Clément Puech

Entrepreneur et chrétien engagé, ancien délégué site au Campus de la Transition et ingénieur dans le réseau électrique

12/01/2022

Retour sur l'événement

Engagés vers un horizon commun

L'un des objectifs de « L'Economie de François » est de faire se rencontrer des jeunes provenant de différents pays et contextes et investis dans la transition écologique et sociale. Clément Puech, jeune entrepreneur, dont le désir est d'être « dans l’attente du jour, une présence debout, disponible, engagée », nous partage son expérience et ses questions.

La notion de sobriété est devenue politiquement correcte ces derniers mois, sur fond de conflit avec la Russie, de hausse des prix de l’énergie, et des probables coupures d’électricité à venir dans l’hiver en France et ailleurs en Europe. C’est ce que Jean-Marc Jancovici appelle la voiture balai de la transition : à défaut d’y aller de bon cœur pour limiter les dégâts, les ruptures d’approvisionnement nous y conduiront de force. A-t-on encore des raisons d’espérer faire advenir cette transition (ou ces transitions) avant d’avoir détruit l’équilibre de la planète sans retour possible ? Ces transitions peuvent-elles encore être porteuses de plus de justice si nos sociétés attendent de les subir plutôt que de les construire ?

Le 1er mai 2019, le pape avait écrit une lettre « aux jeunes économistes, entrepreneurs et entrepreneuses du monde entier », pour les inviter à venir se rencontrer, le rencontrer et rencontrer des expert·es de la science économique et des entrepreneurs et entrepreneuses déjà engagé·es. Au gré des confinements et autres difficultés à organiser cet événement, celui-ci a fini par réussir à rassembler en septembre dernier à Assise, dans la cité de saint François, quelque mille participant·es venu·es de partout dans le monde.

La joie de la rencontre, l’expérience d’être en lien avec d’autres jeunes engagé·es vers un horizon
commun, et de participer à une œuvre collective.

Des richesses de cet événement ont été pour moi la joie de la rencontre, l’expérience d’être en lien avec d’autres jeunes engagé·es vers un horizon commun, et de participer à une œuvre collective. En deux mots, de relation et de sens. Le pape, qui nous y a rejoints le dernier jour, nous a parlé de l’insoutenabilité sociale et de l’insoutenabilité spirituelle de notre monde. Comment aller vers plus de justice alors que le monde, consciemment ou non, nous pousse à chercher une autonomie matérielle et financière illusoires, et par là à nous couper des liens denses et riches de l’interdépendance où je me reçois des autres, où j’ai besoin des autres ? Le pape nous a parlé du caractère liquide, gazeux, insaisissable, de la finance, notion à laquelle il préfère celle d’économie, concrète, de relations directes. J’y vois une invitation de sa part à préférer une action concrète attentive à ses effets systémiques, plutôt qu’une action uniquement systémique qui peine à se déployer dans la réalité concrète.

J’ai eu un échange passionnant avec une ingénieure en électrification rurale au Kenya, à qui je demandais si elle observait des effets de l’électrification sur la culture des collectifs qui vivent avec. J’ai démarré ma vie professionnelle dans un bureau d’études énergies renouvelables, où j’ai découvert la Guyane au cours d’un projet d’électrification rurale.

En Guyane, l’orpaillage1 est une activité désastreuse pour l’environnement et les populations locales. Le mercure, qui sert à amalgamer les poussières d’or, est rejeté dans les rivières, ingéré par les poissons. Les populations locales qui s’en nourrissent développent notamment des troubles de l’équilibre et de la croissance. Impuissant face au phénomène d’orpaillage sur cet immense territoire naturel, le gouvernement avait mis en place une solution « pansement », avec un projet d’électrification des villages vivant de la pêche, pour permettre l’installation de congélateurs avec pour consigne de pêcher en période de crue, au moment où les poissons ingèrent beaucoup moins de mercure, et d’en conserver suffisamment pour traverser la période d’étiage sans devoir pêcher les poissons beaucoup plus pollués au mercure.

Cette disposition a permis de réduire largement les méfaits du mercure sur la santé des familles vivant de la pêche. Mais l’électricité a fortement transformé le mode de vie de ces populations en rendant saisonnière leur activité de subsistance. De plus, l’accès à l’électricité a permis d’avoir accès, notamment, à la télévision et d’ouvrir une fenêtre sur les richesses et les incohérences d’autres cultures, tout en stimulant des désirs et des instincts que la publicité et les médias savent utiliser…). Ainsi, l’équilibre du mode de vie de ces populations en a été bouleversé, avec pour effet collatéral pour les jeunes générations de se couper des générations précédentes et du lien nécessaire à la transmission de leur savoir-faire traditionnel.

