Béatrice Bourrat

sœur consacrée, ccn

27 mars 2024

Hommage

Emile Shoufani : l’homme du dialogue

« Toute ma vie j'ai voulu faire de cette terre un signe de réconciliation pour tous »1. C’est pendant l’une des étapes les plus dramatiques de l’histoire de l’Etat d’Israël et de la Palestine que le père Emile Shoufani s’en est allé. Cet homme se sera battu jusqu’au bout pour aider à reconstruire la Terre Sainte après le grand bouleversement de 1948.

Sa famille est chassée de son village natal à cette date et certains membres meurent dans ces jours de la Nakba . Depuis ce moment-là et à la suite des recommandations de sa grand-mère qui l’élève, il choisit de bannir la haine malgré l’injustice vécue et à la place, il essaye de construire des ponts et passerelles, d’ouvrir coûte que coûte le dialogue entre juifs et arabes israéliens et palestiniens.

A l’âge de 17 ans, il part en France comme séminariste et en 1971, est ordonné prêtre dans l’Eglise melkite. Puis il retourne en Terre Sainte pour vivre à Nazareth et devient le curé catholique grec-melkite de cette paroisse.

Emile Shoufani à Nazareth, janvier 2022

De là, il poursuit un travail acharné pour faire connaitre la réalité de ce lieu où cohabitent deux peuples et trois religions. Le père Shoufani cherche d’abord à connaître l’autre : ce peuple qui prend place sur cette terre et en devient le dirigeant par une décision des grandes puissances après la 2e guerre mondiale. Mais aussi ceux avec qui Dieu est entré en Alliance, le Dieu d’Abraham Isaac et Jacob. Ceux que Dieu a envoyés sur cette terre et celle où Jésus s’incarnera.

Emile ne cesse d’approfondir sa connaissance de l’hébreu ancien et moderne, de l’histoire de cette région tout en demeurant arabe et fier de son peuple et de sa culture. Il y a 6 ans, il se rendait encore une fois par semaine à l’université hébraïque de Tel-Aviv, pour étudier la littérature juive. C’est un homme d’espérance qui cherche des solutions à ce conflit apparemment sans issue.

Mais surtout, il se bat pour maintenir un dialogue ouvert avec les Juifs israéliens. Son audace le portera jusqu’à organiser en mai 2003, un premier voyage à Auschwitz-Birkenau regroupant 500 personnes dont 300 Palestiniens chrétiens, musulmans et Juifs israéliens. Ce sera la naissance de l’association : «  Mémoire pour la paix ».

Son but est que ces peuples se connaissent dans leurs histoires réciproques et en particulier en revisitant les lieux de traumatisme pour guérir les mémoires. Il dira durant ce parcours : « Ce détour par les abîmes les plus sombres de la mémoire de l’humanité ne peut relativiser en aucune façon les souffrances d’autres populations, en d’autres lieux et en d’autres temps. Il ne peut au contraire que nous renvoyer chacun à nos responsabilités du présent, et à notre vocation d’êtres humains en marche vers un Vivre ensemble. » Ce voyage a valu au père Shoufani le prix de l’Unesco pour l’année 2003. Il écrit plusieurs livres, dans le but de présenter la réalité de ce conflit à partir de ce qu’il comprend et observe. Lui, l’homme de paix, le serviteur de Dieu qui se bat pour un avenir fait de réconciliation et de confiance.

Pour lui, la culture et l’éducation étaient des armes puissantes pour résoudre les conflits et devenir des hommes de paix.

