1 mars 2021

Interview : Virginie Toulouse, aumônier de prison à Caen

« En tout être humain existe ce point de lumière »

Virginie Toulouse est au service de l'aumônerie de la maison d'arrêt de Caen depuis cinq ans. Son mari, Marc, et elle sont parents et grandsparents et membres de la communauté du Chemin Neuf. Virginie vient de publier un livre , Entre les barreaux qui traduit son expérience d'aumônier de prison.

FOI : Comment a commencé pour vous ce service d’aumônier de prison ?

Il y a six ans, à la suite du départ de la responsable de l’équipe, le prêtre aumônier m’a interpellée : « Ca ne t’intéresserait pas, Virginie ? ». A cette époque, j’étais au service du diocèse, je m’occupais de la formation permanente. Le « oui » est venu tout de suite. Quand j’avais vingt ans, mon diplôme d’institutrice en poche, je suis allée me présenter pour enseigner en prison. Le directeur m’a dit : « Votre profil convient bien, mais revenez dans vingt ans ! ». Donc, je suis revenue, non pas en tant qu’enseignante, mais en tant qu’aumônier. Et, vraiment, je suis comblée par cette mission. J’ai la chance de travailler avec deux personnes qui font partie du Chemin Neuf, ce qui nous donne une communion profonde, une unité dans la mission. Quand nous nous sommes interrogés sur notre vision pastorale, nous avons reçu l’assurance qu’il fallait annoncer Jésus de manière explicite à toutes nos rencontres et prier ou, du moins proposer la prière, à toutes nos rencontres. Ce n’est pas une manière de faire habituelle dans les aumôneries de prison. Annoncer Jésus et prier avec les détenus, c’était ce qu’on voulait faire. Et ça a donné un coup d’accélérateur à notre mission. Les personnes détenues ont tout de suite accroché avec les propositions.

FOI : Quelle est la place de l’aumônier dans l’organisation et la vie d’une prison ?

L’aumônier n’est ni l’assistante sociale, ni le psychologue, ni le psychiatre, il ou elle a une place à part. De nombreux aumôniers interviennent en prison, représentant les différentes confessions chrétiennes et les différentes religions. Le rôle donné à l’aumônerie dans les prisons est vraiment étonnant. On est les seuls à avoir les clés des cellules, à pouvoir circuler librement. Et on est aussi les seuls à pouvoir intervenir à toute heure du jour et de la nuit. FOI : Comment exercez-vous ce service d’aumônerie ? Vous allez à eux ou viennent-ils à vous ? Lorsque les détenus arrivent, ils peuvent écrire un courrier pour dire leur souhait de voir un aumônier. Un fois le courrier reçu, nous leur faisons des propositions. On ne peut proposer qu’à ceux qui en font la demande. En général, on alterne entre le rendez-vous personnel d’accompagnement, qui se fait avec moi, la visite en cellule, qui se fait avec les hommes, et le travail en groupe : le groupe biblique, le groupe Alpha, l’école de prière, en semaine, et la messe, le dimanche. Ils peuvent choisir parmi ces propositions.

FOI : Vous venez de publier un livre, Entre les barreaux. Pourquoi l’avoir écrit ? Et comment l’avez-vous écrit ?

En fait, je n’ai pas écrit un livre. Au début, je mangeais « prison », je dormais « prison », ça prenait beaucoup de place. Vous savez, on est aux premières loges des confidences, des histoires de vie et de vies fracassées pour la plupart. Des grands pervers qui font des choses atroces, j’en ai très peu rencontré. Des hommes qui ont une vie fracassée, j’en vois tous les jours. Et donc, il fallait que je trouve un moyen pour mettre un peu à distance tout ce que j’entendais et voyais. C’est l’écriture qui est venue en premier, car j’aime écrire. D’habitude, j’écris avec un stylo et un papier ; là, j’ai écrit avec l’ordinateur et d’une autre façon. Je racontais comme si je revivais la scène vécue, en étant attentive à tout ce qui s’y était passé : les gestes, ce que j’avais pu dire, les ratés…C’est venu tout seul.

Un jour, lors d’une conversation avec nos enfants, ceux-ci m’ont interpellée : « Il faudrait que tu écrives tout cela, parce que, un jour, tu ne t’en rappelleras plus ». « Oui, j’écris », ai-je répondu. « Maman, il faut que tu publies ! ». Finalement, avec mon accord, c’est une de mes filles qui s’en est occupé. Cela s’est passé juste avant le premier confinement. La personne de chez Mame qui avait reçu le texte, l’avait laissé dans son ordinateur. A l’occasion du confinement, elle l’a lu, cela lui a plu, alors elle m’a appelée: « Banco ! On publie ! ».Et moi, j’étais très surprise, je ne m’y attendais pas du tout.

