Florence Javel

mariée, doctorante en théologie à l'Université Catholique de Lyon. Groupe « Méditerranée » de la CCN

11 juillet 2024

Dialogue interreligeux

Dialogue ou mission, faut-il choisir ?

Lorsqu’il s’agit de parler de dialogue interreligieux, une question revient souvent, celle de la place accordée à la rencontre et celle de l’évangélisation. Aujourd’hui on préfère le mot « rencontre » à celui de « dialogue » et le terme « évangélisation » remplace celui de « mission ». Mais formulée en ces termes, cette question reprend celle de l’articulation entre dialogue et mission : faut-il les envisager en opposition où l’un exclut l’autre ? Ou bien le dialogue serait-il une nouvelle forme de la mission ? À quelles conditions « rencontre » et « évangélisation » sont-elles possibles ? Nous proposons de regarder comment cette problématique a surgi et les réponses qui lui ont été apportées.

Le dialogue interreligieux appelle à rencontrer le croyant d’une autre religion. Ce mouvement est né à la suite de l’encyclique Ecclesiam Suam (1964) de Paul VI qui a mis en exergue comment Dieu est entré en dialogue avec l’humanité : « Le dialogue de salut ». Cette attitude ne vient donc pas d’une mode, mais d’une compréhension nouvelle de l’action de Dieu qui cherche à entrer en dialogue avec chaque homme, pour son salut. L’Eglise elle-même est perçue comme « sacrement de salut » et pour la première fois dans l’histoire de l’Eglise, la relation aux non-chrétiens n’est plus vue sous le signe de l’anathème mais, la Déclaration Notra aetate du Concile Vatican II reconnaît ce qu’il y a de bien et beau dans les autres religions. Cette nouvelle posture lance les Chrétiens dans le dialogue avec les croyants des autres traditions religieuses. C’est ainsi qu’après le Concile, colloques et autres types d’échanges ont cherché à donner chair à ce dialogue.

On peut par exemple illustrer ces propos par le travail du Père Blanc Maurice Borrmans (1925-2017), qui a été un des acteurs de ce dialogue à cette époque. En tant que professeur au PISAI (Institut Pontifical d’Etudes Arabes et d’Islamologie), il a été amené à mettre en œuvre ce dialogue avec les Musulmans. Un de ses interlocuteurs privilégiés a été le tunisien Mohamed Talbi (1921-2017), professeur à l’Université de Tunis. Leur collaboration a commencé dès les années 1960. Talbi a écrit des articles pour la revue francophone des Peres Blancs, Se comprendre ; il est entré dans le comité éditorial de la revue du PISAI, Islamochristiana, dès sa fondation en 1975 ; il a été le seul lecteur musulman, avant publication, des Orientations pour un dialogue entre Chrétiens et Musulmans, rédigé par Borrmans pour le Secrétariat pour les non-chrétiens (créé en 1964 et qui est devenu le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux).

Au fil de leurs échanges, une question centrale est apparue, celle du rapport entre le dialogue et la mission. Mohamed Talbi s’est mis à soupçonner le dialogue d’être une forme déguisée de la mission chrétienne, et il a employé pour cela une expression très expressive : « le dialogue hameçon ». Borrmans s’est défendu d’une telle accusation, en maintenant que le dialogue et la mission restaient distincts et il a aussi interpellé son interlocuteur sur le fait que, dans ses discussions avec certains Musulmans, il a pu constater une confusion entre le dialogue et la dawa (mission) musulmane.

Dans ce contexte, et pour éclairer cette question, le Secrétariat pour les non-chrétiens a publié, en 1984, un document Dialogue et Mission et le pape Jean-Paul II a publié une encyclique, Redemptoris missio (7 décembre 1990) à laquelle on peut ajouter le document Dialogue et annonce (daté de mai 1991, signé du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux et la Congrégation pour l’évangélisation des peuples). Que nous disent ces documents ?

