Ryan Rabathaly

Groupe MIM, Lyon, ccn

1 septembre 2021

Littérature

Edouard Glissant, poète et philosophe de la relation

Dans nos environnements de plus en plus interculturels et internationaux, rencontrer l’autre avec ses différences de langue, de culture ou de religion devient un enjeu qui nous engage, nous transforme et nous interroge de plus en plus : comment penser la rencontre des cultures ? Peut-on s’ouvrir à l’autre sans perdre son identité ? Peut-on faire place à la différence tout en cherchant l’unité ?

Dans cette réflexion, Edouard Glissant (1928-2011), écrivain, poète et philosophe originaire de Martinique, peut nous aider à réfléchir de façon ouverte et dynamique. L’ouverture de sa pensée est inscrite dans sa méthode qui se veut poétique, tâtonnante, non pas systématique et absolue. Le point de départ de sa réflexion est l’analyse des rencontres de cultures et de langues qui ont eu lieu lors de la colonisation et de l’esclavage. Cette mise en relation inédite et violente a été à l’origine de l’apparition de langues et de cultures créoles en Martinique, aux Antilles et dans d’autres lieux du monde. L’analyse de ce processus de « créolisation » va servir de modèle à E. Glissant pour penser de manière renouvelée les mises en relation de cultures et de langues différentes qui se multiplient au coeur de la mondialisation : « […] le monde se créolise, c’est-à-dire que les cultures du monde mises en contact de manière foudroyante et absolument consciente aujourd’hui les unes avec les autres se changent en s’échangeant à travers des heurts irrémissibles, des guerres sans pitié mais aussi des avancées de conscience et d’espoir qui permettent de dire – sans qu’on soit utopiste, ou plutôt, en acceptant de l’être – que les humanités d’aujourd’hui abandonnent difficilement quelque chose à quoi elles s’obstinent depuis longtemps, à savoir que l’identité d’un être n’est valable et reconnaissable que si elle est exclusive de l’identité de tous les autres êtres possibles. […] Les phénomènes de créolisation sont des phénomènes importants, parce qu’ils permettent de pratiquer une nouvelle dimension spirituelle des humanités. Une approche qui passe par une recomposition du paysage mental de ces humanités d’aujourd’hui. Car la créolisation suppose que les éléments culturels mis en présence doivent obligatoirement être ‘’équivalents en valeur’’ pour que cette créolisation s’effectue réellement. C’est-à-dire que si dans des éléments culturels mis en relation certains sont infériorisés par rapport à d’autres, la créolisation ne se fait pas vraiment. Elle se fait mais sur un mode bâtard et sur un mode injuste. Dans des pays de créolisation comme la Caraïbe ou le Brésil, où des éléments culturels ont été mis en présence par le mode de peuplement qu’a été la traite des Africains, les constituants culturels africains ont été couramment infériorisés. La créolisation se pratique quand même dans ces conditions- là, mais en laissant un résidu amer, incontrôlable. Et presque partout dans la Néo-Amérique il a fallu rétablir l’équilibre entre les éléments mis en présence, en premier lieu par une revalorisation de l’héritage africain, c’est ce que l’on a appelé l’indigénisme haïtien, la renaissance de Harlem et enfin la négritude – la poétique de la négritude de Damas et de Césaire qui a rencontré la théorie de la négritude de Senghor. » (Edouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, Paris, Gallimard, 1996. Page 15-17).

Cette « créolisation » du monde invite également à penser les différences non pas en les opposant mais en regardant leur mise en relation comme une dynamique d’enrichissement et d’unification, une autre façon de penser l’unité dans la diversité : « La conscience de la diversité du monde, non pas de sa disparité mais de la solidarité de ses différences entres elles, immédiatement nous exhorte à une vive passion, celle de la considération du temps, qui certes va son orbe mais qui procède aussi de toute différence à toutes les autres, et dont nous osons désormais fréquenter la pensée comme la poussée d’un relatif (il y a des temps concassés) au travers d’un absolu (il y a un fleuve du temps), alliés dans des instances variables.

Les différences dans le monde (les différents) s’offrent à nous dans leurs temps distendus, qui sont pourtant (aujourd’hui, par tout ce temps de la Relation dans la totalité) contemporains les uns des autres. Les temps du campement inuit et du village breton et de cette désolation du Darfour et de la forêt perdue sont maintenant concourants, réellement, de celui de la Banque de Wall Street à New York, Etats- Unis, et non pas seulement contigus, à même des parallèles de temps. Le temps de l’archipel est le temps des continents, voyez-y merveille. Des peuples qu’on a voulu couper de leurs histoires, reconstituent par pans discontinus leur mémoires collectives, et ils sautent de roche en roche sur les rivières du temps, ils créent leurs temps et les dépensent infiniment, et cependant, ils partagent avec les autres peuples, peut-être même avec ceux-là qui avaient voulu raturer ainsi leurs mémoires collectives, la trame de ce temps découvert, tout actuel, à vif, imprévu et vertigineux, du Tout-monde. Temps des mémoires humaines et temps des affuts cosmiques. Pour celui qui aujourd’hui se lève, d’où que ce soit au monde et pour quelque raison qu’il dise, tout horizon est originel, ouvrant une autre région dans une autre totalité. » (Edouard Glissant, Philosophie de la Relation, Gallimard, 2009. Page 30-32).

Edouard Glissant est un penseur de la relation, du multiple, de la différence. Il déplace les repères et les certitudes qui peuvent nous enfermer dans un repli identitaire. Il aide à penser l’histoire du monde qui nous entoure à partir d’idées qui se veulent d’abord poétiques : Digenèse, Trace, Identité-Rhizome, Toutmonde, etc. Sa pensée ne cherche pas à s’imposer et semble parfois insaisissable c’est ce qui en fait une pensée profondément anticoloniale. Une pensée à découvrir !

Cet article fait partie du numéro 70 de la revue FOI

Mémoire et identité

septembre-octobre-novembre 2021

Formation Chretienne   Regard sur le monde  

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