Elisabeth Ferrier

Psychologue, Sophia Antipolis

1 septembre 2021

Approche psychologique

Des cailloux à la cathédrale

Je pensais à cette fable bien connue des casseurs de cailloux, rapportée par Boris Cyrulnik dans son livre « Parler d’amour au bord du gouffre » (Cf.page20). Comment pouvons-nous avec les cailloux de notre histoire - de notre mémoire individuelle et collective, construire une identité positive dans le présent, se projeter positivement dans l’avenir : bâtir une cathédrale ?

Souvenirs et identité dans le présent

Vous avez certainement déjà vu une de ces vidéos où l’on filme sans interruption une graine en train de germer jusqu’à ce qu’elle soit devenue une plante. Notre mémoire ne ressemble pas vraiment à un film continu de notre vie comme celui-ci, elle serait plutôt à un « patchwork » de souvenirs. Chacun de ces souvenirs est composé à la fois de pensées, d’émotions, et de sensations. Par exemple, si je pense au souvenir des vacances avec mon grand-père, je pense à la sécurité et la confiance qu’il inspirait, je ressens la joie d’avoir partagé ces moments avec lui, et je sens aussi sa douce odeur d’eau de Cologne.

Tous nos souvenirs reliés les uns aux autres, donnent sens non seulement à nos expériences passées, mais aussi à notre vécu dans le présent et à la manière dont on se projette dans l’avenir, c’est le cas par exemple pour l’estime de soi.

Ainsi, je suis souvent frappée dans ma pratique par des personnes dont l’estime de soi très faible est liée à des souvenirs de moqueries répétées pendant l’enfance. Je pense à cette jeune femme, Audrey*, qui avait entendu toute son enfance qu’elle était trop grosse, et qui continuait de se voir ainsi. Elle était restée figée dans cette pensée négative sur elle, ce qui dans le présent l’empêchait de se voir comme une adulte capable d’être aimée. Dans ces situations où le temps s’est arrêté, le travail thérapeutique, notamment en EMDR, va consister à « retraiter» les souvenirs du passé pour qu’ils n’altèrent plus le présent et la projection dans le futur.

Identité et appartenance

Le développement de notre identité repose à la fois sur un processus d’appartenance et sur un processus d’individuation : j’appartiens à une famille, une société, une culture, à différents systèmes qui me façonnent, et en même temps, je suis une personne unique, différenciée. On observe bien sûr cette quête identitaire chez les adolescents, oscillant entre ce besoin d’appartenance à la famille, au groupe de pairs, et ce besoin d’individuation : exister en tant qu’être unique. Ressembler tout en étant différent.

Ce processus ne concerne certes pas seulement les adolescents, car on trouve ce double enjeu identitaire au coeur de nos expériences humaines. Lors d’une première séance de thérapie, nous retraçons ensemble l’histoire familiale et comment l’histoire personnelle se tisse à travers cette histoire familiale. Ce travail permet de mettre en lumière ce que cette appartenance a transmis de précieux , mais aussi de plus dysfonctionnel ; et comment l’histoire de la personne se « tricote » dans une histoire de plusieurs générations avant elle.

Je pense par exemple à Samia*, cette femme, très brillante, aînée d’une grande fratrie, qui avait reçu comme « mission » de sa mère, qui était illettrée, d’être une femme indépendante. Elle avait fait de longues études, et avait un poste à forte responsabilité dans son entreprise. Paradoxalement, pour être « loyale » à sa famille, elle avait tant investi sa relation avec sa famille, dont elle se sentait si redevable de sa réussite, qu’elle n’avait pas pu construire de vie de famille elle-même. La mission reçue d’être cette femme indépendante, était à la fois ce qui avait été une force pour sa vie professionnelle et ce qui constituait une « dette » pour sa vie personnelle. Nous héritons tous de ces missions et de ces dettes de notre famille, elles contribuent aussi à notre identité dans sa complexité.

