Céline Ménard

Animatrice en pastorale scolaire à Sainte-Marie-Lyon, ccn

1 mars 2022

Parler de Dieu en milieu scolaire

Dieu sur les bancs de l’école ?

En France, Les établissements scolaires privés sous contrat, qui reçoivent environ 20% des élèves scolarisés, recèlent un trésor parfois méconnu : celui des heures de pastorale. Balisées dans l’emploi-du-temps, basées sur le volontariat, elles constituent une porte d’entrée unique pour annoncer le Christ. En effet, il n’y a pas à aller chercher les jeunes… : ils sont déjà là, au quotidien ! C’est l’un des aspects assez extraordinaires de l’évangélisation en milieu éducatif. L’enjeu, tout autant de taille, est bien-sûr d’occuper ces espaces par des propositions adaptées, de « s’acculturer » aux spécificités d’un quotidien scolaire.

Depuis trois ans, je suis animatrice en pastorale scolaire à Sainte-Marie- Lyon, une école catholique privée sous contrat fondée en 1893. L’établissement compte aujourd’hui près de 5000 élèves, allant de la maternelle au Bac+3, répartis sur trois villes : Lyon, La Verpillière et Meyzieu. La pastorale y a été confiée à la Communauté du Chemin Neuf, avec la mission de continuer une présence de vie religieuse et communautaire après les pères maristes. Aujourd’hui, sept frères et soeurs de la Communauté sont impliqués dans l’animation pastorale et dans celle de l’internat. La plupart vivent dans les murs de l’établissement en fraternité de vie, où ils animent la vie de prière et partagent au jour le jour le quotidien des élèves, notamment ceux de « classes prépa » (bac+1 et +2).

Les activités de pastorale sont proposées à tous les élèves, des cours élémentaires au supérieur. Elles sont fondées sur le libre-choix et le volontariat. Aspect original et essentiel à la pédagogie de l’établissement (à l’articulation avec la pastorale), les élèves reçoivent également tous, du primaire jusqu’au post-bac, une heure de culture religieuse obligatoire par semaine. Cette dernière est dispensée par les professeurs, avec à l’appui une collection de manuels coordonnée et rédigée par des enseignants de Sainte-Marie.

Une vie de prière au coeur de l’établissement

Chaque matin au collège, où se déroule l’essentiel de ma mission, la journée commence par un temps de prière (adoration ou laudes) et la messe est célébrée deux fois par semaine. Je suis frappée de voir la soif de prière des collégiens : tel adolescent fidèle à passer quelques minutes prier à la chapelle chaque matin, et amenant ses copains ; tel groupe de garçons de 4ème (13-14 ans) se lançant avec joie dans l’animation musicale d’une messe devant 80 camarades. L’an passé, des élèves de 4ème et de 3ème (14-15 ans) m’avaient demandé de commencer un petit groupe de prière et de louange, chaque lundi midi, « pour donner du punch à leur semaine ». Il y a quelques jours encore, des élèves de 3ème s’étaient spontanément portés volontaires pour relayer une proposition de prière à la récré auprès de leurs camarades.

Gallilée et mont Thabor

A côté de ces temps de prière, qui rythment la semaine, chaque élève peut aussi s’inscrire en début d’année, en concertation avec ses parents, à des temps hebdomadaires avec la pastorale, d’environ 1h-1h30. En milieu scolaire, nous avons la grande chance de vivre à la fois une « pastorale du quotidien » et une pastorale « de temps forts », avec des propositions sur plusieurs jours. Car il y a besoin de « la Gallilée » et du « mont Thabor » : du « compagnonnage quotidien » et de « temps à l’écart, sur la montagne » !

Un jour dans l’année, les élèves viennent au collège mais n’ont pas cours : des témoignages, des ateliers, des services ponctuent la matinée et l’après-midi.

En novembre, nous sommes partis marcher trois jours sur les Chemins de Saint-Jacques avec 70 élèves de 4ème (13-14 ans). Il y a un avant et un après : au retour, les élèves en parlent entre eux, sont avides de voir les photos, racontent aux copains de promo ce qui s’est passé. Cela fait tomber des murs. Les jours qui suivent, il y a un rayonnement naturel de la foi, par le simple bouche-à-oreille. Un autre type de temps fort, unique en son genre, est la « journée des témoignages chrétiens », qui existe depuis plus de vingt ans. Un jour dans l’année, les élèves viennent au collège mais n’ont pas cours : des témoignages, des ateliers, des services ponctuent la matinée et l’après-midi. Au coeur de la journée, un temps de réconciliation et la messe sont proposés. L’an passé, un groupe de rap chrétien et un slameur étaient venus témoigner et animer un temps de concert. Des religieux et des laïcs, en plus petit groupe, avaient évoqué leur chemin de foi. Aux portes ouvertes l’année suivante, les collégiens, parfois croyants, parfois incroyants, parlaient avec enthousiasme de cette journée aux futurs 6èmes(11-12 ans) ! La foi est vivante et ce type d’évènement peut aider certains élèves à s’en rendre compte. Libre à chacun, ensuite, de se faire sa propre opinion, de croire ou de ne pas croire…

