Patrice Chocholski

prêtre, Directeur de l’Institut Catholique de la Méditerranée, Marseille

27 mars 2024

Théologie depuis la Méditerranée

« Dieu est dialogue et le dialogue est le lieu de Dieu »

Lors des Journées Méditerranéennes de septembre 2023 à Marseille, s’est tenu le Colloque des théologiens de Méditerranée qui s’est conclu trois jours avec avec la visite du pape François. Un Manifeste de nos travaux lui a été remis en mains propres. Comment le Manifeste « Pour une théologie depuis la Méditerranée » part-il du dialogue et induit-il le dia-Logos ?

Le Manifeste a pour intention de donner suite au discours de François à Naples (21 juin 2019). Celui-ci invitait la théologie à partir de l’accueil, de l’écoute et du dialogue (inter- et transdisciplinaire, inter-religieux et interconfessionnel). Il demande à la théologie de partir du tra (italien), de l’entre-deux, du between, en écoutant les récits des gens des rives, afin de re-découvrir la Parole d’amour, qui donne lieu dans le between à l’advenir des ipséites jaillissant du tra. Pas de Tu ni de Je sans le Verbe. Le Logos (ou Parole de Dieu) ne se trouve nulle part ailleurs que dans le dia-Logos et dans les relations authentiques.

Certes, le dialogue du salut dans l’histoire, transcrit de manière paradigmatique dans les Ecritures, dont l’apogée (ou le creux dans la chair de l’histoire) est pour les Chrétiens le mystère de Jésus Christ dans son passage de passion, mort et résurrection, en constitue le décodeur. Mais le Verbe fait chair est lui-même relation. Relation subsistante avec le Père dans l’Esprit, Verbe dialogique, happant les autres dans le dialogue éternel et véritable dialogue de salut. L’annonce elle-même jaillit du dialogue éternel. Et elle invite à croire au Dia-Logos. Croire au Logos du dialogue incarné est salutaire. C’est par cette clé d’interprétation que la méthode théologique du dialogue se met en écoute des récits des cinq rives méditerranéennes. Il est le paradigme. « Dieu est dialogue et le dialogue est le lieu de Dieu. »

Les Ecritures permettent de discerner les ombres et lumière sur le rideau de l’histoire. Entre religions, on va chercher ensemble le Logos éternel par une méthode de dialogue et de discernement de la Parole qui fait advenir les uns et les autres. Comment Dieu parle-t-il dans l’histoire par des motions de justice et de Miséricorde ? Comment dire une parole ajustée sur cette Révélation d’aujourd’hui ?

En ces traits, la théologie depuis la Méditerranée, selon François, vit un virage copernicien. Et sa méthode pourrait inspirer la théologie fondamentale et systématique dans son ensemble. Mettre l’accent sur les relations avant même les substances, c’est plus réaliste que les mathématiques et c’est une manière de souligner l’importance fondamentale de la vie trinitaire. 

Cette année, nous travaillons avec le réseau RTMed, à partir du Manifeste, sur la thématique « Justice et paix en Méditerranée », avec une rencontre en plénière à Palerme en juin 2024.  P. C.

Pour une théologie depuis la Méditerranée

Manifeste (Extraits)

(…) Proposer une théologie qui puisse contribuer à tisser des réseaux entre les Églises méditerranéennes et à construire une Méditerranée de paix, représente une prise de responsabilité en tant que théologiens et théologiennes.

Parce que la Méditerranée nous interpelle

(…) Ce document est né de l’écoute. Qu’entendons-nous, que voyons-nous, que touchons-nous, qu’expérimentons-nous en écoutant profondément la Méditerranée ? Notre écoute ne peut se limiter à être une écoute superficielle. Dirigée vers la hauteur des cieux et en même temps vers les abîmes de la terre, la théologie nous pousse vers les profondeurs de la Méditerranée et nous oblige à traverser ses villes, ses ports, ses lieux de culte, ses casbahs, ses portes…, ou advient le métissage : fruit de rencontres et de conflits, de dialogues et de compromis, d’accueils et de rejets.

(…) Face aux contradictions, aux urgences sociales et aux nombreux défis qui se présentent, en particulier pour les croyants, nous ne pouvons pas rester inertes et silencieux. Ceux qui font de la théologie ressentent la responsabilité de mettre tout cela en parole sous un regard de foi.

Conscients qu’« enseigner et étudier la théologie signifie vivre sur une frontière », nous sommes appelés à offrir un récit différent de la Méditerranée, de ses histoires et de ses visages, à partager avec ceux que nous rencontrons une lecture sapientielle, selon une mystique de l’espérance, en solidarité avec tous les naufragés de l’histoire, par un style évangélique de dialogue, relationnel et prophétique.

Quel style pour faire de la théologie en Méditerranée ?

Une théologie contextuelle et narrative

(…) La prise en compte de la dimension « affective », inséparablement unie a la dimension « intellectuelle » constituant son ressort intérieur, peut favoriser une lecture qui ne serait pas extrinsèque, mais – pour ainsi dire – intrinsèque, de l’intérieur de ce qui advient dans ce contexte.