Identité et mémoire collective

Je m’interroge souvent sur l’impact que ces années Covid auront sur notre identité. Cette expérience présente a certes bouleversé nos habitudes, changé nos modes de relations, notre définition du « prendre soin » (une expression que l’on n’avait jamais autant entendue !), et bien d’autres choses encore, mais elle fait maintenant partie de notre mémoire collective. L’exemple de la crise sanitaire illustre bien cette notion de mémoire collective, et l’impact de cette mémoire sur notre identité personnelle. Cet impact, je l’ai observé dans ma pratique tout particulièrement chez les adolescents. L’adolescent, dont le « monde intérieur » est habité par ses enjeux identitaires, est en quête d’ancrages. Si son monde intérieur lui paraît instable, le monde autour de lui peut être source d’ancrages stabilisants. La crise sanitaire a fait voler en éclats cette représentation. La difficulté de se projeter et de faire des choix dans ce contexte est devenue encore plus grande qu’avant.

L’adolescent, dont le « monde intérieur » est habité par ses enjeux identitaires, est en quête d’ancrages.

En même temps, je suis frappée par toutes ces réflexions sur « le monde d’après », et les remises en question profondes que cette crise aura provoquées. En donnant du sens à ce qui n’en n’a pas a priori, nous cherchons à faire du lien dans les deux sens du terme : faire du lien avec les autres dont l’épidémie nous a éloignés, faire du lien en nous entre notre vision du monde et les évènements que nous vivons.

Être soi, c’est donner un sens

En donnant du sens, je développe également ma résilience face au poids du passé. La reconnaissance de ma valeur par les autres et par moi-même participe à cette construction dynamique de mon identité. J’en ai eu particulièrement l’exemple avec Magali.* En l’écoutant, je suis frappée par tout ce que cette jeune femme a enduré : placée dès son plus jeune âge, comme ses nombreux frères et soeurs tous de pères différents, elle va connaître maltraitance et abandons successifs, jusqu’à arriver enfin dans une famille d’accueil bienveillante qui fut un repère d’attachement pour elle. Contrairement au reste de sa fratrie, (dont certains avaient pourtant vécu dans la même famille d’accueil), elle s’épanouit dans une relation de couple stable et dans une vie professionnelle où elle prend soin des autres avec joie.

L’histoire de Magali est pour moi une illustration concrète de la résilience. Nous avons tous des ressources internes, relationnelles, et spirituelles qui nous permettent de donner du sens à toutes nos expériences aussi douloureuses, absurdes soient-elles. La thérapie est un des chemins pour mobiliser ces ressources, mais nous pouvons chacun être pour nous mêmes et pour les autres des stimulateurs de résilience, en donnant du sens.

Je suis toujours émerveillée par cette force de Vie au fond de chacun de nous, et qui est pour moi la douce empreinte de Dieu.

Je terminerai avec ces mots inspirants de Viktor Frankl, psychiatre et neurologue autrichien, rescapé d’Auschwitz, un de ces « bâtisseurs de cathédrale »: « La personne qui aborde avec enthousiasme les problèmes de la vie ressemble à la personne qui range soigneusement les feuilles de son calendrier après avoir griffonné quelques notes à l’endos. Elle peut se pencher avec joie et fierté sur toute la richesse contenue dans ces notes, sur tous les moments d’une vie dont elle a pleinement joui. Que lui importe de vieillir ? Pourquoi regretter sa jeunesse et envier les jeunes ? Pour les possibilités que leur réserve l’avenir ? Non, point. Elle est pleinement consciente de la richesse de son passé, qui contient non seulement la réalité du travail accompli et de ses amours vécues, mais aussi de ses souffrances bravement affrontées. C’est encore de ces souffrances qu’elle est le plus fière, même si elles ne peuvent pas inspirer d’envie. »

lnik, B. (2004). Parler d’amour au bord du gouffre. Odile Jacob. Frankl, V.E (1946) Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie. J’ai lu Mucchielli, A. (2002) L’identité. Que sais-je ? Contamin, E. (2017) Guérir de son passé avec l’EMDR et des outils d’autosoin. Odile Jacob Pape François (2020) Un temps pour changer. Flammarion

Cet article fait partie du numéro 70 de la revue FOI

Mémoire et identité

septembre-octobre-novembre 2021

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