant longtemps, en France, le vote d’extrême droite était plus faible dans l’Eglise catholique que dans le reste de la société. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas et les discours nationalistes, identitaires et xénophobes puisent dans le répertoire catholique de manière très marquée. Laisser des femmes, enceintes, marcher la nuit dans les Alpes pour tenter d’entrer en France déposer une demande d’asile est inhumain, mais on parle de repousser les exilées au nom de soidisant « valeurs judéo-chrétiennes ». Où est la réponse collective pour dire « pas en notre nom ? » Visiblement, les catholiques préfèrent descendre dans la rue contre le mariage pour tous. Ce n’est pas compatible avec l’Evangile ; en fait, je pense profondément qu’on se rend collectivement coupable d’un contre-témoignage.

FOI : De la question de la femme, vous passez à une question plus large, celle de justice.

L. S. : Oui, notre conviction est que le féminisme n’est pas qu’une question de femmes, mais que cela doit nous amener à un engagement en faveur de davantage de justice, d’amour, d’enracinement de la foi dans nos vies et dans le monde. La musique de Bonne Nouv.elle cite Hildegarde de Bingen : « Nous sommes dans le monde et Tu es dans notre esprit ».

FOI : Parler de féminisme dans l’Eglise catholique, et ailleurs aussi, soulève des peurs. Il arrive que des hommes ne sachent plus très bien « comment faire » face aux femmes. Que pouvez vous leur dire ?

L.S. : C’est intéressant parce que Jésus, quand il parle au jeune homme riche, lui dit : « Quitte tout ». Le jeune homme riche, il est là avec toute sa sécurité et on sent que c’est angoissant, pour lui. Et la réponse du Christ est quand même très claire : « Il est plus facile à un chameau d’entrer dans le chat d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au royaume des cieux ». L’Evangile, ce n’est pas une invitation au confort. Et la foi, est-ce une invitation à la certitude? Ou est-ce que c’est une ouverture incertaine à une altérité qui nous échappe toujours, qui serait celle de Dieu et qui est aussi celle des personnes qui nous entourent ? Est-ce que ce n’est pas, par excellence, l’ouverture à une altérité insaisissable? Et est-ce que cette altérité ne se dit pas dans la relation avec les sœurs et frères avec qui on n’est pas d’accord, avec qui on a du mal à se comprendre? Elle est là, la vraie altérité. Beaucoup plus que dans une prétendue complémentarité homme-femme. La reconnaissance de l’altérité, c’est d’être capable d’entendre des voix qui ne nous font pas toujours plaisir. Encore une fois, je trouve que c’est très évangélique. Propos recueillis par C. Nouschi et P. Paté

[1] ohmygoddess.fr

Cet article fait partie du numéro 76 de la revue FOI

Ecouter la voix des femmes

mars-avril-mai 2023

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