Christiane Conturie

Communauté Saint François Xavier, Réseau Daniélou Education

6 juin 2024

Vie intérieure et éducation

Chemins d’intériorité

Christiane Conturie a une longue expérience de la relation à l’enfant dans le cadre de l’éducation. Elle constate la difficulté rencontrée par les jeunes d’habiter leur propre intériorité. Dans un contexte agité et perpétuellement connecté, comment creuser son espace intérieur et le nourrir ? Quelle place pour la parole et le silence dans les classes, dans nos vies... ?

C’est un constat que nous faisons tous : nos enfants, nos élèves, ne sont pas faciles à mettre au travail ! Souvent vifs, curieux et volontiers participants dans des cours interactifs, ils peinent à se mettre au travail personnellement, à lire ou écrire un peu longuement, à réfléchir par eux-mêmes dans un cadre un tant soit peu recueilli. Nous le savons, nous le vivons nous-mêmes, les sollicitations extérieures sont constantes.

Christophe Andre n’hésite pas à parler du risque d’une « pollution de l’esprit » : « Il y a des pollutions psychiques ; elles contaminent notre esprit, violent notre intimité, perturbent notre stabilité intérieure : vols d’attention, de conscience, d’intériorité. Notre attention est sans cesse captée, attirée, et finalement fragmentée, segmentée. Nous sommes submergés par de plus en plus d’attractions externes et de distractions. Or il faut des silences pour que la parole se fasse entendre ; il faut de l’espace mental pour que la conscience et l’intériorité émergent. » 1

Plus que jamais il faut aux éducateurs et aux enseignants des convictions fortes pour croire à la vie intérieure, et chercher sans cesse à l’éveiller et la développer chez les jeunes qui leur sont confiés. On le sait, la vraie solidité d’une personne est d’abord intérieure. Une intériorité éveillée permet de tenir debout dans la vie.

Madeleine Daniélou écrit : « Un être humain, si humble soit-il, a des résonnances infinies, des profondeurs insondables, une parole à dire qui n’est qu’à lui. Le principal est de comprendre que les êtres font leur unité du dedans, que c’est à ce qu’ils ont de plus profond qu’il faut faire appel, les aidant à en prendre conscience, à être d’abord fidèles à eux-mêmes. » 2

Une double quête s’ouvre à nous – qui nous interpelle nous-mêmes autant qu’elle concerne notre mission d’éducateurs – : celle de la profondeur de l’être et celle de l’unité de la personne. Parfois nous découvrons que ce chemin, qui est celui de toute une vie, est déjà amorcé dès l’enfance, bien au-delà de ce que nous pouvions imaginer et que les enfants peuvent être nos maîtres. Pour preuve, ce poème écrit par une élève de 6ème :

Mon arbre ne sait jamais mentir.
Il me dit si j’ai raison ou non.
Quand je monte sur une de ses branches, nous discutons longuement.
Et il m’enseigne la paix et non la guerre.
Il m’apprend à respecter les autres de plus en plus.
En fait mon arbre, c’est ma conscience.

Rien de tel qu’une métaphore pour exprimer l’expérience intérieure.
Ce terme de « conscience » peut évoquer plusieurs niveaux de l’intériorité d’une personne.

Il y a le niveau psychique. Toutes sortes de pensées et d’images traversent notre esprit. Elles peuvent nous toucher plus ou moins durablement, plus ou moins profondément. On peut les subir, ou les maîtriser, les trier, les organiser. C’est tout le travail de la pensée que de raisonner, créer des liens, donner du sens. L’inlassable travail des enseignants sera d’aider les jeunes à passer de l’information à la réflexion.

La voix de son arbre qu’évoque notre jeune collégienne, la voix de sa conscience, touche la vie morale. C’est au cœur de la vie intérieure que se construisent les décisions. La conscience morale suppose la capacité de distinguer le bien du mal, le juste de l’injuste, l’acceptable de l’inacceptable. C’est elle aussi qui stimule le courage de mettre en cohérence ce que l’on sait devoir faire et ce que l’on fait. Un texte du Concile Vatican II rappelle : « Au fond de sa conscience l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée à lui-même mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix qui ne cesse de le presser d’aimer, d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun, résonne dans l’intimité de son cœur. » 3

Cette expérience de la voix de la conscience peut être une expérience spirituelle, l’expérience d’une présence intérieure. Le texte conciliaire poursuit : « La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre. »

L’intériorité la plus profonde de l‘être humain, son âme, est pour le croyant « la demeure de Dieu ». C’est le lieu de la prière qui donne accès à une intimité habitée. On pourrait dire que l’espace intérieur devient « vie intérieure » quand la personne accueille en elle une Source qui vient de plus loin qu’elle et la transforme en dynamisme pour vivre et pour agir.