FOI : Le livre est introduit par François Danthon, de l’équipe nationale du parcours Alpha prison en France : « Vous tenez dans vos mains, le moyen d’entrer dans un univers totalement à part, une maison d’arrêt ». C’est vraiment l’un des intérêts de ce livre. Avec beaucoup de discrétion, vous nous faites entrer dans l’univers d’une prison, avec ses bruits, sa violence. Mais, pas seulement. Vous nous introduisez aussi dans le monde, plus discret, de la rencontre personnelle de ces hommes avec le Seigneur, à travers la prière, la lecture de la Bible et les rencontres.

La maison d’arrêt, c’est là où arrivent toutes les personnes arrêtées par la police. C’est un monde de violence et de grande vulnérabilité, parce qu’il n’y a absolument aucune intimité nulle part. Les détenus sont de deux à cinq par cellule, dans un espace exigu, les toilettes sont au bout du lit, avec juste un petit rideau pour les cacher, le lavabo est de l’autre côté du lit. Tout ce qu’ils font est sous le regard des autres et peut être inscrit dans un dossier. Ils sont en permanence sous surveillance. La seule intimité, c’est avec l’aumônier. Et, pour nous, cela représente un cadeau incroyable.

De plus, nous sommes dans une prison très vieille, une des prisons les plus vétustes de France. En cellule, ils n’ont ni eau chaude, ni frigo. Tout est compliqué. Les promenades, c’est bétonné, grillagé, pas un brin de verdure. Depuis leur cellule, certains d’entre eux ne voient pas le jour. Donc, cette violence, elle est à fleur de peau partout. Et le rôle des surveillants, c’est de réguler cette violence, de faire en sorte qu’à aucun moment elle n’explose. Et puis, c’est un monde de mensonge. Un prêtre, qui avait été aumônier de prison, m’avait dit : « Tu verras, en prison, n’entrent que des innocents ! ». Ils essaient toujours de sauver la face, en disant : « C’est pas moi ! C’est pas ma faute ! Ca ne s’est pas passé comme ça ! ».

La grâce d’être femme aumônier dans ce milieu-là, c’est que, quand ils arrivent, il y a quelque chose qui lâche. Il lâche tout ce qu’il n’a pas pu lâcher en cellule. Ce n’est pas possible de pleurer en cellule, parce que, si tu pleures, tu seras pris pour un faible et d’autres peuvent en jouer.

La grâce d’être femme aumônier dans ce milieu-là, c’est que, quand ils arrivent, il y a quelque chose qui lâche.

FOI : Parmi vos propositions, les rencontres personnelles ou à plusieurs, la possibilité de prier, le travail biblique, qu’est-ce qui touche le plus les détenus ?

Je dirais d’abord la communion fraternelle entre les trois aumôniers. Cette communion que l’on vit ensemble porte du fruit. Ils la voient et ils le disent : « Si c’est ça, être chrétien, en vous voyant, ça fait envie ». Pouvoir s’épauler l’un l’autre, être vigilant l’un envers l’autre, c’est vraiment très précieux. En tant que femme, j’ai une place très particulière. De mère. Spirituelle, oui, mais aussi de mère tout court. ça peut réparer un lien. Par exemple, quand la personne a vécu une situation d’abandon : « Ah ! Tu ne m’as pas oublié ! ». « Mais, non, je t’avais dit qu’on se verrait le mardi ! ». Quelques fois, je suis la fille. Pour les plus anciens, cette fille avec laquelle ils peuvent parler, alors qu’ils n’arrivent pas à parler avec leurs propres enfants. En tous les cas, je suis la soeur. Il y a une profonde relation fraternelle avec eux. FOI : Dans votre pastorale, vous utilisez des expressions qui font le lien entre la Parole de Dieu et leur situation. Par exemple : « Je me tiens à la porte et je frappe ! ». Les portes, c’est leur univers. Le parcours « Alpha prison » nous a aidés de façon incroyable. C’est un outil formidable pour annoncer Jésus, faire découvrir l’amour de Dieu pour chacun. Par exemple, on utilise des images, comme celle du coeur de Dieu. Un immense coeur qu’on dépose au centre, symbolisant cet amour de Dieu. A une étape du parcours Alpha, on leur fait écrire ce qui leur fait le plus honte dans leur vie. Après un moment de silence, on leur demande de déchirer le papier en mille petits morceaux et d’aller les déposer sur le coeur de Dieu. Ce sont des moments d’intensité…tu sens qu’ils déposent vraiment leur paquet. Ce sont de petits moyens qui leur font découvrir la Parole de Dieu.

