Valérie Bertrand

Enseignante-chercheuse en psychologie sociale UCLy , Lyon. Chaire d’Université Vulnérabilités - UCLy

21 décembre 2023

Psychologie sociale

De l’exclusion à la vulnérabilité : un changement de paradigme ?

Au fil des décennies, la notion de vulnérabilité a graduellement supplanté celle d'exclusion, marquant un changement significatif dans la manière de percevoir les enjeux sociaux. Issu d'une réflexion critique sur le concept d'exclusion, le terme "vulnérabilité", formulé par R. Castel, divise le tissu social en zones distinctes. Valérie Bertrand explore les cartes sémantiques de l'exclusion et de la vulnérabilité, offrant ainsi une perspective nouvelle sur les enjeux liés à la vulnérabilité dans la société contemporaine.

La vulnérabilité : une pré-notion

En quelques décennies, la notion de vulnérabilité a remplacé, en France, dans la majorité des débats, celle d’exclusion. Cette dernière notion, apparue dans les années 90, découpait le monde de façon binaire et regroupait les catégories anciennes de la pauvreté résiduelle et les nouvelles formes d’entrée dans la précarité. La vulnérabilité est née d’une distance critique prise avec la notion d’exclusion et a été formulée par R. Castel qui a divisé le social en trois zones : zone d’intégration, zone de vulnérabilité (associant fragilité des réseaux relationnels et déficit d’insertion professionnelle) et, enfin, zone de désaffiliation alimentée par la vulnérabilité.

Thème de colloques et d’ouvrages scientifiques, enjeu politique avec la notion du Care, la vulnérabilité est au cœur des discours. La notion est présente dans les sciences humaines mais aussi dans les sciences dites dures et s’est amplement développée dans les recherches sur les risques environnementaux.
Au sens étymologique, la vulnérabilité renvoie à ce qui peut être blessé, à une certaine fragilité. Son advers est à chercher du côté de la sécurité. La vulnérabilité, dès lors, se déploie dans le champ de l’exposition aux risques et de l’incertitude de la réaction d’un organisme en prise avec ce risque. Pour le chercheur, la vulnérabilité pose d’abord un problème d’ordre épistémologique.

Notion du langage commun, elle se dérobe à toute définition précise. Sylvia Becerra (2012) a relevé vingt-cinq définitions différentes du terme lors d’une étude sur les risques environnementaux.

En outre, la notion recouvre des catégories de population aussi diversifiées que les chômeurs en fin de droit, les mineurs en danger, les femmes occupant un travail précaire, les personnes souffrant de handicap, les jeunes non diplômés, les populations âgées démunies, les analphabètes, les personnes sans domicile fixe, les cadres victimes de burn out, les personnes ayant des problèmes de santé… Et cette liste est loin d’être exhaustive ! On le voit, regroupant en son sein une multitude de phénomènes, la description prime ici sur l’analyse.

Dès lors, nous pouvons considérer la vulnérabilité comme une pré-notion au sens où l’entendait E. Durkheim (1937). Les prénotions renvoient le plus souvent à l’analogie et s’opposent à une discrimination rigoureuse des objets, des propriétés de ces objets et des relations constituées par eux et autour d’eux.

Il faut donc veiller à ne pas légitimer la notion de vulnérabilité et à prendre la distance nécessaire à l’analyse. Cette distance peut être acquise à partir d’une réflexion sur la manière dont la vulnérabilité et les vulnérables sont pensés, représentés et donc construits dans et par les discours. Dans ce cadre, c’est donc moins la réalité de la vulnérabilité que les effets du travail d’énonciation à travers lesquels la réalité de la vulnérabilité est construite que nous nous proposons d’étudier. En nous appuyant sur Cl. Hagège (1985), nous affirmons que les noms ne sont pas de pures étiquettes. En filtrant le réel, ces derniers le rendent pensable et dicible. La désignation qui octroie le nom est donc capitale puisqu’elle crée un espace, celui de la catégorie ainsi nommée, dans lequel s’élaborent et se confrontent les représentations.

