Ryan Rabathaly

Groupe MIM, Lyon, ccn

Réflexion sur la créolité

De la hiérarchie sociale au préjugé de couleur

Le sujet des discriminations raciales touche de manière intérieure les populations aujourd’hui très métissées des territoires ayant connu la colonisation et l’esclavage. Depuis deux ans, avec des frères et sœurs de la communauté originaire de plusieurs de ces territoires nous réfléchissons ensemble sur cette histoire particulière.

Les peuples « créoles »1 des Antilles et des îles de l’Océan indien sont réputés pour la richesse et la diversité de leurs cultures, de leurs langues, de leurs cuisines, de leurs musiques et de leurs poésies. Toutefois, il n’est pas inhabituel, dans des discussions en Martinique comme dans d’autres de ces territoires, qu’on puisse désigner une personne en disant « béké » ou « mulâtre », « chabine », « créole » ; or ces appellations qu’on pourrait qualifier de « racistes » ne sont rien de moins que l’expression d’une mémoire encore bien imprégnée par l’histoire de la colonisation et de l’esclavage.

A l’origine de ces « sociétés créoles » il y a l’histoire de l’esclavage et de la colonisation au 16ème siècle, c’est-à-dire la rencontre violente entre deux populations : l’une venue d’Europe pour prendre possession de territoires nouveaux et les coloniser en y développant une agriculture de plantation ; l’autre, venue d’Afrique, vendue comme esclave pour servir de main d’œuvre dans ces plantations. Pendant plus de trois siècles, ces populations se sont côtoyées sous les modes de la servitude et de l’opposition, avec, d’un côté, les maîtres européens « blancs » et, de l’autre, les esclaves africains « noirs ». Au 19ème siècle, cette histoire de rencontre de populations s’est amplifiée avec « l’engagisme », mouvement de populations venues majoritairement d’Inde mais aussi de Madagascar ou de Chine, pour travailler dans certaines de ces colonies, afin de suppléer au manque de main d’œuvre, lié à la fin de la traite des esclaves.

Ces sociétés se sont construites à partir d’une double réalité : une hiérarchie sociale bien particulière (la colonie d’habitation sucrière) ; et une diversité de personnes, caractérisées par leur origine géographique, et donc par certains traits physiques (coloration de la peau, mais aussi forme du visage, etc.). Il y a d’un côté le groupe des maîtres, d’ascendance européenne, et de l’autre le groupe des esclaves, d’ascendance africaine.

Le type physique et notamment la couleur de peau coïncide ainsi d’emblée avec une répartition des rôles, dans des sociétés extrêmement inégalitaires2. Au fur et à mesure des jeux de pouvoir et d’oppression (entre défense de privilèges et image dégradée du noir), on passe de cette hiérarchie sociale, où le maître est blanc et l’esclave est noir, à un préjugé de couleur : le noir est esclave en soi, par nature et c’est la nature du blanc que d’être maître. La relation de supériorité et d’infériorité s’inscrit dans la couleur de peau.

Au gré des mélanges entre le groupe des blancs et celui des noirs apparaît une large palette de types physiques. Se dessine alors une pyramide sociale de couleur, allant du noir le plus foncé au blanc le plus « pur ». Ce système se trouve renforcé par l’impossibilité de passer du statut de noir à celui de blanc, quel que soit le résultat effectif du métissage. Ainsi, à l’apparence physique et à la couleur de peau se rajoute l’idée d’hérédité. Seul est blanc celui qui a une hérédité cent pour cent blanche.

Cette stratification socio-raciale n’a cessé de se renforcer au cours des siècles, notamment à travers une intériorisation de ce préjugé de couleur par les populations, et également par le développement des théories raciales « scientifiques » auxquelles elle a donné une justification socioéconomique importante. Ainsi, contrairement au type de racisme qui a pour but d’exclure ou d’exterminer une partie de la population en fonction de sa couleur de peau ou de son origine (par exemple le nazisme avec l’extermination des personnes juives), le système raciste mis en place dans les sociétés créoles intègre chacune des catégories de couleur en lui attribuant de manière essentielle un statut social et donc une identité raciale.

Le type physique et notamment la couleur de peau coïncide ainsi d’emblée avec
une répartition des rôles, dans des sociétés extrêmement inégalitaires

Esclaves coupant la canne-à-sucre sur l’île d’Antigua, 1823

Plusieurs éléments actuels montrent que ces sociétés peinent à sortir de la catégorisation raciale. Dans plusieurs de ces territoires créoles et bien que les choses évoluent un peu, il semble exister un plafond de verre infranchissable qui limite l’accès à un certain type de responsabilité comme recteur de l’académie ou encore préfet, en fonction de la couleur de la peau. En Martinique, les descendants de colons (les békés), qui représentent 1 % de la population, détiennent encore plus de 20 % de l’activité économique de l’île. Un travail de justice est nécessaire, mais le plus essentiel dans ces sociétés créoles semble être l’intériorisation profonde par les individus d’une identité raciale, ce qui peut aussi conduire à s’interdire soi-même l’accès à certains statuts sociaux (par exemple : en tant que « noir », je ne peux pas être responsable) ou encore à s’enfermer mutuellement dans des rôles.

Pourtant, il n’est pas inévitable que les populations créoles restent enfermées dans ces appartenances raciales qui les catégorisent jusqu’à aujourd’hui. Le travail de mémoire qui se poursuit doit intégrer une lecture lucide de l’histoire – prenant en compte les violences et les blessures entre groupe différents, mais également la force de vie et la fécondité qui ont pu se frayer un chemin par-delà ces oppositions entre groupes. Il y a en germe dans la diversité et le métissage des sociétés créoles une ouverture possible à une appartenance commune ; celle-ci pourrait à long terme faire disparaître les divisions raciales – et se révéler riche d’enseignements pour accueillir la diversité d’une planète sans cesse plus « métissée ».

[1] Expression utilisée par plusieurs anthropologues cf. Jean Benoist et Jean-Luc Bonniol, “La diversité dans l'unité: la gestion pragmatique du pluralisme dans les sociétés créoles”. Un article publié dans l’ouvrage sous la direction de Sélim Abou et de Katia Haddad, La diversité linguistique et culturelle et les enjeux du développement, pp 161-172. Beyrouth: Université St Joseph et Montréal, AUPELF, 1997, 413 pp.
[2] Au contraire des sociétés esclavagistes de l’Antiquité, où la condition d'esclave était beaucoup plus "aléatoire", liée à une défaite militaire, à une accumulation de dettes...

Cet article fait partie du numéro 66 de la revue FOI

Carlo Acutis

septembre-octobre-novembre 2020

Formation Chretienne  

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