Sr. Michaela Borman

ccn, Allemande en miss ion en France, Lyon

1 septembre 2021

Semaine communautaire "Afrique"

Consentir au déplacement

Flash-back décembre 2001: j'arrive dans la Communauté en France, première semaine au service, je suis dans l'équipe “dispo maison” (ménage, aménagements…).

On me demande de déplacer une table d’un bâtiment à l’autre – et ceci ensemble avec une soeur ivoirienne. Toutes les deux, nous prenons la table et c’est parti. Sauf que nous avions des intentions bien différentes. Moi, répondant aux clichés sur les Allemands, je pars avec le but de déplacer la table de A à B, et cela de manière efficace et rapide. Ma soeur africaine a un autre but. Elle veut faire ma connaissance. “D’où tu viens ? Pourquoi es-tu venue ici ? Comment ça va depuis que tu es arrivée?” On avance difficilement avec la table, ayant des buts différents, et je mets du temps avant de réaliser que ça pourrait être au moins aussi intéressant d’entrer en relation que de déplacer la table.

On avance difficilement avec la table, ayant des buts différents, et je mets du temps avant de réaliser que ça pourrait être au moins aussi intéressant d’entrer en relation que de déplacer la table.

20 ans après, en juin 2021: atterrissage à Abidjan, Côte d’Ivoire, pour la “Semaine Afrique”, les ordinations et les engagements à vie. Dans les derniers 20 ans, j’ai pu être proche de plusieurs frères et soeurs Ivoiriens et je suis ravie de découvrir leur pays et un bout de leur continent. Je n’ai jamais mis les pieds en Afrique avant, et mon imaginaire est alimenté d´histoires des uns et des autres autour des serpents, des danses et de la chaleur.

Nous sommes accueillis comme des rois et mangeons du matin au soir – du poulet, du poisson, du riz, des allocos, de l´attiéké, et c’est très très bon. Mais après le vin de palme pendant la fête des ordinations et engagements, mon système digestif est au bout du rouleau, et c’est parti pour dix jours de diarrhée, dix jours de pain sec et riz blanc. Je ne suis pas la seule européenne dans cet état… Avec les jours qui passent, j’accueille cet état comme une parole qui m’enseigne : partir à la rencontre de l’autre ne nous laisse pas indemne, ça ne se fait pas dans la tête, mais cela traverse toutes les dimensions de la vie et touche même le corps. Il s’agit de consentir au déplacement, de prendre le temps d’accueillir la nouveauté, de s’acclimater et de se laisser enseigner. Et il y a de quoi apprendre !

Après le week-end de fête à Abidjan, nous partons pour la “Semaine communautaire Afrique” à Tibériade. Entre-temps, j’ai bien perdu mes repères. La vie sociale se passe essentiellement dehors, en ville comme à la campagne, j’ai du mal à saisir les conditions de vie des uns et des autres. L’univers familial est très différent du mien. Jusqu’à mon bac, ma famille consistait en papa, maman, un frère, un oncle, deux tantes, deux cousins et deux cousines. Soit onze personnes. C’est le nombre des frères et soeurs qu’a le frère avec lequel je partage. Chacun d’eux a bien sûr aussi autant d’enfants, ce qui donne un nombre impressionnant de neveux et de nièces. Pareil pour ses parents – chacun avec de nombreux frères et soeurs avec de nombreux enfants. Soit une famille de quelques centaines de personnes…

Je demande de l’aide pour à peu près tout: comment aller dormir sous une moustiquaire, qu’est-ce que je peux manger et boire, comment sortir une salamandre de la chambre, etc. À ma grande surprise, cette expérience me détend de jour en jour. Ne pas être celle qui maîtrise tout et qui explique aux autres m’aide à lâcher prise et à me laisser faire.

Puis arrive la soirée de réconciliation. Beaucoup de choses à vivre dans cette soirée, mais je retiens surtout la prière avec une soeur du Burkina Faso, à laquelle je demande pardon pour mon attitude d’efficacité souvent oubliant la personne en face, et lui demande de prier pour moi afin que je puisse faire passer la relation avant le travail – vous vous souvenez de l´histoire avec la table en 2001. Je crois à cette prière de ma soeur qui portera sans doute des fruits.

La “Semaine Afrique” avec ses échanges riches en communauté autour de la famille, de l´engagement communautaire, de la formation, de l´histoire, de l´interculturalité, est pour moi une occasion incroyable de me mettre à l’écoute de mes frères et soeurs africains venus de huit différents pays, et de me rendre davantage compte de leurs richesses culturelles, de leur diversité, de ce qui nous unit et de ce qui est différent.

Les douze jours en Côte d’Ivoire étaient bien sûr beaucoup trop peu pour vraiment découvrir ce pays et ce continent – il va falloir y retourner pour continuer la découverte !

Merci encore aux frères et soeurs Ivoiriens pour l’accueil exceptionnel – je nous sens partis pour une nouvelle étape à la suite du Seigneur en frères et soeurs répondant ensemble à l´appel du Christ – chacun avec ses pauvretés et ses richesses. “C´est à l´amour que vous aurez les uns pour les autres que le monde reconnaîtra que vous êtes mes disciples” (Jn 13,35).

La “Semaine Afrique” avec ses échanges riches en communauté autour de la famille, de l´engagement communautaire, de la formation, de l´histoire, de l´interculturalité, est pour moi une occasion incroyable de me mettre à l’écoute de mes frères et soeurs africains.

Cet article fait partie du numéro 70 de la revue FOI

Mémoire et identité

septembre-octobre-novembre 2021

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