Afin de mieux comprendre ce que la notion de vulnérabilité et la désignation de vulnérable nous révèlent du socius, nous sommes remontés au sens des mots et avons effectué une recherche exploratoire dans un dictionnaire spécifique, le Thésaurus Larousse (2014). Les dictionnaires ne sont pas un inventaire neutre de la langue. En enregistrant un mot, ils fixent sa forme et nous renseignent sur les représentations et sur les usages d’une époque. Un thésaurus se définit comme une liste organisée de descripteurs afin d’indexer une documentation relative à un domaine de connaissances. Il permet d’explorer, pour toute idée quelle qu’elle soit, l’univers des mots et des notions qui lui sont apparentées. Nous avons donc exploré ces deux notions que sont l’exclusion et la vulnérabilité afin, d’une part, de déceler les représentations que ces mots véhiculent et, d’autre part, afin de mesurer l’évolution de ces représentations puisqu’il y a eu évolution du lexique.

Carte sémantique de la notion d’exclusion


Le mot « exclusion » nous conduit à « éjection », « mise à l’écart, récusation, rejet », « radiation, annulation, effacement, éradication » et « rejet, mise au ban, ostracisme, exil, déracinement, peine infamante ». Ostracisme » nous renvoie à « expulsion, épuration, discrimination, marginalisation, exil, honte ». « Rejet » nous entraine vers « répulsion, ostracisme, éviction », « Éviction » nous renvoyant à « destitution, renvoi, licenciement, chômage ».

Le mot « exclu » est associé à « répulsion, ostracisme ». « Répulsion » nous entraine vers « repoussé, rejeté » et l’on croise, ici, les renvois du mot « exclusion ». Il en va de même pour « ostracisme » qui pointe vers « bannissement, exil » mais qui s’enrichit de « damné, maudit. Paria, réprouvé ; intouchable, hors-caste. Indésirable, marginal. » Le terme « marginal » se décline sous les formes suivantes : « insociabilité (médical), inadapté, révolté, asocial, farouche, sauvage, solitaire, antisocial, incivique, individualiste ».

Les termes « exclusion » et « exclu » renvoient d’abord à l’idée d’une action de rejet du groupe. Ce rejet prend d’ailleurs la forme d’une « répulsion ».

Une première remarque d’ordre général s’impose ici : les termes « exclusion » et « exclu » renvoient d’abord à l’idée d’une action de rejet du groupe. Ce rejet prend d’ailleurs la forme d’une « répulsion » que nous trouvons en accès direct pour «exclu» et en renvoi du mot «rejet» pour « exclusion ». L’exclusion est aussi mise en lien avec les conséquences pour la personne qui en est victime, notamment en termes de « honte », « peine infamante » ou « discrimination » mais la notion va plus loin, les termes de « radiation, annulation, effacement, éradication » nous conduisent vers l’idée de mort ou de disparition. Le terme « épuration », s’il nous renvoie, lui aussi, vers cette idée de disparition signifie d’abord rendre pur ou plus pur en rejetant ce qui est pollué.

En rencontrant les termes de « réprouvé, hors-caste, intouchable, indésirable », ce nœud se précise et s’amplifie. La figure de « l’indésirable » symbolise celui qui est rejeté parce qu’en dehors du désir, parce que représentant cet envers du désir qu’est l’abject. L’exclu rejoint ici, outre l’abject, la dimension inhumaine de sa condition notamment par le renvoi au terme « sauvage ». « L’indésirable », cet exclu du désir, est à éradiquer et la notion « d’épuration » épouse ici ses contours les plus tragiques. Cet individu « exclu » devient aussi un synonyme de « marginal » et les déclinaisons des termes insistent sur la dimension pathologique (« insociabilité »), comportementale (« farouche, individualiste ») mais aussi sur l’irrespect des normes (« incivique, antisocial »).

Pour conclure, ces deux entrées que sont « l’exclusion » et « l’exclu », renvoient d’abord à une action de « rejet » ou « d’ostracisme » effectuée sur une personne qui en devient, ainsi, la victime. Néanmoins, des connotations plus ambiguës renvoient à la dimension normative d’une société et à la sanction qu’encourent ceux qui sont dans l’incapacité ou dans le refus de respecter ou de partager ces normes communes

Carte sémantique de la notion de vulnérabilité

En ce qui concerne le terme de vulnérabilité, celui-ci nous conduit vers « fragilité, faiblesse, sensibilité ». La fragilité nous renvoie vers « altérabilité, friabilité, corruptibilité, putrescibilité, destructibilité, instabilité, labilité », « délicatesse, chétivité », « précarité, éphémérité ». La « faiblesse » nous amène à « délicatesse, fragilité, gracilité » mais aussi à « débilité, imbécillité » et à « impuissance ». Enfin la « sensibilité » nous renvoie aux termes « émotivité, hyperémotivité, hypersensibilité, impressionnabilité, susceptibilité » mais aussi aux notions de « romantisme, sentimentalisme, sensiblerie et sentiment ».

