Antoine Arjakovsky

Directeur de recherche au Collège des Bernardins et auteur de deux livres récents sur l’oecuménisme : Essai de métaphysique oecuménique et Qu’est-ce que l’oecuménisme ? (éditions du Cerf).

Unité des Eglises. Interview

Eglise et nation

Un des aspects les plus douloureux du conflit qui se déroule en Ukraine est qu'il repose aussi sur des dissensions entre frères et soeurs chrétiens. Le lien à l'Etat, ou à la Nation est une des grandes caractéristiques des Eglises orthodoxes. Entre une saine solidarité avec ou à la Nation, qui les accueille et une vision hermétiquement ethnique de la nation, les Eglises orthodoxes ont une longue histoire quant au lien qu'elles entretiennent avec les nations. Antoine Arjakovski, codirecteur du pôle « Politique et Religions » du Collège des Bernardins et directeur émérite de l'Institut d'études oecuméniques de Lviv, revient sur cette question essentielle pour l'Unité des Chrétiens.

FOI : La guerre en Ukraine ne nous invite-t-elle pas à repenser le lien entre Eglise orthodoxe et nationalisme ?

A.A. : Cela fait un moment que l’Eglise orthodoxe réfléchit à cette question du rapport de l’Eglise aux nations et de l’Eglise par rapport à l’Etat. En 1872, il y avait déjà eu une décision importante qui a été prise par le patriarche de Constantinople et de son synode, qui a condamné l’« ethnophilétisme », c’est à dire le mélange de l’Eglise avec la nation. A l’encontre de l’Eglise catholique qui avait tendance à se positionner au-dessus des nations, l’Eglise orthodoxe et les Eglises orientales avaient tendance à se positionner comme venant des nations, comme faisant corps avec les nations. Mais le risque est d’être tellement solidaire qu’elle n’est plus capable de se dégager d’une vision ethnique de la nation. C’est la raison pour laquelle, en 1872, il y a eu cette condamnation de l’ethnophilétisme. Tout le problème, c’est que l’Eglise russe, depuis l’indépendance de la Russie en 1991, en est venue, à nouveau, à confondre une vision étroite de la nation avec l’Eglise, et à considérer que si on est russe, on est orthodoxe, et si l’on parle russe, on est russe. C’est une vision de la nation que nous connaissons bien en France, tellement bien qu’il a fallu qu’en 1882 Ernest Renan fasse sa conférence : « Qu’est-ce qu’une nation ? », pour dire que la nation se situe au-dessus, au-delà de l’appartenance linguistique, culturelle et même confessionnelle. Une nation, disait Ernest Renan, repose sur une conscience morale, et cette conscience morale est ellemême fondée sur des principes. Et pour ce qui concerne la France, lorsqu’il faisait cette conférence en 1882, les principes qui forment l’identité nationale étaient les principes de la République de la 3ème République, donc « liberté, égalité, fraternité ».

C’était important dans le contexte français parce qu’on venait de subir un échec, une défaite vis-à-vis de l’Allemagne et l’Allemagne avait une vision impériale de la Nation. Devant le fait que l’empire allemand avait pris l’Alsace et la Moselle, au prétexte que l’Alsace justement était considérée allemande parce que parlant allemand, il fallait des intellectuels comme Ernest Renan pour rappeler qu’une nation n’est fondée ni sur la langue, ni sur la culture, ni sur la religion. Et je fais ce rappel parce que pour la commission vérité, justice et réconciliation que nous avons créée au collège des Bernardins avec plusieurs Universités ukrainiennes et plusieurs associations russes des Droits de l’Homme, c’est un parallèle que nous avons fait assez rapidement de considérer que le conflit russo-ukrainien était analogique au conflit francoallemand. Nous avons dit que les composantes du conflit russoukrainien reposent finalement sur ce conflit fondamental que j’appelle un conflit de civilisation. Pas un conflit de civilisation est-ouest, mais un conflit de civilisation entre d’un côté l’homo sovieticus et de l’autre les Ukrainiens.

Les composantes du conflit russo-ukrainien reposent finalement sur ce conflit fondamental que j’appelle un conflit de civilisation. Pas un conflit de civilisation est-ouest, mais un conflit de civilisation entre d’un côté l’homo sovieticus et de l’autre les Ukrainiens.