Dans un lumineux chapitre de son livre Attente de Dieu, intitulé « Du bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu », la philosophe Simone Weil fait le lien entre ces différents niveaux de la vie intérieure. Elle montre en effet que la faculté d’attention, si indispensable aux études, porte du fruit dans la vie morale et dans la relation avec Dieu.

« Jamais, en aucun cas, aucun effort d’attention n’est perdu. Toujours, il est pleinement efficace spirituellement… Toutes les fois qu’un être humain accomplit un effort d’attention avec le seul désir de devenir plus apte à saisir la vérité, il acquiert cette aptitude plus grande, même si son effort n’a produit aucun effet visible. Chaque effort d’attention ajoute un peu d’or à un trésor que rien au monde ne pourra ravir. » Ce trésor, c’est la vie de l’esprit.

Comment l’éveiller, la stimuler, la nourrir ?

Tout éducateur rencontre des libertés. Dans l’enseignement qu’il dispense, dans les activités qu’il propose, il est toujours livré au consentement de l’autre. Qu’est-ce qui met en branle des intelligences ? Qu’est-ce qui suscite le désir d’apprendre, de réfléchir, de partager ses idées avec d’autres ? Cette pédagogie du désir est décisive. Ignace de Loyola disait déjà en son temps : « Ce n’est pas d’en savoir beaucoup qui rassasie l’âme, mais de sentir et goûter les choses intérieurement. »

Pour trouver du goût, il faut être mis en branle personnellement.
Parlant des « droits spirituels » des jeunes, Marguerite Léna évoque « le droit à la maturation, le droit à l’intégration personnelle de ses acquisitions intellectuelles, le droit à la cohérence dans une culture éclatée où l’abondance même des informations rend difficile leur rapatriement spirituel » 4.

Prendre soin de l’intelligence de nos élèves, de leur vie intérieure, c’est leur laisser le temps de réfléchir, de se questionner sans recevoir trop vite de réponses toutes faites, de mémoriser par étapes, de s’entrainer par essais, échecs et réussites, de progresser à leur rythme, en confiance.


La vie intérieure se développe quand la parole peut advenir sur un fond d’écoute. « C’est parce que d’autres le respectent, le reconnaissent comme instance digne d’attention, capable d’émettre un avis et de prendre une position qui peut être prise en compte, que l’homme se découvre lui-même comme un être autonome, comme une personnalité qui a son intériorité propre. » (Joseph Doré) 5.

Il appartient aux enseignants et aux éducateurs d’offrir aux jeunes des espaces de silence protégés qui permettent à la parole d’advenir : pauses de silence pendant les cours pour laisser l’évocation mentale construire un savoir qui a du sens, lieux et moments de silence dédiés où l’on peut respirer loin du bruit, prendre du recul, travailler calmement.

L’Ecole n’est pas un lieu pour apprendre à se taire, plus ou moins contraint et forcé, mais pour apprendre à s’écouter et à se parler. La vie intérieure se nourrit de paroles : on se parle à soi-même, on se parle en soi-même. Des paroles intérieures nous sont données. L’intériorité se creuse quand on peut mettre des mots sur ce qu’on comprend, sur ce qu’on vit. De ce point de vue, l’antidote au tout-numérique reste la culture « littéraire » au sens large : parole lue, parole écrite, parole dite.

Rien ne nourrit plus l’intériorité qu’un échange de paroles vraies.

Dans le jardin, au matin de Pâques, Marie Madeleine a fait l’expérience la plus silencieuse qui soit. Ecoutons le poète l’évoquer 6:

Et la source tout au fond, pour la plus fine ouïe, Marie l’entend-elle ou non, froisser son nom dans la nuit ? Marie !
Lame de fond, au large de toute larme,
Raz de marée qui se meurt aux pieds du Seigneur. Rabbouni !

Apprendre à nos enfants, à nos élèves, ce silence du cœur qui leur permettra d’entendre, le jour venu, cette parle inouïe qui ne s’adresse qu’à eux.

C. C.

[1] Ch. André, Méditer jour après jour
[2] M. Daniélou, L’éducation selon l’esprit
[3] Gaudium et spes, §16
[4] M. Léna, Le passage du témoin
[5] J. Doré, article paru dans la revue Christus n°156
[6] P.Emmanuel,Evangéliaire

Cet article fait partie du numéro 81 de la revue FOI

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