Le premier constat que nous pouvons faire se rapporte à la dimension individuelle de la notion. Nous sortons ici du registre du social tel que nous l’avons souligné pour la notion d’exclusion. La vulnérabilité se déploie dans le registre du sensible : la fragilité, la délicatesse mais aussi la gracilité sont mises en avant. Les termes de débilité et d’imbécillité transforment d’ailleurs le sentiment exacerbé, et donc sans limite, en tare invalidant l’individu confiné dans son impuissance. Le terme de vulnérable nous renvoie à six entrées différentes : « fragilité, faiblesse, blessure, sensibilité, danger et attaque ». Les termes associés à fragilité sont « branlant, instable, vacillant, précaire, labile, délicat et faible ».

Le réseau sémantique dénonce ici l’idée d’un déséquilibre ou d’une instabilité porté par celui qui est vulnérable et renvoie en dernier lieu au thème de la faiblesse. La faiblesse est associée à « attaquable, désarmé, hors d’état de nuire, impuissant, sans défense ». « Attaquable » est, d’ailleurs, un renvoi « d’attaque », dernier terme associé à vulnérable. Ces renvois font écho à ceux du « danger » et l’on trouve les notions de « menacé, exposé, sans défense, sans protection ».

Ainsi, l’image dépeinte est celle de l’individu sans défense, en danger et à l’équilibre précaire ou vacillant. Une deuxième image se superpose, néanmoins, par le renvoi « sensibilité » qui nous conduit à « ouvert, réceptif, accessible, chatouilleux, délicat, susceptible » mais aussi « fin, délicat, sensitif et douillet ». Tout un vocabulaire spécifique du corps, de la sensibilité.

Pour conclure

En conclusion de cette recherche exploratoire, nous pouvons affirmer que les cartes sémantiques des notions d’exclusion et de vulnérabilité s’opposent sur les représentations qu’elles formulent de l’individu ainsi désigné. L’exclu apparaît parfois comme un marginal que la société rejette. Néanmoins, l’exclusion met en tension l’individu et le corps social dans l’incapacité de ce dernier à intégrer le premier et cela dans les rapports à la norme comme constitutifs de la scène sociale, la vulnérabilité nous présente un tout autre scénario. L’histoire d’un homme « sensible », « vacillant », à l’équilibre fragile, pouvant se transformer en un « hyperémotif », aux contours « imbéciles » quand ses sentiments le dominent. Le registre du sensible nous dépeint un homme seul, aux prises avec ses propres faiblesses.

Nous posions plus haut la question des transformations des représentations, nous avons une partie de la réponse. En passant de l’exclusion à la vulnérabilité, nous sommes passés d’une question politique et sociologique sur les modalités du lien social et ses carences à une question axée sur la dimension individuelle de la fragilité humaine. V. B.


Bibliographie

Becerra, S. (2012). Vulnérabilité, risques et environnement : l’itinéraire chaotique d’un paradigme sociologique contemporain, Vertigo, Vol.12, n°1.
Castel, R. (1995). La métamorphose de la question sociale. Paris : Fayard.
Durkheim, E. (1937). Les règles de la méthode sociologique. Paris : PUF. Hagège,C.(1985).L’homme de parole. Contribution linguistique aux sciences humaines.Paris: Fayard.

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

Autre   Formation Chretienne   Regard sur le monde   Vie de l'église  

Ces articles peuvent aussi vous intéresser…

 

La brèche intérieure.

« Cette nuit, de loin, quelqu’un vit une scène inoubliable : un homme luttait contre lui-même et un autre, avec une légèreté aérienne, composait, avec ces coups, des pas de danse ». (Prol., p. 8)...

 

The Old Oak

The Old Oak ( le vieux chêne ) est un pub, seul et dernier lieu de convivialité dans une localité marquée par le chômage dû à la fermeture des mines de charbon. Ken Loach peint ici à nouveau la pauvreté des anciennes cités ouvrières du nord de l’Angleterre. Visages, dialogues qui disent...

 

L’Abbé Pierre

Le film que consacre Frédéric Tellier à celui qui fut souvent élu per- sonnalité préférée des Français parcoure les multiples facettes de cet homme qui a été moine, soldat, résistant, député, mendiant, tribun médiatique. Une constante revient dans toute ces vies : le combat, comme l...