Mgr. Job Getcha

Doyen de l’Institut d’études supérieures en théologie orthodoxe à Chambésy (Genève)

1 mars 2021

Point de vue orthodoxe

Distanciation sociale et communion ecclésiale en temps de pandémie

La pandémie du coronavirus qui est venue perturber nos vies a eu des répercussions sur la vie de nos Églises. D’une manière générale, les autorités ecclésiales ont enjoint les fidèles à respecter les mesures sanitaires imposées par les autorités civiles compétentes, ces fameux « gestes barrières » que d’aucun qualifie de « distanciation sociale », d’autant plus que le but de ces mesures est de freiner la propagation de la maladie et donc de protéger des vies.

C’est cet aspect charitable que le patriarche oecuménique Bartholomée de Constantinople, qui jouit de la primauté dans le monde orthodoxe, a souligné dans un message pastoral diffusé sur internet en mars 2020 : « Certains d’entre vous ont peut-être estimé que ces mesures drastiques sapent ou nuisent à notre foi. Cependant, ce qui est en jeu n’est pas notre foi – ce sont les fidèles. Ce n’est pas le Christ – ce sont nos chrétiens. Ce n’est pas le Dieu-homme – mais les êtres humains ».

Néanmoins, le principe de « distanciation sociale » en ces temps de pandémie sonne quelque peu faux par rapport à la notion de « communion ecclésiale » que réalise le mystère de l’Église signifié par la communion eucharistique. En effet, comme le décrit admirablement un très beau texte chrétien de la fin du 1er siècle, la Didachè ou Enseignement des douze Apôtres, « ce pain rompu, d’abord dispersé sur les montagnes, a été recueilli pour devenir un, qu’ainsi ton Église soit rassemblée des extrémités de la terre dans ton royaume… »1. Ce texte nous rappelle que de même que les grains de blé dispersés sont rassemblés pour former un pain, de même les hommes dispersés sont rassemblés pour former une seule Église. De son côté, l’apôtre Paul avait lui aussi souligné dans sa première épître aux Corinthiens que par la communion eucharistique, les chrétiens forment un seul corps ecclésial – le corps mystique du Christ – en partageant un seul pain et en buvant du même calice eucharistique : « La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au corps du Christ ? Parce qu’il n’y a qu’un seul pain, à plusieurs nous ne sommes qu’un corps, car tous nous participons à ce pain unique » (1 Co 10,16-17). En temps de pandémie, où sont imposés « gestes barrières » et « distanciation sociale », il est apparu difficile de partager un repas en communauté ; ne parlons pas de manger le même pain et de boire au même calice ! Quid alors des rites de communion eucharistique ? Cette question apparut comme un réel problème pour l’Église orthodoxe, où la communion eucharistique est distribuée sous les deux espèces, rassemblées dans le calice, à l’aide d’une cuillère liturgique commune, – pratique observée depuis au moins le début du deuxième millénaire et qui n’est pas sans choquer les conseils d’hygiène publique. « Une seule cuillère pour 300 personnes », titrait un journal décrivant le rassemblement liturgique d’une paroisse orthodoxe pour la fête du 15 août 2020.

Les mesures sanitaires imposées par les pouvoirs publics ont amené les orthodoxes à s’interroger sur les rites de communion, alors que les plus pragmatiques ont spontanément proposé, voire adopté, l’usage de cuillères individuelles. D’ailleurs, la cuillère, objet liturgique apparu vers le 9e siècle à Byzance, n’exprime nullement un dogme de foi et s’avère être une innovation par rapport à l’eucharistie instituée par Jésus-Christ lors de la Cène avec ses apôtres. Toutefois, modifier un usage s’étant imposé depuis un millénaire contrariait les traditionnalistes qui y voyaient un manque de foi, voire même une négation de la présence réelle dans l’eucharistie, estimant que le corps et le sang du Christ, présents dans le pain et le vin sanctifiés, ne sauraient être porteurs du coronavirus. Ces débats internes au monde orthodoxe amenèrent le patriarche oecuménique Bartholomée à écrire aux primats des Églises orthodoxes autocéphales en mai 2020, dans le but de coordonner et uniformiser les pratiques. Sur la base des réponses reçues, le Saint Synode du Patriarcat oecuménique statua en juin 2020 qu’il ne voyait pas la nécessité de changer de façon de procéder sous la pression de facteurs externes, mais reconnut que des accommodements pour des situations problématiques qui découlent des législations locales étatiques étaient envisageables, mais toujours en coordination avec le patriarcat.

D’ailleurs, il fut difficile de réunir par temps de pandémie le Saint Synode du Patriarcat oecuménique, composé de douze évêques métropolitains en provenance du monde entier qui entourent le patriarche, à cause des restrictions de voyage. Remplacer ces sessions par des réunions virtuelles, par zoom, ne fut pas envisagé car l’institution du Saint Synode ne saurait être réduite à de la communication puisqu’elle est avant tout un événement charismatique d’évêques rassemblés en un lieu sous l’inspiration du Saint-Esprit.

La même chose s’applique aux célébrations liturgiques. La communication « numérique » à distance dans l’Église ne saurait remplacer la « communion des personnes » qui se réalise à travers les célébrations sacramentelles en présence. Il est impossible de communier « en ligne », non seulement parce qu’il est impossible, du point de vue de la théologie sacramentaire orthodoxe, de consacrer le pain et le vin en ligne, mais surtout parce que la communion eucharistique ne constitue pas un acte individualiste mais suppose le rassemblement des fidèles en un lieu formant ainsi un seul corps ecclésial. Ainsi, si la diffusion des offices liturgiques qui s’est répandue en temps de pandémie pour remédier à l’impossibilité de se rassembler en église fut certainement d’une grande consolation pour eux en cette période difficile, elle ne peut d’aucune manière remplacer la participation des fidèles à la vie ecclésiale. À ce propos, un communiqué officiel du Patriarcat oecuménique en date du 8 avril 2020 rappelait que « la technologie moderne facilite le travail pastoral de l’Église, surtout dans ces conditions actuelles et difficiles » mais qu’il fallait éviter de « transformer les rites ecclésiastiques en un spectacle télévisé ».

Dans ces circonstances inhabituelles, de nouveaux modes de pastorale se sont mis en place à l’aide de la technologie, ce à quoi les églises orthodoxes n’étaient pas nécessairement préparées : retransmission d’offices liturgiques, de temps de prières, de prédication, d’entretiens spirituels… Tant d’initiatives pastorales appréciées par les croyants qui, sans aucun doute, pourront être maintenues afin de compléter et renforcer la mission de l’Église dans « le monde d’après ».


[1] Didachè, IX, 4. SC 248, p. 177.

Cet article fait partie du numéro 68 de la revue FOI

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