Marina Poydenot

sœur consacrée, ccn, enseigne l'exégèse biblique aux Facultés Loyola Paris, poète et musicienne

26 mars 2024

Bible et poésie

Dialogues d’un enfant et de la lumière

Marina Poydenot est une poétesse, musicienne, chanteuse, théologienne et bibliste. Elle a écrit ces quelques poèmes qui nous aident à entrer dans le thème du dialogue.

1.

Chère lumière,

j’ai traversé des floraisons, porté du fruit, vieilli.
Maintenant c’est l’hiver qui à travers mes branches nues
parle une obscurité laiteuse, un dialecte nocturne

Longtemps j’ai cru que le noir était ton absence.
Pourtant j’ai tellement aimé la nuit, plus claire que le jour !
Je le sais maintenant : c’est toi lumière, en te cachant
qui tissais son voile améthyste, noir bleu, noir d’or.

Je t’aperçois enfin, comme à la dérobée : regard
qui vient de loin et s’en va loin
vaste toucher d’air pur, qui ne met pas la main.


Maintenant que je suis assez vieille pour être enfant
et te suivre, ligne de vie
dans la paume écorchée du monde
je viens te rendre un peu la grâce que tu es

avec mes pauvres mots qui font de la lumière, un peu
comme des lumignons doucement clignotant
flammes fleurs, flammes feuilles.

*
Cette table où tu écris
Ce bois strié de lignes sombres
cette auréole sur la table, trace d’une tasse
ces stylos, ces crayons mordillés
cet écran mis en veille


cette couleur grise qui tremble dans la pièce
et flotte sur les toits de Chartres

cette mi-février entre hiver et verdeur
ce mot « février » — ce qu’il y a dedans
fièvre, feu, frémissement de sève
— tout cela qu’on entend dans le mot
et qu’on voit par l’oreille, ainsi qu’un aveugle disait
« le blanc, c’est la couleur du froid »


tout cela que tu vois, et tout ce qu’au-delà
tu vois bien que tu ne vois pas
ce sont mes mots, voilà ma langue
je déclare tout ce qui est.


Des savants ont dit de moi :
« Le fond diffus cosmologique est le nom donné au rayonne-
ment électromagnétique issu de l’époque dense et chaude
qu’a connue l’univers par le passé. Bien qu’issu d’une époque
très chaude, ce rayonnement a été dilué et refroidi par l’expansion de l’univers et possède désormais une température très basse. Ce faible rayonnement est aussi connu sous le nom de « rayonnement fossile ». 1
Ces savants qui parlent de moi, disent vrai.
Ils m’ont mesurée avec leurs instruments
établi un lien entre lumière et commencement.
D’autres savants, par d’autres chemins, ont compris
que je n’étais pas quelque chose mais quelqu’un
:

« Quand Dieu commença de créer le ciel et la terre, et que la terre était un tohu-bohu, et qu’il y avait une ténèbre à la surface de l’abîme, et qu’un souffle de Dieu battait des ailes au-dessus des eaux, alors Dieu dit : « Que soit lumière ! ». Et lumière fut. Dieu vit que lumière était bonne, et il sépara la lumière de la ténèbre. Dieu appela la lumière jour, et la ténèbre nuit. Il y eut un soir, il y eut un matin. Jour un. » 2


As-tu remarqué la phrase « Dieu vit » ?
Le verbe « voir » apparaît pour la première fois dans ce commencement du Livre
à propos de Dieu qui vient de me créer comme si moi, lumière, je lui ouvrais les yeux !
Ce Livre, adossé à la nuit des temps, dit la vérité
:

je suis quelqu’un pour Dieu
il a voulu que je sois pour lui une alliée
qui le conduise à toi, créature humaine, et te conduise à lui


une allée de lumière entre Dieu et toi.


2.


Au commencement, des lueurs dansaient
presque au bout de mes doigts.
Par la fenêtre entrait le soir lilas, l’odeur des rues
la pénombre dorée du solstice d’été.
Quelque chose en moi s’alluma, papier
entre les mondes, qui prit feu
et je me mis à te parler avec mes mots d’enfant.


