P. Maher El Hage

prêtre, ccn, Liban

1 mars 2022

Témoignage. Liban

En pleine crise, les grâces abondent

L’expérience de la pauvretécelle de la situation dramatique du Liban, mais aussi celle rencontrée chez des jeunes en situation de handicap encourage et donne un nouveau sens à l’évangélisation. Il s’agit d’être « une Eglise pauvre pour les pauvres [1] », car, comme l’écrit le Pape François, « sans l’option préférentielle pour les plus pauvres, l’annonce de l’Évangile, qui demeure la première des charités, risque d’être incomprise [2]».

Pouvons-nous parler d’une crise économique ? d’une crise politique ? d’une crise sociale ? d’une crise d’endettement ? Peu importe l’appellation, peu importe l’axe donné à cette crise ; les résultats sont les mêmes. Depuis octobre 2019, le Liban traverse un moment difficile. A la suite de manifestations partout dans le pays, demandant la démission de toute la classe politique considérée comme corrompue, les Libanais voient leur pays bien-aimé en train de chuter. Des agitations, des incompréhensions, de la colère, du désespoir face à un seuil de pauvreté qui ne cesse d’augmenter. Plus de 50% de la population libanaise vit dans le besoin des éléments essentiels. La seule échappatoire des jeunes est l’émigration : une augmentation de 36% depuis l’explosion du port de Beyrouth en août 2020. Cet acte posé dans la plupart des cas n’est pas un choix voulu et désiré, mais un choix obligé pour mieux vivre malgré la douleur d’être loin de sa famille et de ses bien-aimés. « Je préfère souffrir en étant loin et être respecté que d’être maltraité par le gouvernement », me disait un jeune quelques jours avant son départ en France.

Et toutes les personnes qui vivent encore au Liban ? Tous les jeunes et les moins jeunes qui ne veulent pas ou ne peuvent pas partir ? Les mots qui viennent c’est : espérer et croire. Au milieu de toutes les agitations, les incompréhensions, le Seigneur nous couvre de ses grâces et de son amour. La soif des gens nous pousse en tant que communauté à prendre au sérieux leur désir de se former, de prendre du temps avec le Seigneur. « Dans un contexte d’insécurité, notre seule sécurité est le Seigneur », « je ne peux que m’appuyer sur lui car tout le reste peut partir en une seconde » : deux phrases que j’ai beaucoup entendues pendant cette période. Deux affirmations qui résument ce grand désir et cette grande soif d’être à Jésus, de mettre toute sa confiance en Lui. Cela est aussi manifesté par des actes. La Communauté du Chemin Neuf au Liban a organisé deux week-ends pour les jeunes et c’était une belle surprise de voir ces jeunes répondre présent malgré la crise sanitaire et la crise économique. Il en est de même pour les couples qui choisissent de prendre et de vivre un temps privilégié en couple et avec le Seigneur dans le cadre de la mission Cana. Notre Essentiel, c’est le Seigneur qui nous a dit et continue à nous dire : « Je ne te délaisserai point, et je ne t’abandonnerai point » (Hébreux 13, 5). De même, depuis le mois d’octobre le Seigneur nous confie une nouvelle mission : s’occuper des enfants ayant un retard mental léger ou profond. L’association EPES – Ensemble Pour une Education Spécialisée – est une ONG dont les locaux se trouvent dans les murs du Couvent Notre Dame de la Route confié par les soeurs franciscaines à la Communauté du Chemin Neuf depuis 2014. Cette association fondée depuis plus de 20 ans avait sa propre direction. En octobre, la présidente de l’association et toute l’équipe ont pris la décision de nous proposer de prendre en charge l’association formée d’une école pour une cinquantaine de jeunes handicapés et d’un internat pour quelques filles. Dans ces conditions dramatiques du pays, ces enfants, qui sont dans le besoin, sont touchés plus que les autres. La rupture ou l’augmentation des prix des médicaments, rend leur traitement difficile, ce qui a beaucoup d’influence sur leur comportement. Après des temps de prière et des temps communautaires, nous avons senti un appel à dire oui au Seigneur pour cette nouvelle mission. Depuis, le Seigneur nous comble de sa présence. Plusieurs confirmations sur le plan matériel ont été évidentes. Le lendemain de la signature des papiers pour cette nouvelle mission, un frère de la Communauté en Europe m’appelle pour me demander si je connais une association libanaise qui aurait besoin d’aide financière. Or, c’était une question préoccupante pour l’équipe car l’EPES n’a de revenus que ceux donnés par le gouvernement. Mais ce dernier n’est pas en capacité de rémunérer les salariés de l’association. Pour nous, c’était une confirmation du Seigneur comme s’Il nous disait : « Je vous confie cette mission et j’irai avec vous jusqu’au bout ».

Nous avons aussi remarqué la capacité de certains jeunes à utiliser l’ordinateur. Rencontrant une difficulté à écrire manuellement, certains sont plus à l’aise avec l’ordinateur et peuvent donc développer leurs capacités. Le lendemain, nous avons reçu un appel d’un collège international qui nous demandait si nous avions besoin d’ordinateurs. Ainsi, nous en avons reçu cinq, cinq cadeaux que ces enfants peuvent utiliser pour développer les dons existant en eux.

Le plus important, c’est la grâce de la joie.

Ce sont des signes du Seigneur qui nous encouragent à continuer cette mission avec les plus pauvres, les plus petits et ceux qui sont dans le besoin. Mais encore et le plus important, c’est la grâce de la joie. Depuis le début de cette mission, nous sentons une joie dans l’équipe, chez les éducatrices, chez les enfants et chez les frères et soeurs de la Communauté qui sont au service de cette mission. Il y a une joie qui se dégage, celle d’être au service du plus pauvre qui reflète vraiment le visage de Dieu : « Tout ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Nous rendons grâce au Seigneur pour cette mission, pour cette opportunité offerte pour nous au Liban de vivre une telle proximité avec nos frères qui sont dans le besoin.

[1] Pape François, La Joie de l’Evangile, n° 198.
[2] Idem, n° 199.

Cet article fait partie du numéro 72 de la revue FOI

Evangéliser autrement?

mars-avril-mai 2022

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