Ahmed Abdel Djalil Dekhili

Algérien, responsable du Ribât El Salam en Algérie

27 mars 2024

« Ribat Essalam », « Lien de la paix »

De la méfiance à la confiance

Je m’appelle Djalil. Je suis Musulman algérien et père de famille. Le parcours de mon dialogue avec les Chrétiens s’étend sur une vingtaine d’années. En voici les événements les plus marquants, assortis de réflexions.

Cela a commencé il y a plus de vingt ans au sud de l’Algérie, dans le village de « Tazrouk » à Tamanrasset, au milieu d’une tribu de Touaregs (Berbères qu’on trouve également au Mali et un peu moins au Niger et en Libye). J’arrive donc dans ce village où il n’y avait pas grand-chose : pas de grands magasins, pas de boulangerie, mais où on pouvait trouver de la semoule, de l’huile et même des biscuits.
Il y avait aussi des enfants qui avaient besoin d’instruction et c’était ma mission de leur assurer cela, car j’étais nommé là-bas comme enseignant pour leur donner aussi bien des cours de sciences naturelles que de physique, étant donné ma formation scientifique.

Un jour, mes élèves me disent qu’il y a des Français qui vivent avec eux au milieu du village. Comme j’étais bilingue et pour combler un peu le vide dont on souffre un peu au désert, je suis allé leur rendre visite.
J’arrive à la maison indiquée et je trouve la porte ouverte. C’était un peu le cas pour toutes les maisons. Je frappe à la porte et j’entends une voix me dire quelque chose.
Je ne connaissais pas encore la langue « Tamahaq » (langue des Touaregs d’Algérie) et j’entre aussitôt dans cette maison où je trouve un vieil homme entouré de vieux ustensiles de cuisine qu’il réparait. C’était un des rôles que jouait frère Abdellah (nom qu’il avait pris au sein de cette population de Touaregs). C’est après quelques mois que j’ai su qu’il était un des « Petits Frères de Jésus », une des communautés qui s’inspirent des écrits de Charles de Foucault.
Fr. Abdellah est donc le premier Chrétien que j’ai connu ! Et ce fut aussi mon premier pas dans le dialogue avec quelqu’un d’une autre religion…dialogue de vie.

Il y avait de la méfiance de ma part, car on m’avait dit que ces religieux étaient bien formés et pouvaient donc facilement manipuler les gens et influencer leur religion, mais le sourire avec lequel il m’a accueilli et que je vois encore aujourd’hui m’a un peu désarmé. Il m’a même invité à manger avec lui et j’ai beaucoup hésité avant de manger l’œuf qu’il m’a offert jusqu’à ce que je trouve la solution : dire « Bismilah » pour qu’il devienne « licite ».

Il y avait de la méfiance de ma part, car on m’avait dit que ces religieux étaient bien formés et pouvaient donc facilement manipuler les gens et influencer leur religion, mais le sourire avec lequel il m’a accueilli et que je vois encore aujourd’hui m’a un peu désarmé.

Beaucoup de pas ont succédé à ce pas et le dialogue a pris plusieurs formes : choix de livres au sein de leur bibliothèque, repas ensemble, discussion sur des thèmes divers…
Les petits Frères de Jésus avaient de temps en temps des visiteurs : des touristes de passage ou des religieux comme eux. Un jour, ils ont eu la visite du petit Frère Armand avec lequel j’ai fait connaissance et que j’ai invité chez moi.

Rencontre du Ribat. Ramadan avril 2023

Après ces dix années passées au désert, où ma relation avec les Chrétiens est passée de la méfiance à la confiance et à l’amitié, je suis retourné à Sétif, ma ville natale. Les petits Frères de Tamanrasset m’avaient parlé d’un curé du nom de Maurice. Une fois arrivé là-bas, je suis allé le saluer sans aucune hésitation. Une autre approche de la rencontre de l’autre s’offre alors à moi.
Le contexte n’est pas le même. On n’est plus dans le petit village du sud où tous les gens se connaissent, mais plutôt dans une grande ville, lieu propice pour tous les maux de la société dont la méfiance et les préjugés. L’accueil du P. Maurice n’était donc pas du même niveau que celui du Fr. Abedellah du désert. Là, c’était à moi de faire preuve de patience et de raconter …re raconter …et re re raconter l’histoire de mes dix années passées au sud et mon lien avec les petits Frères de Jésus.
Après cette étape, le P. Maurice et moi sommes devenus de très bons amis. Il avait le don de créer de petits groupes en faisant connaître ses amis les uns aux autres et c’est ainsi qu’il a pu former notre petit groupe de Sétif: deux femmes médecins, lui et moi. Et nous voilà, un jour, partis à Constantine, une
ville à 100 km de Sétif, pour rencontrer ses amis chrétiens qui veulent avoir des échanges avec
des Musulmans.
Arrivés là-bas, un homme avec un beau sourire me salue chaleureusement et me rappelle le couscous qu’il avait mangé chez moi au village de Tazrouk à Tamanrasset, il y a plus de dix ans. Il s’agissait de Fr. Armand dont je vous ai parlé précédemment.
Fr. Armand avait lancé quelques années auparavant un groupe interreligieux qui
se réunissait à Constantine, du nom de « Ribat Essalam », « Lien de la paix ». Ce groupe s’était un peu essoufflé et notre venue avait comme objectif de relancer cette initiative. Nous avons bien apprécié ces rencontres et nous nous y sommes engagés.

