Interview : Will Conquer

Carlo, un saint ordinaire

Nous avons eu la chance de rencontrer le Père Will Conquer quelques jours avant son départ pour le Cambodge, où il vit désormais. Will Conquer est prêtre des Missions Etrangères, mais il est aussi l’auteur du livre Un geek au Paradis, sorti en 2019 aux éditions Première Partie. Un geek au Paradis est la biographie de Carlo Acutis qu’il a réalisée en recueillant plusieurs témoignages, notamment celui, très précieux, de la mère de Carlo, Antonia, et de Nicola Gori, le postulateur de la cause de béatification.

Ce livre est né d’une rencontre avec Pierre Chausse et Gregory Turpin. Les trois amis se questionnent sur la manière de rejoindre les foules de jeunes qui ont soif d’une parole authentique : « Mais qui va être leur modèle, un modèle concret, un modèle tangible, contemporain ? » s’interroge Will Conquer. « On voit bien qu’aujourd’hui on a toutes sortes d’idoles ou de stars qui nous inspirent, des joueurs de football, des chanteurs, des personnalités publiques, mais on a du mal à avoir des modèles de sainteté, on a du mal à trouver des gens qui puissent nous inspirer ».

Le Pape François a fait le même constat. Et c’est la raison pour laquelle il a écrit une exhortation apostolique, intitulée Christus vivit, « Le Christ est vivant ». Dans cette lettre, se souvient Will Conquer, « il propose des modèles aux jeunes, il parle de Jeanne d’Arc, il parle de Pier Giorgio Frassati, et il parle aussi d’un petit bonhomme, que personne ne connaissait en France, et qui s’appelle Carlo Acutis. Il fallait donc faire une enquête sur ce jeune et l’idée me plaisait puisque je me reconnaissais des traits communs avec ce jeune, le côté un peu « geek », l’attrait pour les nouvelles technologies…

En m’intéressant à lui, ce qu’il a fait, ce que ses amis sont devenus, je me suis rendu compte que c’était véritablement un jeune de notre génération. Tous ses amis sont sur Instagram aujourd’hui, ses parents sont sur WhatsApp, il existe des groupes Facebook à son nom ». Carlo est donc un jeune de son temps. Et s’il est en odeur de sainteté, c’est un saint ordinaire. Il est fils unique comme beaucoup d’enfants de notre époque, et il avait tout pour être l’enfant-roi, immergé dans le matérialisme. Mais, poursuit Will Conquer « ce qui est impressionnant, c’est qu’il a une joie de vivre et une volonté d’entrer en relation avec les autres ».

Dans cette grande ville de Milan, Carlo va tisser des liens personnels avec des gardiens d’immeubles, les passants qu’il croise sur le chemin de l’école, les employés de ses parents. C’est là « le cœur missionnaire de Carlo. Son témoignage de foi il le fait d’abord chez lui. Carlo, c’est celui qui met en œuvre et en pratique la phrase de mère Teresa : ‘’On ne peut rien faire de grand mais que de petites choses avec un grand amour’’ ».

« Ce qui est impressionnant, c’est qu’il a une joie de vivre et une volonté d’entrer en relation avec les autres ».

Avec Rajesh, cet homme qui a quitté l’Ile Maurice pour venir travailler en Italie, et est entré au service de la famille Acutis, Carlo a vraiment voulu vivre une amitié. « Et cette amitié a été transformante pour Rajesh à tel point que Rajesh est allé jusqu’à demander le baptême. Rajesh qui était hindou est devenu chrétien pour avoir ce meilleur ami en commun avec Carlo. Aujourd’hui, Rajesh est un des plus grands défenseurs de sa cause de béatification ».

Will Conquer insiste aussi sur la fidélité de Carlo. « S’il n’a rien fait de grand, il a vécu une chose avec beaucoup de grandeur, c’est la fidélité, la fidélité au Christ et à l’Eucharistie. Et ce qui est beau, c’est qu’il n’a pas changé le monde, il n’a pas gagné le Prix Nobel, mais, en toutes choses, il a essayé d’être fidèle au Christ. Voilà qui est Carlo. Carlo, c’est un ami de Jésus. C’est impressionnant de voir qu’à partir du jour de sa Première Communion, il va prendre cette résolution totalement folle d’aller à la messe non pas une fois de temps en temps, non pas juste pour Noël ou pour Pâques ou que le dimanche, mais tous les jours. Alors, au début, sa maman pense qu’il est un peu exalté parce qu’il vient de faire sa Première Communion. Mais, le lendemain, il retourne à la messe, le surlendemain, puis le dimanche puis la semaine suivante, puis encore la semaine suivante, mois après mois jusqu’au dernier jour de sa vie ».

Un enthousiasme qui ne tarira jamais, même en vacances. « Quand ils veulent partir en vacances, ses parents demandent à Carlo où il veut partir. Ils auraient pu partir à Bali, à Bora Bora ou ailleurs mais Carlo, lui, ce qu’il veut, c’est aller voir les grands sanctuaires et spécialement les grands sanctuaires de France, il veut aller à Lourdes, au Mont Saint Michel, à Rome, il veut aller surtout à Assise, une ville où il se sent vraiment chez lui ».

