Marie-Claire Cadignan

ccn, Martinique, responsable du groupe Mémoire Identité Métissage (M.I.M.) dans l’île

27 mars 2024

Martinique

Construire ensemble l’Eglise de demain

Ce 27 janvier 2024 est une date que nous retiendrons. Du lever du soleil jusqu’à son coucher et même le lendemain, nous avons vécu un véritable moment de grâce. « L’Eglise de demain » tel est le thème du jubilé de la CCN et la Martinique est la troisième étape d’un chemin communautaire qui, comme le soleil, fait le tour du globe, après Hautecombe en France et le Burkina Faso et avant la Pologne. Plusieurs lieux, un même corps, le même Esprit !

La célébration du jubilé a comporté plusieurs moments, certains d’une importance particulière comme l’Eucharistie, les tables rondes et le concert des jeunes. D’autres, en apparence moins centraux, ont aussi touché les cœurs, comme les temps de louange, les temps de partage, les repas, les conversations de cour ou de jardin, les photos partagées, les textes et les images reçues… Tous nos sens à la manière ignatienne ont été sollicités. Si on prend un peu de distance par rapport à tous ces évènements, ce qui saute aux yeux c’est que tous sont reliés entre eux et contribuent au même bien pour nous et pour le monde : « C’est dans un unique Esprit que nous avons été baptisés pour former un seul corps » (1 Co 12, 13).

Journée Jubilaire en Martinique, en présence de Mgr. Macaire, évêque de Martinique et Mgr. Philippe Guiougou, évêque de Guadeloupe

Un chemin synodal

Deux évêques, des prêtres, des religieux, hommes, femmes, blancs et noirs, descendants d’esclavisés, descendants d’esclavagistes, Catholiques, Protestants, Orthodoxes, paroissiens, communautaires, membres de la Communion, amis du Chemin Neuf, hommes politiques, jeunes et vieux de différents continents, Dominicains et Dominicaines se sont réunis pour prier, écouter la Parole de Dieu, chanter en français, en anglais, en créole, en Kirundi ; danser, partager leurs opinions, manger et boire et essayer de construire ensemble l’Eglise de demain.

Ingo tudugane akanyamuneza mu ngoro y’Imana (Psaume 122 : « Ô ma joie quand on m’a dit : Allons à la maison du Seigneur ! », en Kirundi langue du Burundi).

Joie, fraternité, unité, pardon sont les mots clés de cette journée. Cette manière d’être frères s’est vue dans les yeux, dans les rires et les sourires, les traits d’humour, dans les corps qui se balançaient, dans les voix, dans les mains qui se joignaient, dans les bras qui supportaient les plus faibles mais surtout dans cette joie qui habitait les cœurs, tous les cœurs, et qui était l’onction de la grâce divine impalpable, mais combien réelle ! Vrai temps de consolation ! 
Nous avions l’impression de « toucher la grâce du doigt », comme le disait François Michon.
La montagne Pelée et Laure Sabès (fondatrice des Dominicaines missionnaires de Notre-Dame de la Délivrance) elles aussi se frottaient les mains.

Comme dans chaque rencontre jubilaire, deux tables rondes se tiennent autour du thème général mais avec une connotation spécifique au pays. Pour la Martinique et la Guadeloupe, les questions retenues l’ont été à partir d’un processus synodal auquel ont participé tous les frères de la Communauté et de la Communion de Martinique et de Guadeloupe :

• L’Eglise au défi de l’unité et de la fraternité dans la société antillaise. 

• L’Eglise et le défi de l’intégration des jeunes.

Ces deux thèmes reflètent ce qui traverse l’aujourd’hui de notre société locale. En faisant une « relecture » de ce qui a été vécu en ce jour de grâce, trois axes peuvent être dégagés : le contexte parfois difficile à accepter, les nombreux défis à relever, le passage de l’espoir à l’espérance.

Le contexte

« Etre attentif à la clameur du monde » Cet objectif fixé à Hautecombe, visé au Burkina-Faso se poursuit ici en Martinique.

Clameur montant des diocèses, des descendants d’esclavisés, des Békés, des frères de la Communauté, des jeunes qui ne se sentent pas écoutés, reconnus.

L’homélie de Monseigneur David Macaire, archevêque de Saint Pierre et Fort-de-France, a donné le ton de cette liberté de parole, de l’expression de sentiments vécus, de cette vérité qui sort du cœur pour le bien de tous avec l’accent d’un véritable témoignage. Ensuite, le débat autour des tables rondes, l’expression des jeunes, leur jubilation, leurs chants, leurs instruments d’ici et d’ailleurs comme le cajón venu d’Espagne, leurs danses, la prière de délivrance à laquelle ils nous ont invités, tout cela s’est vécu dans une gravité sereine.

Les différents services : liturgie, organisation générale, décoration, cuisine, communication, gestion, sécurité… ont contribué, chacun à sa place à la bonne marche de l’ensemble.