C’est encore une autre forme de dialogue qui s’offre à nous; dialogue de vie avec un petit peu de prière et d’échanges sur des versets ou réflexions. En plus de cela, le P. Maurice tenait toujours à ce qu’on soit
présent dans toutes les activités et fêtes qu’organisait l’Eglise, ce qui était aussi une belle occasion pour faire de nouvelles connaissances avec les autres membres de l’Eglise d’Algérie, ainsi qu’avec les étudiants sub-sahariens qui viennent faire leurs études universitaires en Algérie.
A une autre occasion, on nous a parlé d’un « Ribat national » dont le centre était à Alger. J’y ai rencontré un autre climat de rencontre. La majorité des participants avait beaucoup d’expérience : le groupe a été fondé en 1979 par Mgr Claude Rault et Fr. Christian de Chergé ainsi quelques religieux et religieuses, tous chrétiens. Les rencontres prenaient donc plus l’aspect spirituel et il y avait plus de profondeur dans les échanges en se référant aux textes des deux traditions religieuses, avec des moments de silence et de prière.

Ce « Ribat Essalam» était né d’un besoin réel et conscient d’aller vers l’autre, pour le connaître encore mieux, rechercher et créer une complicité aussi bien dans les événements de la vie quotidienne que
dans la foi, tout en restant enraciné dans sa propre religion.
J’aime ce proverbe saharien, cité par Christine Rey dans son livre Christian de Chergé, Une biographie spirituelle du prieur de Tibhirine :

« Tu étais loin. J’ai ajusté mon fusil. J’allais tirer.

Tu t’es approché Tu étais là, tu m’as tendu la main.
J’ai su que tu étais mon frère.
»

Après quelques années, je me vois confier la responsabilité du groupe. Le souci n’est plus le même. Maintenant, il s’agit de préserver ce précieux héritage : un groupe qui a vu passer dans sa composante des personnes hors pair telles que Christian de Chergé, Christian Chessel, Sr. Odette Prévost, et dont six membres font partie des 19 bienheureux béatifiés à Oran en décembre 2018. Il me faut assurer la continuité, convaincu de l’importance d’un tel dialogue, tout en ayant conscience que le chemin n’est pas aussi facile qu’il en a l’air. Le dialogue pourrait encore prendre de nouvelles formes à la hauteur de la richesse spirituelle du groupe ainsi que l’expérience acquise durant plus de 44 ans.

Il me faut assurer la continuité, convaincu de l’importance d’un tel dialogue, tout en ayant conscience que le chemin n’est pas aussi facile qu’il en a l’air.

Repas de la rupture du jeûne

Néanmoins, cela ne va pas sans questionnements, sous peine de tomber dans une
certaine naïveté, voire même dans l’ignorance. Comme notre groupe du « Ribat Essalam » a été fondé par des Chrétiens, je me suis demandé quelle était la place des Musulmans. Puisque chacun croit que sa religion est juste et que celle de l’autre ne l’est pas, comment trouver un lien entre deux choses opposées ? L’Islam permettrait -il à une autre religion d’exister ? Ces questions me venaient de l’extérieur mais aussi je me les posais moi- même et je devais être cohérent avec moi-même. Je suis donc allé chercher dans le Coran et dans la tradition musulmane ce qu’on disait sur le dialogue et sur l’autre d’une religion différente de l’Islam. Je vous avoue que j’ai été agréablement surpris !
J’ai trouvé que le Coran était un livre de dialogue par excellence. Dialogue de Dieu avec les anges avant la création de l’être humain, dialogue avec les prophètes, dialogue même avec le diable. Et par conclusion, l’approche dialogique était celle adoptée par le Coran.

J’ai compris que le fait d’avoir des repères différents permettait de parfaire son regard, car on est tous dans la recherche de la même vérité et donc, plus on a de moyens par rapport aux textes et à l’histoire de chaque religion, plus on est mieux armé pour trouver des réponses à nos questions.


