Thierry Collaud

Professeur d’éthique sociale chrétienne Université de Fribourg (Suisse)

Le courage

Durer-dans et lutter-contre l’adversité

La notion de courage ne fait-elle partie que du vocabulaire guerrier ou ascétique ou nous parle-t-elle d'une posture qui nous permet de traverser les épreuves, quelles qu'elles soient? Th. Collaud s'appuie ici sur l'enseignement de St Thomas d'Aquin, mais aussi sur une connaissance de ce que vit notre humanité en ces jours, pour nous éclairer.

Dans la région où j’habite, les autorités réfléchissent à un mémorial pour que l’on se souvienne de l’épidémie de COVID, comme on le fera probablement en Ukraine pour rappeler la tragédie que vit actuellement ce pays et le courage avec lequel ses habitants y ont fait face. Mais de quoi va-t-on faire mémoire au sujet du COVID ? De la manière dont une fatalité nous a écrasés et du nombre de victimes qu’elle a provoqué ? Certes, mais aussi du fait que si nous sommes là pour porter cette mémoire, cela signifie que nombre de personnes ont traversé l’épreuve, que notre société a continué de fonctionner, que nos familles, nos communautés politiques associatives ou paroissiales ont fait preuve de résilience. Sans pouvoir supprimer le malheur qui nous atteignait, elles ont pu continuer d’avancer dans l’existence. Cela va nous ouvrir une première réflexion sur le courage comme capacité de vivre avec l’épreuve, de la traverser, de la supporter voire d’y consentir. Continuer d’avancer dans l’existence malgré les conditions qui ne sont pas optimales, « endurer » la souffrance dit Paul Ricoeur dans le sens de durer-dans, de faire continuer notre histoire de manière à pouvoir la raconter plus tard.

Continuer d’avancer dans l’existence malgré les conditions qui ne sont pas optimales, « endurer » la souffrance dit Paul Ricoeur dans le sens de durerdans, de faire continuer notre histoire de manière à pouvoir la raconter plus tard.

Mais il faut aussi faire mémoire de ceux qui ont lutté-contre cette épidémie, ceux qui ont dépassé leur peur pour justement permettre que la vie continue, pour empêcher que le mal, le malheur ait le dernier mot. On a là un autre aspect du courage qui naît de l’indignation, du sentiment de l’impossibilité de rester là sans rien faire. On a ainsi vu des soignants, au tout début de l’épidémie, continuer leur travail malgré le fait qu’on ne connaissait pas exactement le risque qu’ils prenaient, des prêtres, des pasteurs ou des membres de communautés chrétiennes qui ont continué à lutter contre l’isolement que provoquait cette pandémie. Un grand nombre l’ont d’ailleurs payé de leur vie.

Le courage se dit donc dans ces deux manières de faire face à l’épreuve d’une pandémie ou d’une guerre : d’une part, persévérer dans l’existence malgré l’épreuve et, de l’autre, agir en dépassant la peur pour affronter le mal et le faire reculer. Ces deux aspects, en-durer et affronter, font partie de la réflexion classique au sujet du courage qui est considéré depuis l’Antiquité comme une des quatre vertus cardinales, c’est-à-dire une des qualités majeures qui font l’excellence de l’humain. Celui-ci n’atteint le meilleur de lui-même, que s’il utilise, en la combinant aux trois autres vertus cardinales que sont la justice, la sagesse pratique et la tempérance, cette vertu particulière du courage qui lui permet d’agir contre le mal et malgré lui. On dit là quelque chose de fondamental sur l’humain qui, selon Paul Ricoeur, et toujours en même temps agissant et souffrant.

Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, dans sa magistrale synthèse de la moralité telle qu’il avait héritée des Anciens présente cette notion de courage : « [Le courage] affermit l’homme devant les grands dangers et les difficultés. …. Il a deux actes : d’abord tenir dans l’adversité et ensuite attaquer si le danger appelle de l’homme des initiatives courageuses pour y répondre 1 ». Pour la tradition morale, le courage est la vertu qui maîtrise la peur, non pas en la supprimant, mais en tenant bon sans lui laisser le dernier mot et en la gardant en arrière-fond de l’action courageuse pour que celle-ci ne devienne pas intrépide.

La peur trop présente, c’est la peur qui paralyse, qui sidère et qui empêche toute action et même toute possibilité de vivre. Elle fige sur place dans l’attente de l’arrivée implacable du virus ou des bombes.