Les grains de sable bien que Journée jubilaire en Martinique, en présence de Mgr. Macaire, évêque de Martinique et Mgr Philippe Guiougou, évêque de Guadeloupe présents n’ont pas empêché le fonctionnement harmonieux de l’ensemble. Tout parlait de joie, d’unité, de fraternité, même les sujets les plus sensibles comme la vie des paroisses, la créolité, l’écoute des jeunes, la méconnaissance de notre histoire, la réparation…

Chacun des intervenants des deux tables rondes a fait ressortir l’importance du souffle de l’Esprit Saint dans sa vie, l’importance de sa relation personnelle à Dieu dans sa vie quotidienne.

Des mots forts sont à garder précieusement dans nos cœurs : puissance de l’expérience de la rencontre avec le Seigneur ; expérience de l’Eglise comme fraternité, l’Esprit Saint nous rend fous ; le monde change mais l’Evangile est toujours une bonne nouvelle, ensemble sur le même bateau nous ne pouvons pas ne pas vivre ensemble : « Ni vengeance, ni victimisation, ni oubli ».

Le retour sur notre histoire avec des éléments (fin de l’institution « habitation » par exemple) qui surprennent beaucoup d’entre nous, nous incite à aller plus loin dans cette connaissance de notre passé, des particularités de notre histoire, jusqu’à la racine de notre identité.

Les défis à relever

Cette réalité, qu’elle soit celle des Noirs, des Blancs, des jeunes ou des plus âgés, de ceux d’ici ou de ceux d’ailleurs, nous pousse à avancer à relever plusieurs défis essentiels à notre survie d’homme, de femme, de Chrétiens.

Si le Maître d’ouvrage est le même, l’unique Dieu, notre Père à tous, celui qui nous choisit, nous envoie en mission, nous donne son Souffle ; les maîtres d’œuvre cités par les intervenants, sont nombreux. Il s’agit d’institutions bien sûr, comme la Communauté, les diocèses, les associations, les mouvements divers, l’école, l’université, les familles… Mais surtout chacun de nous, individuellement.

Nous avons été invités à nous asseoir, à apprendre, à explorer notre identité, notre mémoire, notre généalogie pour convertir notre regard et mieux dialoguer avec ceux qui sont différents de nous, sans avoir peur de regarder les choses en face, même si elles nous blessent.

• Avoir une foi audacieuse et libérer la joie du vivre ensemble (Pape François).

• Passer de « gens » à « personnes », à « frères ». (Monseigneur David Macaire)

• Ouvrir les portes.

• Que les paroisses deviennent des communautés.

• Porter sur les jeunes un regard qui relève et réchauffe.

• Appartenir, impacter, chercher avec les jeunes

• Accueillir la différence, vivre une diversité réconciliée (MIM : Mémoire Identité Métissage).

• Mener le combat de la fraternité (Frère Cadore).

• Réinvestir la notion de “mouvement” (Monseigneur Philippe Guiougou).

• Pour être guéri, habiter la souffrance de l’autre.

Un accent particulier a été apporté sur la manière d’aider les jeunes, à discerner, à la fois lors de leur départ, mais aussi quand ils reviennent, afin qu’ils passent « d’outils à personnes responsables ». La création, de ce qu’on peut appeler un « tiers lieu », est proposée comme moyen pour intégrer les jeunes.

Passer de l’espoir à l’espérance

La profondeur des sujets traités était accompagnée d’une certaine audace pour faire bouger les choses et de l’envie que tout cela change. L’espoir, ce sentiment de joie, ce désir d’avancer, d’aller plus loin, de construire un monde nouveau plus fraternel, a habité chacun à la fin de cette journée d’anniversaire. Mais ce qui a circulé à travers toutes les prises de parole, c’est surtout l’espérance, cette vertu théologale invitant à la prudence et à la patience. L’espérance, indissociable de la paix intérieure, de la sagesse et qui appelle à l’action. « C’est la plus humble des trois vertus théologales », dit le pape François, car elle reste cachée. En effet c’est avec elle, blottie au fond de nos cœurs, que nous partons ce samedi soir. Nous pouvions alors dire, et c’est un signe, comme l’arc-en-ciel : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture que vous venez d’entendre » (Luc 4, 21 : texte fondateur de notre Communauté lu à l’Eucharistie). Et le Semeur continue son travail : « …D’autres sont tombés dans la bonne terre ; ils germèrent et donnèrent du fruit. » (Luc 8, 8)
M.-C.C.

Prière de libération et de guérison pour l'unité du peuple antillais

Cette prière se devait de pouvoir être méditée par tous, tout à la fois par des descendants d'esclavisés, des descendants d'esclavagistes ou tout autre personne concernée. 

« Riches des différentes cultures amérindiennes, européennes, africaines, indiennes, chinoises, syriennes et autres, nous sommes à la recherche de notre identité propre.
Tiraillés, blessés, par une histoire douloureuse à cause de l’esclavage subi ou provoqué par nos ancêtres, nous vivons des conflits intérieurs et relationnels difficiles à gérer et à régler.
Les mécanismes de défense qui ont permis de survivre ou de cautionner à l’époque ce crime contre l’humanité, bloquent l’unité de notre personne et l’unité du peuple antillais aujourd’hui. Ces mécanismes de défense ont pu entrainer des structures de péché (clivages, indifférence, haine, …) dont nous désirons être libérés. »

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

Dialoguer pour se comprendre

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