Il aura l’occasion de voyager dans de nombreux pays pour des congrès et des conférences. Il y développe toujours les mêmes thèmes : l’ouverture au dialogue, la paix, la réconciliation, l’amour entre les peuples, la foi dans l’homme d’aujourd’hui et comment vivre cela en terre d’Israël/Palestine. L’éducation est un des leviers de son action. Il prend la direction de l’Ecole St Joseph à Nazareth. Ce sera tout d’abord l’occasion pour ces enfants chrétiens et musulmans de Galilée, d’apprendre à vivre leur propre identité, de se former, d’acquérir une ouverture culturelle. Mais aussi, un lieu où ils découvriront une autre façon de vivre ce conflit avec lequel ils grandissent. Régulièrement, ils accueilleront des enfants juifs pour échanger, se connaitre et essayer de faire tomber les barrières de la haine. En conversant avec le père Shoufani, j’ai pris conscience combien, pour lui, la culture et l’éducation étaient des armes puissantes pour résoudre les conflits et devenir des hommes de paix.

Quand nous le visitions dans son bureau pour emprunter un livre, on voyait se dessiner un grand sourire sur son visage et ses yeux malicieux s’éclairaient à nouveau. Bien sûr, il était nécessaire de prendre le temps de parler, de se donner des nouvelles et d’entendre le compte-rendu de ses dernières lectures avant d’ouvrir la bibliothèque d’environ 3000 livres et d’en choisir un sur ses conseils. Il tenait aussi à avoir nos réactions et commentaires sur nos lectures précédentes.

La dernière fois que je l’ai rencontré, il venait de se procurer 1000 pages d’un livre sur l’Eglise syriaque et sa spiritualité, qu’il recherchait depuis plusieurs années. L’Eglise syriaque était pour lui un puits de richesse spirituelle et liturgique car, nous disait-il : « C’est l’Eglise la plus ancienne et le rite le plus fidèle au christianisme des origines ! » Bien sûr, il consacre une partie de son temps à enseigner de nombreux groupes de pèlerins visitant la Terre Sainte.

Son message sera le même : ouverture et respect pour les peuples qui aujourd’hui habitent sur cette terre et le travail à faire pour développer une région où deux peuples et trois religions coexistent. C’est lors de ces pèlerinages que des membres de la communauté du Chemin Neuf font connaissance avec Emile.

Mais la relation s’approfondit avec lui quand notre communauté assume une nouvelle mission à Nazareth ! En particulier, il y a une dizaine d’années, quand l’Eglise melkite l’a invitée à prendre en charge la maison d’accueil des pèlerins « Abuna Faraj », fondée par le père Faraj sur le site de l’école Saint Joseph. Le père Shoufani y vivra jusqu’à sa mort. A partir de ce moment-là, nous avons eu son soutien constant. Il trouvait en notre communauté une mise en œuvre de ce travail de dialogue et d’unité qui incarnait tout ce qu’il portait lui-même ! Il nous a soutenus d’abord pour que nous animions ce lieu, puis dans la restauration de l’ancien séminaire melkite qui se trouvait sur ce même site. C’est aujourd’hui un deuxième centre d’accueil de pèlerins.

« Toute ma vie j’ai voulu faire de cette terre un signe de réconciliation pour tous ».

Emile Shoufani était pour nous un père, un frère et un ami. Combien de fois nous l’avons consulté pour préparer nos rencontres, nos célébrations œcuméniques, nos soirées couples. Il nous a formés et nous a aidés à respecter les traditions palestiniennes, mais aussi à partager ce qu’est le Chemin Neuf : son travail pour l’unité, la réconciliation et la dimension de la vie communautaire comme lieu de réparation des divisions, des conflits et d’incarnation des Béatitudes. « Toute ma vie j’ai voulu faire de cette terre un signe de réconciliation pour tous » 2 . Au revoir père Shoufani, un grand merci d’avoir répondu à ton appel de témoin de la paix, de la réconciliation et du respect de l’autre en toutes circonstances et quel que soit le prix. Prie pour nous afin que nous aussi nous soyons fidèles à notre appel.  
B. B.

L’office pour l’Unité des Chrétiens animé par le Chemin Neuf à Abuna Faraj pilgrim house. Au milieu le Père Shoufani, janvier 2022
[1] Émile Shoufani, Voyage en Galilée, Éditions Albin Michel, octobre 1999
[2] Idem

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

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