Matthieu Rougé

Evêque de Nanterre

11 juillet 2024

Session synodale 2023 à Rome

Dialoguer en Eglise

Au terme de la session synodale d’octobre 2023 à Rome, un journaliste critique suggérait que l’Eglise était passée de l’écoute de la Parole de Dieu à l’écoute mutuelle, du commandement nouveau de l’amour réciproque à l’école du Christ – « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34) – à un commandement modernisé de l’écoute réciproque à l’école des méthodes contemporaines d’intelligence collective. Malgré son acidité, ce journaliste avait bien repéré l’importance croissante donnée à la profondeur de l’écoute fraternelle mais aussi le danger d’un dialogue ecclésial détaché du dialogue fondateur avec Dieu, c’est-à-dire devenu « cymbale qui retentit » (1 Co 13, 1).

La méthode de la «  conversation dans l’Esprit », pratiquée au synode et dans de nombreux lieux ignatiens, promue par le synode comme un de ses premiers fruits, est emblématique de tout dialogue authentiquement ecclésial. Au commencement, il y a l’écoute de la Parole de Dieu et l’invocation de l’Esprit. Chacun connaît la belle image de saint Irénée de Lyon : c’est par ses deux « mains », le Christ et l’Esprit, que le Père remodèle l’homme blessé par la chute originelle pour lui rouvrir les portes de la vie en plénitude. Le risque n’est pas nul aujourd’hui de se référer à l’Esprit sans le recevoir du Christ et de l’objectivité de son exemple et de son enseignement. Quand l’Esprit n’est pas invoqué et accueilli comme l’Esprit de Jésus-Christ, il perd sa majuscule, il devient l’esprit du monde et de la mondanité.

Dans la double lumière de la Parole de Dieu et de la grâce de l’Esprit-Saint, chacun est appelé à faire silence et à se disposer à l’accueil de la parole des autres. Dialoguer, c’est accepter d’écouter avant de parler, d’écouter avec une attention et une bienveillance actives : « Faites attention à la manière dont vous écoutez », avertit le Seigneur (Luc 8, 18). Il s’agit de s’ouvrir à la parole des autres mais aussi de s’écouter soi-même, d’écouter celui qui est plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes, « intimior intimo meo » disait saint Augustin.

Beaucoup de paroles sont raides ou peu constructives parce qu’elles sont superficielles, trop rapides, pas assez fondées dans la réflexion ou la relecture profonde des expériences vécues. Le troisième temps de la conversation dans l’Esprit, après l’écoute de la Parole de Dieu et l’invocation de l’Esprit-Saint, après une première écoute de ce dont chacun est porteur, est déterminant : il s’agit de valoriser dans la parole des autres ce qui nous éclaire ou nous déplace même si nous ne sommes pas immédiatement ni pleinement d’accord avec eux.

Il y a dans cette étape quelque chose de pascal, une invitation à mourir à notre vérité particulière pour ressusciter à une perception plus ample de la vérité qui ultimement est le Christ lui-même : « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). Comme il est tentant, et fréquent, de répéter, de marteler son point de vue plutôt que de chercher la part de vérité d’un interlocuteur voire d’un contradicteur ! « La vérité est symphonique », affirmait Hans Urs von Balthasar dans un livre au sous-titre suggestif : « Aspects du pluralisme chrétien » 1.

 Toute affirmation n’est pas exacte, ajustée ou conforme au dépôt de la foi mais en toute déclaration, il y a quelque chose à sauver, une part de lumière à accueillir, sans complaisance à trop bon compte mais dans une authentique dynamique de la grâce. Le quatrième temps de la conversation n’est pas le plus simple : il consiste à faire déboucher le dialogue sur la décision et sur l’action. « Ne faut-il que délibérer la Cour en conseillers foisonne ; est-il besoin d’exécuter, on ne rencontre plus personne », écrivait La Fontaine dans la morale de son « Conseil tenu par les rats » en ayant pris soin de préciser avec humour pour universaliser son propos : « J’ai maints chapitres vus qui pour néant se sont ainsi tenus, chapitres non rats mais chapitres de moines voire chapitres de chanoines » ! Ce qui favorise le passage de la délibération à l’action, c’est la profondeur de la délibération elle-même, à reprendre pour les décisions importantes comme on reprend un exercice spirituel, jusqu’à parvenir à une évidence spirituelle suffisante et donc mobilisatrice.