Les principes de l’homo sovieticus ne sont pas du tout ceux de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, mais au contraire d’être le moins engagé socialement. Ce n’est pas du tout une conscience morale qui dicte sa conduite. Donc, d’un côté, un conflit entre l’homo sovieticus nostalgique du passé fantasmé – et par exemple du passé fantasmé de la victoire de la seconde guerre mondiale – et d’un autre côté les Ukrainiens, qui, lors de la révolution de la dignité, ont défendu précisément la dignité et c’est pour cela qu’ils ont appelé officiellement cette révolution de 2013-2014 de cette manière. Pour eux, une nation repose sur une conscience morale qui, elle-même, repose sur le respect de la dignité de chacun. Voilà en quoi il y a une analogie possible entre la guerre francoallemande et la guerre russo-ukrainienne. Il y a quatre composantes dans ce conflit de civilisation : une composante géopolitique, une composante historiographique, une composante politique et une composante religieuse. Ces quatre composantes sont malades et, dans la question sur le rapport de l’Eglise orthodoxe au nationalisme, c’est là où se trouve la maladie : dans une conception de la nation étroite, une conception de la nation qui est par trop ethnique et un rapport au pouvoir qui est hérité d’une vision fantasmée, qui vient de Byzance, théorisée au 9ème siècle par le patriarche Photius. Celui-ci avait tendance à considérer que la symphonie byzantine ne peut pas tolérer l’opposition entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique. Pourquoi ? Parce que le pouvoir politique, celui de l’Empereur, c’est le pouvoir sur les corps, tandis que le pouvoir religieux, celui du patriarche, est un pouvoir sur les âmes. Dans la mesure où on ne peut pas séparer le corps et l’âme, la symphonie byzantine rend possible cette synthèse entre le patriarche et l’Empereur.

Le Patriarche de l’Église orthodoxe de Russie, Kirill

En réalité, cette vision est hérétique. C’est une vision qui vient d’Eusèbe de Césarée qui lui-même, à un certain moment, était arien – ou semi arien, peu importe – mais en tout cas ce n’est pas évangélique ! Au contraire, dans l’Evangile, le Christ distingue radicalement le pouvoir de Dieu du pouvoir de César. Et cette distinction-là s’est perdue dans le monde russe à partir du 16ème siècle, et plus précisément à partir du moment où Ivan le Terrible a décidé d’étouffer la voix libre du métropolite Philippe de Moscou. Celui-ci lui disait qu’il ne pouvait pas se dire l’unique représentant de Dieu sur la terre, comme le faisaient les basileus byzantins. Cela, Ivan le Terrible n’a pas voulu l’entendre et a cherché au contraire à prendre sur ses épaules le pouvoir politique et le pouvoir religieux, et c’est devenu pire encore. Cette guerre russo-ukrainienne pose d Le Patriarche de l’Église orthodoxe de Russie, Kirill onc le rapport de l’Eglise orthodoxe à la nation comme à l’État et de mon point de vue cela implique qu’il y ait une remise en question de la théologie politique traditionnelle. C’est la raison pour laquelle j’ai signé la déclaration qui a été maintenant signée par plus de 1000 théologiens orthodoxes dans le monde et qui critique radicalement cette théorie du monde russe, en disant qu’elle est hérétique parce que, pour St Paul, en Christ, il n’y a ni Juifs ni Grecs, il y a une unité fondamentale dans l’Esprit entre tous les êtres humains.

FOI : Cette question d’une Eglise nationale est aussi présente du côté ukrainien avec la création, il y a quelques années, d’une Eglise autocéphale, l’Eglise orthodoxe d’Ukraine. Le Président Porochenko est allé lui-même jusqu’à Constantinople pour plaider sa cause auprès du Patriarche.

A.A. : C’est pour cela que je défends l’idée de nation. L’Eglise catholique a fait un travail important lors du concile Vatican II, dans son encyclique sur l’Eglise Lumen Gentium, pour dire que « le Christ est la lumière des nations ». Ça veut dire que l’Eglise n’est pas contradictoire avec les nations. L’Eglise nourrit les nations et la mission chrétienne consiste à s’adresser et à baptiser toutes les nations. Donc, je crois que c’est une grande force de la théologie orthodoxe orientale que de tenter de rapprocher le plus possible les Eglises des nations et c’est ça le sens de l’importance de l’Eglise locale, pour les traditions orientales. Simplement, défendre la nation, défendre l’Eglise locale, ça ne veut pas dire défendre une vision ethnique de la nation. Ça signifie défendre une conception spirituelle de la nation, dont le coeur est précisément le Christ. Donc, lorsque Porochenko a soutenu l’Eglise orthodoxe d’Ukraine qui demandait depuis 1000 ans d’être reconnue comme autocéphale, adulte, capable de pouvoir élire son propre primat, il a bien fait ! C’est très important que les Ukrainiens soient dans ce processus de formation d’un État-Nation libre et indépendant. Et je crois qu’il faut que l’Eglise catholique encourage cela. Il est urgent de reconnaître et de dialoguer avec le métropolite Epiphane qui est le chef de la principale Eglise orthodoxe dans le monde après Moscou.