J’ai trouvé aussi l’histoire du califat Omar Ibn Khattab, un des compagnons du prophète de l’Islam. Selon Ibn Khaldoun, lorsqu’ arrive le moment de la prière, alors qu’il était dans une église, le califat Omar
s’excuse auprès du patriarche et demande la permission de prier. Ce dernier lui laisse la liberté de prier où il voulait, mais Omar sort de l’église et fait sa prière dehors.
Quand il revient, étonné, le patriarche lui demande la raison de son abstention de faire sa prière à l’intérieur de l’église. Omar explique qu’il avait peur que cet endroit ait une certaine importance aux yeux des Musulmans du fait de sa prière et du coup, on pourrait bien le leur retirer.

Plusieurs versets du Coran affirment de façon claire et précise que le fait d’être différent est dans les plans de Dieu. Sourate 5.El Maida (la table basse), verset 48: « Et sur toi Nous avons fait descendre le Livre avec la vérité, pour confirmer le Livre qui était là avant lui et pour prévaloir sur lui. Juge donc parmi eux d’après ce que Dieu a fait descendre. Ne suis pas leurs passions, loin de la vérité qui t’est venue. A chacun de vous Nous avons assigné une législation et un plan à suivre. Si Dieu avait voulu, certes Il aurait fait de vous tous une seule communauté. Mais Il veut vous éprouver en ce qu’Il vous donne. Concurrencez donc dans les bonnes œuvres. C’est vers Dieu qu’est votre retour à tous; alors Il vous informera de ce en quoi vous divergiez ».

De retour de la mosquée voisine après avoir assisté à la prière du vendredi. Sœurs chrétiennes et musulmanes

Etant donné que Dieu a bien voulu cette diversité, alors nous, croyants, pensons qu’il y a un intérêt quelque part derrière cette volonté. Mon expérience personnelle avec les Chrétiens m’a permis d’avoir un regard plus critique par rapport à ma religion, une approche plus profonde. J’ai compris donc que le fait d’avoir des repères différents permettait de parfaire son regard, car on est tous dans la recherche de la même vérité et donc plus on a de moyens par rapport aux textes et à l’histoire de chaque religion, plus on est mieux armé pour trouver des réponses à nos questions. Du coup, on peut mieux faire la part des choses par rapport à nos relations et distinguer le facteur social et politique du religieux.

Il me semble qu’il est un peu bête de se priver de cette richesse. Comment peut-on penser que le texte sacré de l’autre, l’immense héritage de sa tradition religieuse pourrait n’avoir aucune valeur?
De l’absence du dialogue, qu’est-ce qui pourrait naître au sein de la famille, ou de la communauté religieuse ou entre les croyants de différentes religions? La méconnaissance de l’autre n’engendre que
les préjugés et la haine. Je crois fortement que le dialogue entre les croyants de religions différentes est existentiel. Nul n’a la connaissance infuse. Personne ne possède la Vérité. On est tous dans la recherche
du Visage de Dieu. Certes, nous avons emprunté des chemins différents, mais l’objectif est le même et pour cela toute initiative pour promouvoir la fraternité et l’amitié entre les personnes de différentes
religions, cultures, races…est salutaire et doit être encouragée et soutenue. A. A. D. D

Appel à la paix

De gauche à droite : le rabbin Haim Bendao, Rachid Zeroual, leader du club des supporters de l’Olympique de Marseille (OM), le prêtre Olivier Spinosa et l’imam Hassan Rajii

Le 24 octobre dernier, à Marseille, un rabbin, un prêtre et un imam se serrent dans les bras sous le regard bienveillant de la Bonne Mère et des supporters de l’OM. A l’origine, l’idée vient de Rachid Zeroual, le leader des South Winners. Des images fortes qui disent la paix et la fraternité la ou les mots peinent à le faire.

Le Rabbin Haim Bendao commente l’évènement : « Il me paraissait important, par rapport au stress qu’il y a chez chacun, en particulier au sein des foyers, de pouvoir montrer de manière publique, de diffuser qu’il est tout à fait possible, quand on est intelligent et un peu adulte, de pouvoir vivre ensemble avec des opinions différentes, sans aucune violence. A Marseille, il y a quelque chose de tout à fait spécial : on est beaucoup plus rassemblé, beaucoup plus tolérant, beaucoup plus dans le dialogue que dans certains endroits. On a tenu à faire cette intervention avec les Winners (supporters de l’OM), parce que, chez les Winners, il y a toutes les religions, toutes les couleurs mélangées et on est tous ensemble derrière une équipe. Il faudrait passer de 90 minutes ensemble à des années ensemble ».

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

Dialoguer pour se comprendre

mars-avril-mai 2024

Formation Chretienne   Oecuménisme  

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