La théologie depuis la Méditerranée est, en ce sens, une théologie « immersive » qui se laisse toucher par les blessures et les angoisses exprimées par les contextes méditerranéens, sachant néanmoins aussi saisir le novum qui s’en dégage. C’est de ces blessures que jaillit la lumière de la Pâque de Jésus, critère vivant pour continuer à interpréter le mouvement d’analogie qui, au cours des siècles, a permis à l’Église de lire dans la réalité, dans la création et dans l’histoire des liens, des signes et des références à l’action salvifique de Dieu.

L’écoute

(…) Une théologie depuis la Méditerranée, comme toute théologie, vit en écoutant la Parole de Dieu et en écoutant la vie des êtres humains. C’est une théologie qui ne reste pas insensible aux cris de douleur et aux demandes de justice qui viennent des nombreux naufragés de l’histoire : de ceux qui quittent leurs pays, de ceux qui sont exploités dans leur travail et humiliés dans leur dignité ; de ceux qui sont privés du droit d’habiter leur propre terre, privés de la possibilité d’un avenir. Sa tâche est de donner une voix à l’exemple prophétique contenu dans le « cri » de l’humanité qui fait écho à celui du Christ sur la Croix (cf. Mc 15, 34).

(…) C’est une théologie capable d’une herméneutique de la miséricorde qui sait promouvoir la connaissance de l’autre – quel qu’il soit : juif, chrétien, musulman, croyant différemment ou non-croyant – dans la richesse dont il est porteur, ouvrant des voies d’authentiques échanges dans le tissu global méditerranéen, social et ecclésial.

Le dialogue

(…) L’instance dialogique, en outre, ne peut pas être considérée comme un simple choix facultatif parmi tant d’autres, mais doit être assumée à partir de ce qui caractérise la dynamique même de la révélation : Dieu est dialogue et le dialogue est le lieu de Dieu. Le dialogue avec les autres traditions religieuses doit s’accompagner d’un dialogue avec les cultures et avec les différentes approches de la connaissance des questions profondes qui concernent la vie des êtres humains.

Les affirmations de foi, enracinées dans la tradition vivante de l’Église et dans les expressions des différentes confessions chrétiennes (arméniennes, orthodoxes, protestantes…), doivent être assumées et communiquées avec le soin de mettre en évidence leur potentiel dialogique avec les autres traditions religieuses.

Qu’apporte la théologie à la vie des peuples de la Méditerranée ?

Une théologie de « l’entre-deux »

(…) Une théologie depuis la Méditerranée ne peut manquer de se rendre compte qu’elle est un espace de « l’entre-deux ». L’approfondissement de la réalité méditerranéenne, résultat d’interconnexions et de fécondations mutuelles, peut aider à redécouvrir la dimension dialogique de ce que nous sommes, qui se définit et se construit en se plaçant « sur le seuil » de l’autre, en enlevant ses sandales « devant la terre sacrée de l’autre (cf. Ex 3, 5) ».

La théologie de « l’entre-deux » est donc l’exercice d’une rationalité ouverte au mystère du monde, donc indissociable de ce qui traverse et dépasse la raison : l’amour.

En ce sens, la théologie depuis la Méditerranée doit être comprise comme une « science des frontières » dans laquelle la mer devient une métaphore classique de la « navigation », ouverte à la recherche et jamais satisfaite, et des « ponts », des « routes » et des « places » du monde antique, qui deviennent les symboles de la rencontre entre les différentes cultures.

Pour une expérience religieuse « hospitalière »

(…) Le mystère du Christ, Verbe incarné, et de sa Pâque pour le salut de la multitude, nous pousse dans cette direction. Regarder l’autre, sa foi, dans la perspective de l’expérience religieuse, peut contribuer à en faire un « espace hospitalier », dans lequel les sensibilités propres aux traditions et aux confessions individuelles peuvent être accueillies et reconnues, en vue d’un enrichissement mutuel.

Nous nous engageons

(…) Nous nous engageons donc, en tant que théologiens de l’espace méditerranéen, à cultiver toutes les occasions de rencontre, d’échange et de réflexion pour la relance d’une proposition théologique qui aide la Méditerranée à se redécouvrir comme un pont, une mer de métissage, et à se construire comme une arche de paix, « mer de fraternité ».

Nous nous engageons à nous mettre au service d’une théologie qui, de la Méditerranée, puisse devenir instance critique et facteur de promotion d’un humanisme d’accueil et de coexistence fraternelle, pour les peuples de la Méditerranée et pour tous ceux qui regardent encore la Méditerranée avec une attention particulière.

Nous nous engageons à travailler avec les pasteurs, dans une relation de soutien mutuel. Puissent les théologiens percevoir la reconnaissance de leur diaconie de compréhension de la foi. Avec nos communautés, nous voulons renouveler le courage de l’annonce et du témoignage.

Puisse la Méditerranée redevenir matrice d’espérance : matrice et promesse d’une fraternité possible.

Marseille 2023

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

Dialoguer pour se comprendre

mars-avril-mai 2024

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