Emmanuel de Reynal

Acteur engagé dans la vie économique et sociale de la Martinique, membre de l'Association « Tous créoles ». Auteur de: Ubuntu, Ce que je suis (2020) et Recta Linea (2021). Co-auteur avec Steve Fola Gadet de Dialogue improbable (2022).

27 mars 2024

Table ronde « L’Eglise et le défi de la réconciliation de notre société face à son histoire. »

Dialogue improbable entre un afro-descendant et un béké

Tout a commencé par une critique de mon premier livre « Ubuntu, ce que je suis » (Éditions L’Harmattan, 2020). Cette critique publiée dans la presse martiniquaise émanait de Steve Fola Gadet, un universitaire afro-descendant proche des mouvements activistes antillais. Elle n’était pas tendre à mon égard. Elle contestait en creux ma légitimité de béké à écrire sur une thématique aussi sensible que l’identité, et elle laissait penser que mon approche manquait de sincérité. Hé oui, je suis un béké, donc… Mais par-delà le fameux procès en illégitimité et en insincérité auquel je suis habitué, j’ai décelé dans cette tribune des aspects pertinents, et surtout une porte entrouverte au dialogue. Je suis donc entré en contact avec Steve Fola Gadet via les réseaux sociaux pour lui proposer une rencontre.

En lui écrivant, je ne savais pas vraiment qui était Steve Fola Gadet ; je l’imaginais un peu comme on se figure un intellectuel d’université : crâne dégarni, petites lunettes métalliques, barbichette trotskiste, chemise conventionnelle, sacoche en cuir… On a tous les représentations sociales qu’on peut !

Au bout de quelques semaines d’hésitation, Steve me fixe un rendez-vous dans un terrain vague de Schoelcher en fin de journée, à l’heure où les visages s’estompent dans la pénombre, espérant peut-être que je ne viendrais pas. Pourtant le jour J, il est là. Et à ma grande surprise, je découvre un athlète de près de 2 mètres, en tenue de baskets, casquette vissée à l’envers. Je découvre un jeune homme à la peau très noire. Et je découvre surtout une voix. Une voix chaude, extrêmement rassurante, de celles qui laissent fleurir les idées par-dessus les émotions. Une voix de leader. Je découvre un personnage empli d’un charisme singulier.

Nous nous présentons. Je commence alors à comprendre à qui j’ai affaire : un artiste aux mille facettes : écrivain, poète, slameur, musicien… Une star des milieux activistes animé par des convictions profondes mais qui ne se laisse pas enfermer dans ses dogmes. Je ressens en lui un appétit de liberté intellectuelle, en penseur marron qui s’autorise tous les chemins de traverse pour mieux nourrir sa réflexion. J’ai face à moi un homme intelligent.

Nos premiers échanges sont vifs, car ce sont nos étiquettes qui parlent  d’abord : d’un côté l’activiste, de l’autre le béké. Mais très vite, nous laissons tomber nos petites enveloppes identitaires pour ne parler que d’homme à homme. Nous nous déshabillons, en quelque sorte. Et nous abordons tous les sujets qui fâchent : le racisme en Martinique, les échos de l’esclavage, les sentiments d’injustice, les fractures raciales, la chlordécone, les réparations… Et nous nous laissons mutuellement surprendre par cet échange inattendu : nous parlons sans nous étriller des sujets qui nous divisent ! Et nous y prenons un certain plaisir.

Fort de cette première expérience, nous convenons de nous revoir régulièrement, une fois par semaine, sur ce même banc, à l’ombre de ce même amandier. Une deuxième fois, une troisième fois, puis une quatrième… Nous n’évacuons aucun sujet, et sans être d’accord sur tout, nous nous respectons. Nous avons su découpler nos personnes de nos idées, et effacer nos représentations mutuelles. Ces échanges se sont vite avérés passionnants. Chacun de nous étant conscient que nous avions franchi une première ligne.

Mais la vraie ligne à dépasser était encore devant nous : serions-nous d’accord pour prendre l’ensemble des Martiniquais à témoin de nos échanges ? Etions-nous prêts à bousculer les conventions sociales qui enferment les groupes dans leurs cases identitaires et idéologiques ? Pouvions-nous inspirer d’autres Martiniquais à surmonter les barrières qui entravent le dialogue, à franchir les frontières qui les maintiennent dans des camps absurdes, mais tellement prégnants ? Afficher publiquement notre dialogue ouvrira forcément aux critiques de trahison. Nous sommes conscients de ce risque, mais nous décidons de le prendre, car nos intentions sont bonnes. Steve est un homme courageux et un homme libre.

C’est alors que nous décidons d’enregistrer nos échanges sur nos smartphones ; les sept rencontres suivantes sont donc captées puis, avec l’aide de Véronique Lordinot, elles sont soigneusement retranscrites pour publication éventuelle. A la demande expresse de Steve, les textes édités devront être le reflet exact de nos discussions. Tant pis si l’oralité n’a pas la précision de l’écrit, tant pis si nos phrases ne sont pas ciselées selon les canons littéraires. Nous assumons. Nous devons cette honnêteté aux futurs lecteurs qui ne comprendraient pas qu’une réécriture post-dialogue vint dénaturer le propos. Nous présentons le manuscrit à un éditeur antillais de renom, Caraïbéditions, qui adhère spontanément au projet et qui lui donnera une magnifique valeur ajoutée : le livre « Dialogue Improbable » est né et porté avec enthousiasme par notre partenaire, Florent Charbonnier.

A la base de tout changement, à l’origine de toute transformation, à la source de toute émancipation, il y a le dialogue.

A sa sortie, « Dialogue Improbable » génère de violentes réactions, notamment dans les milieux militants antillais. Steve est pris à partie, mais l’occasion lui est donnée d’expliquer sa démarche. Il peut alors ouvrir un nouvel espace de dialogue sur un tabou qui englue son cercle, et sans doute a-t-il pu ainsi faire germer de nouvelles graines. Débattre, toujours et encore… De mon côté, ce livre me permet d’entrer en discussion avec de nouveaux interlocuteurs que je n’aurais peut-être jamais croisés autrement. Il contribue à étendre mon réseau d’amitié, à m’enrichir de nouveaux liens, à m’épanouir un peu plus dans un monde contraint.

Cette expérience m’a fait comprendre une idée simple : à la base de tout changement, à l’origine de toute transformation, à la source de toute émancipation, il y a le dialogue. Sans dialogue, rien n’est faisable. Le dialogue est une force insoupçonnée qui peut faire tomber les montagnes. Le dialogue est un puissant pouvoir entre nos mains. A nous de nous en saisir. Notre société martiniquaise est esclave de ses représentations sociales qui, hélas, maintiennent les gens à distance du dialogue. Aucune solution collective ne peut être envisagée sans dialogue.

Je crois intimement que l’homme est nourri de liens. Si les liens sont rompus, nous perdons en humanité. Si en revanche nos liens se multiplient et se renforcent, nous gagnons en humanité. Et quel meilleur carburant du lien que le dialogue ?  
E. de R

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

Dialoguer pour se comprendre

mars-avril-mai 2024

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