Un déséquilibre à un endroit peut difficilement être contrecarré simplement par l’introduction d’un
nouveau déséquilibre à côté…

Si on prend l’image d’un écosystème, un déséquilibre à un endroit peut difficilement être contrecarré simplement par l’introduction d’un nouveau déséquilibre à côté… Ce qui illustre bien l’attention à porter aux effets systémiques des actions concrètes. De son côté, l’ingénieure kényane me faisait part de son expérience que son action d’électrification rurale répond à un besoin réel, en remplaçant des groupes électriques au diesel par des solutions plus durables. Son activité, dans ce contexte, semble avoir des effets systémiques beaucoup plus favorables que ceux que j’ai observés en Guyane !

Un autre échange qui m’a marqué s’est déroulé dans le train vers Florence en repartant d’Assise, avec un jeune nigérian. Il nous a partagé sa colère et son impuissance face à la corruption omniprésente dans son pays. Il repartait de cette rencontre sans aucun espoir. Son intuition était qu’il aurait fallu que l’Eglise nigériane choisisse de porter une parole de vérité sur le rôle des institutions et sur son propre rôle vis-à-vis de la corruption et de l’accroissement de la pauvreté, au prix d’aveux de responsabilité qui demandent une immense humilité… Cette situation m’a beaucoup fait penser à celle de l’Eglise catholique en France (mais pas seulement) face aux scandales des abus sexuels. Un autre lieu où il semble indispensable de rechercher les racines profondes du problème si on souhaite voir s’enrayer les mécanismes systémiques qui les entretiennent.

Je retiens aussi de cette rencontre une image présentée lors de la clôture. C’était l’image de la sentinelle, revisitée à partir du veilleur du chapitre 21 du livre d’Isaïe. Un passant lui demande : “Sentinelle, où en est la nuit ? Le jour arrive-t-il bientôt ?” Il répond : “Je ne sais pas quand viendra le jour. Je sais qu’il va venir, et je sais qu’il fait encore nuit. Mais si tu le veux, reviens et demande, puis reviens et reviens encore. Je serai là à attendre le jour, debout, à tes côtés quand tu le voudras.”

J’étais ému, car cette image faisait écho en moi à un souhait d’engagement dans une transition écologique et sociale qui ne se leurre pas : avec le climat sur une trajectoire vers un bouleversement des équilibres atmosphériques (et tout ce qui s’ensuit) ; avec une biodiversité, une richesse du vivant qui traverse une extinction de masse, épuisée par les changements d’affectation des sols et les rejets polluants des activités humaines ; avec des rapports de force et une injustice qui sont et restent profondément inscrits dans la trame de notre histoire et de nos relations sociétales et individuelles… Où est l’espoir ? On est dans la nuit… Et l’aube n’est vraisemblablement pas pour demain.

Pour autant, l’aube approche. C’est dans l’ordre des choses, ou dans l’ordre de l’espérance, de la foi en un Dieu fidèle à son alliance – en son temps – quand bien même on l’a délaissée. Cette image m’invite à porter une lueur dans la nuit, sans vendre de faux espoirs à qui veut bien les entendre. Une lueur faible mais signe de l’espoir, dans l’attente du jour, une présence debout, disponible, engagée tant que dure la nuit.

Dans ces situations qui semblent être des impasses, peut-être y a-t-il une piste à explorer en se posant la question du sens, et en engageant notre rapport aux pauvres ?

Dans ces situations qui semblent être des impasses, peut-être y a-t-il une piste à explorer en se posant la question du sens, et en engageant notre rapport aux pauvres ? Ce sont en tout cas deux propositions que le pape a exprimées pendant cette rencontre à Assise. Donner de la valeur à la vie spirituelle, comme raison d’être et d’agir, et comme source de joie ; une valeur invisible mais plus réelle que le capital matériel, fini et éphémère. Et mettre les pauvres au centre de nos vies, de notre société, de notre économie. En habitant le paradoxe évangélique de saint François, celui d’aimer les pauvres pour combattre la misère.

[1] L'orpaillage: exploitation de l'or en Guyane

Cet article fait partie du numéro 75 de la revue FOI

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