La peur trop présente, c’est la peur qui paralyse, qui sidère et qui empêche toute action et même toute possibilité de vivre. Elle fige sur place dans l’attente de l’arrivée implacable du virus ou des bombes. Pour continuer à vivre il faut alors le courage dans sa forme de persévérance et de patience qui est, dit Thomas, ce qui fait que « devant la difficulté de maux menaçants le coeur ne soit pas brisé par la tristesse ». Il faut cette capacité d’agir malgré cette peur ou cette tristesse (on pense au courage de vivre après un deuil) ou, dit d’une autre manière, la capacité de redonner à la peur sa juste dimension de manière à ce qu’elle n’occupe pas tout le champ de la conscience, empêchant alors d’être. Le courage devient ici résilience, c’est-à-dire la capacité de traverser les événements traumatisants de l’existence en faisant usage de ressources internes et externes pour continuer à vivre une vie pleinement humaine. S’il se révèle à un degré particulier dans des événements tragiques, il est aussi le courage déjà de simplement persévérer dans une existence qui n’est pas toujours simple. Chaque matin ne nous faut-il pas consentir à un monde qui n’est pas exactement celui qui nous voudrions ?

Mais, il y a le deuxième versant du courage, celui de l’action, de l’affrontement au mal. Il ne s’agit pas de vaincre pour vaincre, mais de résister à la souffrance, au mal subi et au mal commis ou à l’injustice dans ce qu’ils ont de deshumanisant. Pour ce combat, qui est plus celui du médecin ou du pompier, que du guerrier, saint Thomas relève le rôle positif de l’indignation (qu’il appelle une « colère mesurée »). Elle est un précieux adjuvant pour l’agir courageux parce qu’elle pousse à « bondir sur ce qui fait souffrir 2 ». Il ne faudrait pas que l’endurer de la souffrance rende celle-ci acceptable. Elle doit toujours susciter la révolte. Même si nous savons que nous ne nous en débarrasserons pas, elle reste inacceptable.

Supporter, endurer le désert n’a de sens que si, en même temps, nous agissons pour le transformer.

Des policiers et des militaires ukrainiens sous les bombardements russes

Il y aurait, dans son acceptation sans autre, une absence de courage que stigmatise la philosophe Hannah Arendt. Ce serait, dit-elle, étant dans un désert, le fait de s’y habituer et de ne plus chercher les oasis qui sont les vrais lieux de vie « qui nous permettent de vivre dans le désert sans nous réconcilier avec lui 3 ». Supporter, endurer le désert n’a de sens que si, en même temps, nous agissons pour le transformer. Là encore, si les actes courageux que l’on relève sont souvent des actions extraordinaires, elles ne devraient pas dissimuler le courage de la vie de tous les jours. Le courage, dit Arendt, « se trouve déjà en fait dans le consentement à agir et à parler, à s’insérer dans le monde et à commencer une histoire à soi. … il y a déjà du courage, de la hardiesse, à quitter son abri privé et à faire voir qui l’on est, à se dévoiler, à s’exposer 4 ». Voilà donc les multiples figures, cachées ou bien visibles, du courage. Courage déjà simplement d’avancer dans une existence, qui n’est pas toujours simple, que nous n’avons pas choisie. Courage de repérer le mal et de le désigner, de mobiliser contre lui la force de l’indignation. Courage aussi de repérer le mal en soi, de reconnaître ses fautes. Ne pas céder à la peur de perdre une bonne image que l’on s’était construite à coups de bricolages moraux ou immoraux. Courage d’affronter le regard de l’autre et de vaincre cette peur qui constamment nous paralyse face à la rencontre et à ses implications. Contrairement à ce qu’on croit, le courage n’est pas uniquement le fait de grandes actions. Parfois, c’est le cas, mais il se dit aussi dans l’humble persévérance de la femme qui marche avec ses enfants pour les mettre à l’abri, du soldat qui attend à son poste quand rien ne se passe ou du malade qui vit au plus plein malgré la maladie qui fait sournoisement son chemin de destruction. Le courage est multiforme, visible ou caché, et finalement chacun de nous, en étant vivant là où il est, a eu le courage d’endurer, c’est-à-dire de durerdans l’existence, malgré tout ce qui dans chacune de nos vies tend à la destruction et à la mort. Le courage, pour terminer avec Arendt, c’est, face à ce mouvement entropique qui semble inéluctable, de toujours savoir naître de nouveau, parce que, dit-elle, les hommes ne sont pas fait pour mourir mais pour commencer du neuf.

[1] Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, Q. 123, art. 1.
[2] Idem art. 10
[3] Arendt, H. (2014). « Le désert et les oasis », dans Qu'est-ce que la politique ? (pp. 291-295). Paris: Editions du Seuil.
[4] Arendt, H. (2002). Condition de l'homme moderne. Paris: Pocket, p.244.

Cet article fait partie du numéro 73 de la revue FOI

La guerre et la paix

Juin-juillet-août 2022

Formation Chretienne  

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