Un des fruits du parcours Alpha, c’est que ces hommes se mettent à prier. Cela me rappelle le Père Lataste1. Je porte beaucoup l’appel à la sainteté pour ces hommes. Quand je les vois prier trois fois par jour avec le Magnificat, je suis très édifiée. Certains ont une vraie vie monastique, de prière, de silence, de solitude, même s’ils ne sont pas seuls dans leur cellule. Il existe même quelques cellules constituées d’hommes chrétiens où ils prient avant de manger, prennent leur temps de prière ensemble. A la fin du parcours Alpha, ils peuvent témoigner de ce qu’ils ont vécu. Certains ont vécu une guérison physique et leur témoignage auprès des autres a un prix infini. Du coup, d’autres n’hésitent pas à demander : « Je n’en peux plus, j’ai mal au dos. Est-ce que tu peux prier pour moi ? ». Moi, je rêve que dans nos communautés paroissiales, les chrétiens présents puissent demander avec autant de simplicité la prière lorsqu’ils en ont besoin.

FOI : Que vous dit de Dieu cette expérience d’aumônier de prison ?

Que la sainteté n’est pas là où on la croit et que Dieu est vraiment à l’oeuvre en chaque homme. Il y a une lumière en chaque homme. Ça, je le crois profondément. Cette lumière, c’est vraiment l’Esprit Saint. Je suis là pour un peu dégager la lumière, pour qu’elle puisse éclairer l’ensemble. Quelque fois, il faut creuser un peu profond, mais la lumière est là.

FOI : Quelle parole pour l’Eglise entendez-vous ?

La grande question que me posent les détenus est : « Virginie, où est-ce que l’on peut trouver dehors des groupes où l’on peut partager, prier, pleurer, être avec des frères ? ». Ce n’est pas facile de répondre à cette demande, parce que, d’un côté comme de l’autre, on ne connaît pas les codes. Comment se comporter face à l’autre ? Mais, c’est une véritable question de savoir comment l’Eglise peut accueillir ces hommes qui ont fait une expérience de Dieu authentique, à leur sortie de prison ? Et que leur proposer pour poursuivre ce chemin de foi ?

FOI : L’aumônier de prison a devant lui des hommes, ou des femmes, qui ont commis des actes répréhensibles, mineurs ou majeurs. Est-ce que cela entre ligne de compte dans vos relations ? Comment ?

L’aumônier de prison n’a pas accès aux dossiers des détenus. En tant qu’aumônier, nous ne devons jamais poser la question de savoir ce qu’ils ont fait. Souvent, ils nous le disent. Ils nous donnent leur version. Personnellement, en prison, j’ai reçu la grâce de ne pas juger. ça m’a beaucoup convertie sur mon jugement à l’extérieur. Le Seigneur m’a vraiment fait la grâce d’un coeur ouvert. Je ne dis pas que, de temps en temps, ce que j’entends ne me donne pas des frissons, Au début, ce que j’entendais de l’horreur humaine m’empêchait de dormir. Aujourd’hui, je découvre que, même dans l’horreur, Jésus peut donner naissance à un être nouveau.

La question du pardon est quelque chose de très compliqué. Pour la plupart d’entre eux, le sacrement du pardon ne veut rien dire. Et ceux qui connaissent voudraient se confesser pour « passer à autre chose » : c’est la grande lessive et après, Dieu nous aura pardonné ! A ceux qui le demandent, le P. Laurent répond : « Tu prépares avec Virginie et on verra après ! ». Du coup, on prend le temps de l’accompagnement. C’est autre chose de dire : « Je veux confesser ce que j’ai fait » que de se demander : « Où est mon péché ? ». En prison, c’est une grande question, le pardon. Déjà se pardonner à soi-même. Je me reçois beaucoup des Soeurs de Béthanie et du P. Lataste. Cet homme était prophétique, en annonçant cette miséricorde, cet amour de Dieu qui est pour tous, quoi qu’on ait fait. « On ne sait pas où sont les plus grands saints », disait-il.

[1] Le Père Lataste fut au19° siècle le fondateur des Dominicaines de Béthanie.

Cet article fait partie du numéro 68 de la revue FOI

Quelle Eglise pour demain?

mars-avril-mai 2021

Formation Chretienne   Regard sur le monde  

Ces articles peuvent aussi vous intéresser…

 

La brèche intérieure.

« Cette nuit, de loin, quelqu’un vit une scène inoubliable : un homme luttait contre lui-même et un autre, avec une légèreté aérienne, composait, avec ces coups, des pas de danse ». (Prol., p. 8)...

 

The Old Oak

The Old Oak ( le vieux chêne ) est un pub, seul et dernier lieu de convivialité dans une localité marquée par le chômage dû à la fermeture des mines de charbon. Ken Loach peint ici à nouveau la pauvreté des anciennes cités ouvrières du nord de l’Angleterre. Visages, dialogues qui disent...

 

Les premiers ressuscités.

« Par leurs propres souffrances, les pauvres connaissent le Christ souffrant. » Ces mots du pape François mettent l’accent sur ce que les plus pauvres doivent endurer : menace de la mort sociale, accumulation des épreuves qui débordent, usure du corps et de l’esprit…...