Dans les années 2000, les nouvelles technologies font leur apparition. Carlo est passionné par tout cela. « Il n’a pas encore les réseaux sociaux, mais il aura un e-mail. Carlo, c’est le premier saint du ciel qui a une adresse e-mail. Il n’avait pas encore Facebook parce que ça n’existait pas. Mais il a les nouvelles technologies, et l’usage qu’il en fait peut nous inspirer aujourd’hui. C’est un usage  non seulement social, mais aussi missionnaire,  c’est ça qui est impressionnant ….  Alors que la plupart des jeunes de son âge  vont sur Internet pour chercher des choses  qui les éloignent de Dieu, lui il y cherche  des outils pour les rapprocher de Dieu.  Carlo est vraiment pour moi le nouveau  missionnaire de ce continent inconnu, ce  6ème continent qu’il faut évangéliser ».

« Comment faire pour partager ma plus grande passion avec mes amis ? »

Pour Will Conquer, Carlo est comme  un agneau au milieu des loups sur  Internet « et ça, il en est totalement  conscient. Il se rend bien compte des  énormes défis à surmonter, du combat  héroïque à mener, pas seulement pour  lui-même, mais pour chacun des jeunes  de sa génération ».

Carlo a beaucoup d’amis. Mais il se  rend vite compte qu’ils ont du mal à  recevoir le message du catéchisme,  parce que le langage employé ne les  touche pas. Alors il se demande :  « Comment faire pour partager ma plus  grande passion avec mes amis ? »  « Sa plus grande passion, c’est Jésus dans  l’Eucharistie. Comment est-ce qu’il peut  trouver les mots pour la partager avec les  jeunes de son âge ? Du coup il va faire des  recherches et là, il va se servir de Google,  de Wikipédia, il va se servir de tous ces  trucs sur Internet où on peut trouver  plein d‘informations ».

Pendant deux ans, Carlo va donc travailler  à la réalisation d’une exposition  sur les miracles eucharistiques

« rappelant ce qu’on oublie souvent, que  plusieurs fois dans l’histoire, il y a eu ce  qu’on appelle des miracles eucharistiques,  des moments où, de façon très surprenante,  presque incompréhensible, ce qui  n’était que du pain, ce qui n’était que du  vin, est devenu un morceau de chair et du  sang ».

C’est aussi pour cette raison que le  Pape François a une affection toute  particulière pour Carlo. Quand il s’appelait  encore Jorge Maria Bergoglio,  et qu’il était évêque à Buenos Aires  dans les années 90 en Argentine, un  prêtre s’est présenté à lui pour lui raconter  les faits extraordinaires dont il  avait été témoin, un miracle eucharistique.

Mais pour Carlo, ce qui lui tient à  coeur, c’est surtout de montrer que  chaque messe est un petit miracle à  portée de main, note Will Conquer :  « Il y a un miracle beaucoup plus proche  de toi, ce miracle a lieu tous les jours dans  ta paroisse, à chaque fois qu’une messe  est célébrée, le pain et le vin consacrés  deviennent vraiment le corps et le sang de  Notre Seigneur Jésus-Christ ».

Cette exposition pour laquelle il a déployé  tant d’énergie a fait le tour de  la planète. Pourtant, Carlo ne verra  jamais l’aboutissement de ce projet.  La veille de l’inauguration, il tombe  subitement malade, et, en entrant à  l’hôpital, il dit à sa mère : « Je ne sortirai  pas d’ici ». Le 12 octobre 2006,  quelques jours seulement après  le déclenchement de la maladie, il  s’éteint en disant : « Je meurs serein  parce que j’ai vécu ma vie sans en gaspiller  même une minute pour des choses qui  ne plaisent pas à Dieu ». Un témoignage  étonnant pour un jeune de 15 ans, que  Will Conquer a essayé, dans son livre,  de retracer à partir des sept vertus  chrétiennes.

« J’ai voulu construire le livre comme un  parcours pour grandir en sainteté, à partir  des vertus chrétiennes. Aujourd’hui,  au catéchisme, on parle beaucoup du  témoignage et de la rencontre avec Jésus  et c’est en effet très important, mais il  doit également y avoir une éducation  aux vertus chrétiennes. On connait souvent  les sept péchés capitaux, connaît-on  aussi bien les sept vertus ? Dans les vertus  chrétiennes, il y a cette rencontre extraordinaire  entre les vertus cardinales,  justice, tempérance, force et prudence  qui sont comme les quatre murs d’une  maison, couronnés par les trois vertus  théologales, foi, espérance et charité, qui  viennent comme la coupole d’une église  sur ces murs ».

« Aujourd’hui, quand je vois des ados, je  leur dis : ‘’Mais allez-y les gars, soyez  les héros dont le monde a besoin,  vous êtes à un moment où les gens  vont vous dire que vous déciderez  plus tard, que vous n’avez pas besoin  de vous poser toutes ces questions,  et bien si, posez-vous ces questions  et trouvez les réponses, vous êtes au  moment de votre vie où vous posez  les bases, les fondations pour une  vie réussie. Et si vous posez ces bases  avec le Christ, si vous vivez de ses vertus,  de sa foi, de son espérance, de sa  charité, alors vous pouvez vraiment  transformer non seulement votre vie  mais transformer le monde’’ ».

Pour terminer, Will Conquer suggère  quelques pistes de réflexion : « Est-ce  que internet, les réseaux sociaux, ça me  rapproche des gens ou est-ce que ça m’en  éloigne ? Souvent on peut se poser cette  question, est-ce qu’Internet m’a rendu  plus intelligent ou plus bête, est-ce que ça  m’a rendu plus proche de Jésus ou est-ce  que ça m’en a éloigné ? ».  Un immense défi pour les jeunes, mais  aussi pour chacun de nous. 

Will Conquer,
Un Geek au Paradis
Editions Première
Partie, 2019

Cet article fait partie du numéro 66 de la revue FOI

Carlo Acutis

septembre-octobre-novembre 2020

Vie de l'église  

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