Le service et l’ouverture aux périphéries

A mon arrivée, j’ai aussi été épatée par la vaste palette de services proposés par la pastorale depuis des années : soutien scolaire, temps avec des personnes aveugles, maraudes… Chaque semaine, j’étais touchée de voir 60 lycéens rendre visite, en binôme et pendant la pause du midi, à une personne âgée. D’autres ont collecté de l’argent, toute l’année durant, pour partir vivre à Madagascar une expérience de rencontre et de service, où ils ont été accueillis par nos frères et soeurs de communauté. « A quoi sert de gagner le monde si c’est pour perdre son âme ? » (Mc 8,36). Au coeur des études, qui préparent à l’autonomie et aux responsabilités à venir, ces temps permettent de goûter la joie du service, de se donner, de se préparer à exercer ses responsabilités avec un coeur de serviteur. Pour beaucoup, elles sont aussi un signe de cohérence d’une foi vivante, désireuse de s’ouvrir aux périphéries. Pour certains enfin, la porte du service est plus simple à franchir que celle de la chapelle, et c’est sur ce chemin qu’ils découvrent le visage d’un autre Serviteur…

Journée des témoins, temps de prière dans le gymnase

Synergies missionnaires

Dernièrement en septembre, un nouveau type de week-end a vu le jour : des week-ends spécialement destinés aux élèves des Maristes, co-animés par la mission 14/18 et les frères et soeurs en mission dans l’établissement. Une vraie joie émanait du premier week-end en septembre. Il y a une synergie. D’un côté, il y a la richesse de la longue expérience 14/18. De l’autre, la fertilité d’un terreau scolaire, où le « être avec » (si important dans la pédagogie 14/18 !) se vit au jour le jour : en pastorale scolaire, on « est avec » les jeunes au coeur de leur quotidien, rythmé par les heures d’apprentissage.

L’établissement scolaire, véritable village

La pastorale a aussi pour mission d’offrir des temps de ressourcement spirituel et fraternel pour adultes. « Pour éduquer un enfant, il faut tout un village ! », dit le proverbe. Autour d’un établissement scolaire, c’est en effet toute une communauté éducative qui gravite. Au début des vacances de Toussaint, une retraite de deux jours est par exemple proposée chaque année aux professeurs qui le souhaitent. Des propositions pour les parents jalonnent aussi le calendrier. En décembre, les parents qui le souhaitaient avaient ainsi l’occasion s’arrêter une journée aux Pothières, pour une halte spirituelle et fraternelle. Nous travaillons beaucoup avec les parents et les professeurs : certains prennent bénévolement l’animation d’un petit groupe de catéchisme, d’autres accompagnent un pèlerinage, d’autres encore participent à l’animation de messes ou d’offices…

Education et Evangile

Pendant des siècles, la question « d’annoncer Dieu en milieu éducatif » ne s’est tout simplement pas posée en Occident : l’école publique romaine a été réinventée par l’Eglise, qui l’a ensuite animée des siècles durant 1. Des établissements jésuites (très tôt apparus dans l’histoire de la Compagnie) aux établissements salésiens de Don Bosco, une intense réflexion pédagogique a toujours traversé la vie missionnaire de l’Eglise. En France, celle-ci a été bousculée par des changements sociétaux, notamment la laïcisation progressive de l’enseignement au tournant du XXe siècle, qui a limité et encadré la présence religieuse. Mais l’affinité entre Evangile et éducation demeure ! « La foi et la raison sont les deux ailes de l’âme » : à un âge où le jeune grandit en intelligence et en logique, la pastorale a pour mission de l’aider à fortifier et déployer ses deux ailes… Et l’éducation est une oeuvre fondamentalement évangélique : au coeur de la transmission éducative, il est un regard fait à la fois de bienveillance, de confiance, d’exigence, d’espérance qui ouvre l’autre à sa dignité d’enfant de Dieu. Car comme l’écrit très justement Simone Weil : « Pour élever quelqu’un, enfant ou adulte, il faut d’abord l’élever à ses propres yeux… ».

[1] Pierre Riche, Education et culture dans l’Occident barbare, VI-VIIIe siècle, Paris, Seuil, 1962.

Cet article fait partie du numéro 72 de la revue FOI

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