Le document Dialogue et mission maintient une distinction entre la « mission » traitée dans la première partie du document, et le « dialogue » auquel est dédiée la deuxième partie. C’est dans la troisième partie que les deux sont reliés et sont abordés dans leurs interactions, selon l’angle d’approche présenté dans le premier point de cette section (§ 36) : « Les rapports entre dialogue et mission sont multiples. Nous nous arrêtons à quelques aspects qui revêtent, aujourd’hui, plus d’importance à cause des défis et des problèmes soulevés ou à cause des attitudes requises ». Cette présentation qui part d’une simple affirmation de l’existence de rapports entre dialogue et mission, sans les montrer, laisse entendre qu’ils sont davantage problématiques que fructueux. On perçoit, en arrière-plan, les échanges entre Borrmans et Talbi.

Dans l’encyclique Redemptoris missio, au numéro 55, le pape Jean-Paul II reprend cette problématique : «  A la lumière de l’économie du salut, l’Eglise estime qu’il n’y a pas contradiction entre l’annonce du Christ et le dialogue inter-religieux, mais elle sent la nécessité de les coordonner dans le cadre de sa mission ad gentes. En effet, il faut que ces deux éléments restent distincts, et c’est pourquoi on ne doit ni les confondre, ni les exploiter ni les tenir pour équivalents comme s’ils étaient interchangeables ».

Le pape apporte des éléments nouveaux : il distingue non plus dialogue et mission, mais dialogue et annonce et il situe ces deux éléments dans la mission ad gentes. Il fait ainsi apparaître une triade qui fait sortir de l’opposition dialogue-mission.

Faire l’expérience que le dialogue avec des croyants d’autres religions est toujours une source de conversion personnelle et un exercice exigeant de savoir rendre compte de sa foi tout en sachant recueillir, humblement, ce que l’autre a à me dire concernant son propre chemin spirituel.

Le document Dialogue et annonce, par son titre même, s’inscrit dans les propos du pape et donne des détails supplémentaires quant à la compréhension de l’articulation de ces deux modes d’accomplissement de la mission : « [Les chrétiens] doivent néanmoins toujours se rappeler que le dialogue ne constitue pas toute la mission de l’Eglise, qu’il ne peut pas simplement remplacer l’annonce, mais reste orienté vers l’annonce » (§ 82).

Il n’y a pas d’alternative entre le dialogue et la mission, et le dialogue étant pleinement intégré dans la mission, tout en restant distinct de l’annonce, est toutefois vécu en tension vers l’annonce. Le dialogue interreligieux ne peut donc pas être perçu de manière isolée et l’annonce ne peut se confondre avec le dialogue, car les deux restent distincts.

De nos jours, cette interrogation est toujours présente, comme l’illustre le titre d’une table ronde du Congrès Mission à Marseille le 24 septembre 2023 : « L’annonce explicite de l’Evangile et le dialogue interreligieux sont-ils conciliables  ?  ».

Nous espérons qu’à travers la lecture de cet article, des éléments de réponse pourront être trouvés à cette question, en souhaitant à tous que le souci de la mission, qui est de rendre témoignage de la vie du Christ en nous et pour nous, leur permettra de faire l’expérience que le dialogue avec des croyants d’autres religions est toujours une source de conversion personnelle et un exercice exigeant de savoir rendre compte de sa foi tout en sachant recueillir, humblement, ce que l’autre a à me dire concernant son propre chemin spirituel. Le dialogue n’efface pas l’annonce mais il vient au contraire la stimuler et il oblige les croyants à chercher à vraiment rencontrer l’autre.  F. J. 

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

Dialoguer pour se comprendre

mars-avril-mai 2024

Formation Chretienne   Oecuménisme  

Ces articles peuvent aussi vous intéresser…

"Make a wish"

Friends in the Lord

It takes a great deal of wisdom and closeness to God to trust a community that is smaller and younger than one's own, and to make room for it. To all of those people who have chosen to walk a part of the "journey" with the Chemin Neuf Community, we asked them to express a wish. Thank you for your re...

Charisma and institutions

Charisms, a bridge between God and man

Yola Rzeczewska

At a time when various charisms of the "New Pentecost" are seeking a more appropriate structure in the Church for their greater evangelical usefulness, questions may arise. Are "charism" and "institution" necessarily foreign to each other, and their relationship a reciprocal accusation? And if there...