Ainsi le dialogue authentiquement ecclésial doit-il être fondamentalement théologal, pascal et pente costal, fondé dans l’obéissance à la Parole de Dieu, purifiant et transformant « par le Christ, avec Lui et en Lui », orienté dans le dynamisme de l’Esprit vers le double témoignage de l’annonce et de la charité.

Session synodale 2023 à Rome

Le déploiement trinitaire du dialogue authentique est fondé dans la richesse trinitaire du mystère même de Dieu : la nourriture du Fils est d’accomplir la volonté du Père et non la sienne (cf. Jn 4, 34) ; Jésus meurt et ressuscite pour communiquer l’Esprit-Saint à ses disciples et les envoyer en mission (cf. Jn 20, 20-22). L’unité trinitaire n’est pas monolithique : elle est le fruit éternel de la communion aimante du Père, du Fils et de l’Esprit, dans la dynamique de leur surabondante offrande mutuelle.

Il n’y a pas de dialogue authentiquement ecclésial possible en dehors de cette logique d’amour, c’est-à-dire de renoncement à soi-même pour s’accomplir dans la joie de l’offrande.

Session synodale 2023 à Rome

« Tout commence en mystique et finit en politique », écrivait Charles Péguy dans Notre jeunesse, de manière sévère certes mais stimulante surtout.
Il n’est pas rare que tel ou tel mode dégradé de dialogue ecclésial, c’est-à-dire ultimement l’absence de dialogue authentiquement ecclésial, donne raison à Péguy, la conversation dans l’Esprit tournant à l’affrontement partisan. Il n’y a de véritable dialogue que dans une logique de conversion inlassablement reprise. C’est précisément ce que les membres du synode ont vécu en octobre 2023 : certains, dans l’aula et en-dehors, espéraient ou redoutaient une révolution ; cette attente politique s’est convertie en approfondissement spirituel en vue de la mission.

Dès les débats terminés cependant, on voit que l’agitation partisane risque de reprendre le dessus et qu’il faut dépenser beaucoup d’énergie spirituelle pour demeurer dans la mystique et le mystère de l’Eglise.

Il n’y a de véritable dialogue que dans une logique de conversion inlassablement reprise.

Comment vivre cela aux plans local et quotidien ? En donnant toujours la première place au mystère de la foi qui nous a été révélé ; en n’ayant pas peur des débats contradictoires et exigeants, à condition qu’ils se déploient dans un juste climat d’écoute, de sérieux et de mesure ; en n’oubliant jamais la fin, la but de la vie ecclésiale : « annoncer les merveilles de celui qui nous a appelés des ténèbres à son admirable lumière » (1 P 3, 9).

La question est souvent posée : « Qui doit décider dans l’Eglise ? ». Au-delà des décisions quotidiennes liées à l’exercice de telle ou telle responsabilité légitimement et clairement confiée, il faut sortir de ce questionnement « politique » pour se convertir toujours à une approche « mystique », ce qui ne veut pas dire coupée du réel, au contraire : « Comment prendre des décisions selon le Christ ? ». Chacun pour cela est appelé à renoncer à sa volonté propre (cf. Règle de saint Benoît 3), quel que soit son état de vie ou sa mission.

Cette logique bienfaisante, dynamique, joyeuse du dialogue authentiquement ecclésial peut se déployer au niveau local comme au plan universel, à l’intérieur de l’Eglise catholique comme entre les Eglises. Il est déjà riche de potentialités missionnaires puisque l’équilibre dans le Christ entre l’écoute et la parole y prépare l’unité dynamique du dialogue et de l’annonce en vue du salut de toutes les nations. Le dialogue ecclésial, en définitive, est un autre nom de la communion missionnaire.  
M. R.

[1] Hans Urs von BALTHASAR, La vérité est symphonique. Aspects du pluralisme chrétien, Parole et Silence, 2000

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

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