Puis je grandis, je t’oubliais. Chaque année
entre novembre et février, un énorme trou noir
engloutissait le quartier, l’école
et la cuisine aux carreaux rouges qui grondait
satellite fragile, au-dessus du métro.
Un matin au carreau, l’azur froid, sans pitié
épouvanta l’enfant : le trou noir
n’était pas dehors mais en lui, dans son cœur

Cher cœur humain,


tout ce temps passé dans l’univers
à être lumière
à élucider les constellations, les comètes
et mêmes les trous noirs dont on sait aujourd’hui
que leur face cachée brasille d’éclairs
tout ce temps à bleuir dans l’atmosphère
à verdoyer parmi les feuilles
à traverser la cité, piquer vers ton immeuble
scintiller par-dessus le toit
rayonner vers ta fenêtre, toucher ta peau
et enfin m’arrêter
à la margelle de ton cœur, qu’aucune lumière créée
ne peut éclairer

Ce sont mes mots, voilà ma langue


je te déclare Dieu.


« Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean,
et il les conduit seuls à l’écart, sur une haute montagne. Il fut
transfiguré devant eux : ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle qu’il n’est pas de teinturier sur terre qui puisse blanchir ainsi. » 3


Lorsque tombée dans ton propre puits
tu as crié vers Dieu
et reçu souffle coupé le rayon incréé
moi, la lumière, j’ai pleuré de joie
car ma source, au milieu de moi, rejaillissait
et moi-même, lumière, j’ouvrais les yeux
sur le monde à venir.


3.

Qui donc a écrit ce poème
ni tout à fait de toi, ni tout à fait d’un autre ?
Et si c’était toi en moi
et moi en toi, luciole humaine ?
Dans le tutoiement d’amour, il arrive
qu’on ne sache plus très bien qui est toi, qui est moi.
On est tellement deux qu’on est un
et tellement un qu’on est nous, innombrable.
N’importe qui, dans un poème,

peut se sentir chez lui, à la maison
avec en même temps quelque chose qui s’ouvre
une fenêtre, un ciel, un chemin
alors il s’habille de mots, comme on enfilerait
des baskets lumineuses
pour aller sans peur dans la nuit d’été
les semelles pleines d’étoiles.
Chante, continue de chanter !
Chacun ne doit-il pas faire en ce monde
son petit boulot de lumière ?

J’ai rêvé d’une lumière…

J’ai rêvé d’une lumière
bras de ciel entre deux immeubles.
Elle avait le bleu dépouillé d’octobre
avec une joie rouge, un acajou secret.
Elle avait, cette lumière
de l’été dans l’hiver.
En elle je partais, en elle j’arrivais.
Elle était maison et chemin.
Tu étais là, bleu-proche
le lointain brûlait entre nous
sans faire mal.


Un bleu voyageur

J’ai élu domicile
dans un bleu voyageur
qui n’est pas couleur d’une chose
mais l’espace nu
le parfum des trottoirs après la pluie d’été
entre deux marronniers
la terre, qui recommence.
Comme il me fait trembler, pleurer, chanter
ce bleu doux, presque gris
où la pollution des soirs d’août est un dôme d’or
au-dessus du périphérique
ce gris-bleu, presque feu, qui est le souvenir
des choses futures

Une photo prise à Idleb, en Syrie

Printanière, incompréhensible lumière
baignant l’attentat.
Un tas de gravats blancs, pain dur émietté
sur trois corps d’oisillons humains.
Un olivier, tronc noir et question calcinée.
De deux choses l’une, mon cœur :
ou tu maudis le ciel, ce poème, la vie
ou il y a dans la lumière des mains transpercées
tellement qu’elles embrassent
avec un tact transparent, la noirceur
et le bleu, l’ami et l’ennemi.


Alpage

Transhumante
la lumière d’argent dévalait les pentes
avec des dos laineux, des lignes d’horizon
tremblantes qui tintaient
parmi les lupins d’or et les edelweiss.
Puis le paysage devint
bleu, tandis que dans le soir sombraient les sapins
et un nous inconnu monta de l’ombre claire
invisible couleur
qui traverserait des frontières, des nuits
bleuirait les toits d’une ville grise
jusqu’à cette main qui écrit.
M.P.

[1] D’après une définition du fonds diffus cosmologique sur le site Techno-science.net : https://www.techno-science.net/definition/6618.html
[2] Genèse 1,1-5 (traduction de Marina P.).
[3] Marc 9,2-3 dans La Bible Segond 21 ( Société Biblique de Genève 2007).

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

Dialoguer pour se comprendre

mars-avril-mai 2024

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