Le Patriarche de l’Eglise orthodoxe d’Ukraine, Epiphane

L’Eglise orthodoxe d’Ukraine, c’est au moins 15 millions de fidèles, c’est la deuxième plus grande Eglise orthodoxe dans le monde. C’est une Eglise qui est jeune, vivante, qui prie dans sa langue et qui cherche le dialogue oecuménique.

Je peux en rendre compte parce que l’Institut d’Études oecuméniques de Lviv, que j’ai créé en 2004, a aujourd’hui de très bonnes relations avec cette Eglise orthodoxe d’Ukraine. Ils sont demandeurs de dialogue et surtout de formation oecuménique.

FOI : Les Eglises en Ukraine peuvent-elles aider pour la paix ou la résolution du conflit ? Et de quelle manière ?

A.A. : Ce sont des Eglises qui doivent d’abord soigner leurs plaies. Il y a beaucoup d’Eglises qui sont détruites aujourd’hui, de toutes les juridictions. Ces gens-là sont épuisés de deux mois de guerre où ils passent leur temps à devoir se cacher dans des caves froides, parfois sans électricité, sans chauffage ni rien. Donc je dirais qu’avant de leur demander de faire quelque chose, il faut pouvoir les aider aujourd’hui. On est dans une urgence vraiment gravissime. Je crois que quand il y a ce genre de conflit, le travail de solidarité est la première chose à faire. Le principal travail que font les Eglises en Ukraine depuis des mois et des mois, c’est de ne pas jeter de l’huile sur le feu. J’ai entendu de la part de tous les responsables d’Eglises, que ce soit Épiphane ou Sviatoslav Chevtchouk [NDLR primat de l’Eglise gréco-catholique ukrainienne], les uns et les autres ont dit : « Si tu ressens de la haine pour autrui, c’est que la haine s’est déjà emparée de toi, et là tu n’es que dans la destruction. Ce n’est pas un chemin viable. Donc, ne rentre pas dans une logique de haine, mais prends sur toi les souffrances et vaincs-les de l’intérieur ».

Ça me touche beaucoup, parce que c’est très ukrainien ! La sainteté de la Rus’ de Kiev, c’est la sainteté des saints princes Boris et Gleb qui, pour la première fois dans l’histoire, sont morts non pas comme martyrs au nom de la défense de la foi de Nicée Constantinople, mais au nom du bien commun, pour d’éviter de rentrer dans les guerres fratricides entre les princes de l’époque. Ils ont tout simplement appliqué l’Evangile, le commandement : « Tu ne tueras point ». Cette idée de prendre sur soi les souffrances, de les vaincre de l’intérieur et de ne répondre que lorsqu’on est agressé et dans la juste mesure de cette agression, je trouve ça extraordinaire ! Mais, j’observe sur les réseaux sociaux que ça commence à toucher sa limite dès lors qu’on entend parler de génocide. Lorsque vous voyez ce qui s’est passé à Boutcha ou à Marioupol, on est dans une logique de génocide. Là, je sens que mes amis ukrainiens les plus tolérants et les plus chrétiens sont de moins en moins capables d’entendre même la langue russe.

Séance académique de lancement de l’Institut d’études oecuméniques à l’Université
catholique d’Ukraine à Lviv en 2004 avec Maria Zoubrytska, vice-recteur de
l’Université d’Etat de Lviv.

Il y aura un travail de réforme de l’Eglise orthodoxe ; mais je dirais que ça va prendre du temps. A court terme, ce que les Eglises peuvent contribuer à faire, c’est de se parler, de dialoguer, de dire la vérité, de condamner tous les discours de haine et d’intolérance, de se mettre du côté des Juifs, par exemple, comme ils l’ont fait depuis des années. Les Russes cherchent à expliquer que les Ukrainiens sont des nazis ; la réponse des Ukrainiens a été d’élire un président Juif et d’être en lien très fort avec la communauté Juive à Odessa comme à Kiev.

Cet article fait partie du numéro 73 de la revue FOI

La guerre et la paix

Juin-juillet-août 2022

Oecuménisme   Vie de l'église  

Ces articles peuvent aussi vous intéresser…

 

Nativité trio

Marina Poydenot

Nativités Trio (sortie 17 décembre 2022), ce sont trois multi-instrumentistes au service d’un répertoire de folk-poésie qui chante les tendres et mystiques mystères de la vie. Marina Poydenot, Romain Feron et Ferenc Virag se sont rencontrés dans la Communauté du Chemin Neuf et se sont assoc...