Sr. Kinga Lakatos

Abbaye Saint Paul, Oosterhout, Pays-Bas, ccn

Eglise Réformée de Hongrie

« Ensemble les uns pour les autres »

C’est le titre d’un projet-pilote mené par l’Eglise protestante reformée de Hongrie, qui forme des agents pastoraux tziganes et non-tziganes ensemble. La population tzigane constitue la minorité la plus importante en Hongrie (8,8%) et, depuis le 16ème siècle, leur statut social et leur intégration représentent un des plus grands défis pour la Hongrie. Kinga Lakatos, formatrice dans ce projet, partage son expérience et les enjeux que cela représente. Bien que «les Tziganes» ne représentent pas un groupe homogène, car ils sont bien différents les uns des autres par leur langue, leur origine, leur style de vie et leur métier traditionnel, cet article fera référence aux "Tziganes".

Un peu d’histoire et les enjeux d’aujourd’hui

Les Tziganes sont arrivés en Hongrie au cours du 15ème siècle, la plupart venant de Roumanie, pour fuir l’esclavage. Ils avaient un style de vie indépendant, libre de leurs mouvements, contrairement aux paysans, et, de ce fait, pas vraiment intégrées, avec des activités économiques peu légales et méprisées. Au 17ème siècle, cette situation devient plus en plus problématique ; un dispositif politique strict est alors posé et un changement de style de vie radical est demandé aux Tziganes.

Les fondements de l’intégration sociale des Tziganes à ce jour ont été posés au 18ème siècle, à l’époque d’un absolutisme éclairé, pratiquant une sorte de «bienveillance violente». Dans un esprit universaliste et humaniste, économiste et avec le souci de l’éducation, on a voulu résoudre le problème des Tziganes.

On suppose que l’idée de Joseph II était d’établir une sorte de « laboratoire d’assimilation et d’intégration des Tziganes» en Hongrie (Regulatio Cigarorum et sa règle de 1783.) Il a voulu rendre les marginaux de la société contrôlables et contrôlés, les intégrer par le travail agricole ou industriel, considéré comme socialement plus utile et acceptable.

On peut dire que cette législation n’a atteint son but que partiellement : si les Tziganes ont été obligés de s’installer (aujourd’hui, en Hongrie, ils sont entièrement installés, mais très souvent dans des rues bien distinctes et éloignées des centres villes ou villages), leur intégration dans la société et le monde du travail est restée très partielle.

Au niveau européen, on se souvient aussi d’un moment tragique, celui du génocide tzigane pendant la deuxième guerre mondiale (la commémoration est le 2 août). Pendant la période socialiste (1949-1989), le travail a été rendu obligatoire pour tous. Une grande partie des Tziganes étaient employés dans les usines et dans l’agriculture. La relation entre Tziganes et non Tziganes, est ainsi devenue plus habituelle. Après 1989, le changement de régime provoque un changement important. La population tsigane, du fait de son éducation sommaire et de la fermeture des grandes usines, est la grande perdante de la transition démocratique et du système capitaliste.

Ce statut précaire reste encore en ce jour caractéristique de cette minorité et représente un objectif majeur du Gouvernement hongrois. En effet, cette situation provoque en Hongrie des débats brûlants et très tendus tant au sujet de l’éducation que de l’aide sociale, du travail, de l’habitat et de la justice. Il y a une rupture profonde dans la société entre les Tziganes (qui représentent un dixième de la population) et les non-Tziganes et l’on craint une division radicale du pays.

La mission entre les Tziganes aujourd’hui dans l’Eglise Reformée

Cette rupture a été reproduite de manière tangible et visible dans les Eglises historiques. Souvent, les Tziganes ne sont pas bienvenus dans les églises, ou ne font pas partie du champ de vision des pasteurs. La mission auprès des Roms était de répandre l’Évangile, mais sans avoir pour objectif leur intégration dans la communauté paroissiale. Au cours du siècle dernier, cette lacune fut en partie comblée, par différentes formes d’aide, mais sans devenir une pratique nationale.

« Ensemble les uns pour les autres »

« Le lieu où se remplit notre tête et notre cœur», comme l’a dit un participant.

En 2018, la Mission Nationale des Tziganes de l’Eglise Réformée a lancé cette formation des agents pastoraux avec l’approche du « Christian Community Development » (Développement de la communauté chrétienne).

Eva (première à gauche, aux côtés de la Pasteure) participe à la formation «Ensemble les uns pour les autres ».

Le programme a été lancé dans le but d’aider les pasteurs à former des forces locales, en renforçant la coopération entre les Tziganes et les non-Tziganes et en promouvant la transformation des communautés, afin qu’elles reflètent mieux le visage de Jésus.

La condition de participation est une lettre de recommandation du/de la pasteur car l’enracinement dans l’église locale et la collaboration avec le/la pasteur sont primordiaux. Ainsi, la formation commune d’un membre tzigane et d’un membre non tzigane de la même congrégation permet de se connaître l’un l’autre, faire un chemin de réconciliation et apprendre à travailler ensemble, faisant face aux les préjugés.

La solidarité et le respect mutuel sont les clés du développement.

Cette approche est unique, car elle est centrée sur la communauté. Au lieu de l’approche individualiste qui a prévalu pendant des décennies, ce programme de formation considère que la solidarité et le respect mutuel sont les clés du développement.

Cette pratique n’est cependant pas encore généralisée au sein de l’Eglise Réformée.

Le « développement de la communauté chrétienne » signifie une façon de penser systémique et holistique ainsi qu’un changement d’attitude : implication de l’église dans la vie de la localité, autonomisation/ responsabilisation des individus et des différents groupes, planification et actions conjointes avec les gens concernés et avec les autres acteurs.

Un tel processus aide les pasteurs à partager le poids qui reposait jusque-là sur leurs seules épaules. On peut dire que la pratique du « sacerdoce universel » a un rôle à jouer. C’est là qu’intervient une attitude essentielle, la « responsabilisation » (empowerment) : les membres de la congrégation entreprennent des tâches de pasteur, mais en étroite collaboration avec lui, et tout le monde y gagne à long terme.

Cependant, une question subsiste : les frères et sœurs Tziganes sont-ils considérés comme partenaires dans la planification et les taches pastorales/spirituelles ou bien seules les taches simples et matérielles leur sont-elles confiées? Le but, c’est que chacun puisse partager la diversité des dons, selon ce que chacun a reçu et non selon la hiérarchie sociale.

Cette formation rend capable chacun/e d’organiser un événement, guider un groupe biblique, gérer une équipe et ses conflits, connaître mieux la structure décisionnelle de l’église et y participer; porter une vision pastorale à long terme, ensemble avec plusieurs et œuvrer pour la réconciliation entre Tziganes et non- Tziganes.

Quel en est le résultat ? Dans une paroisse d’un petit village au nord-est de la Hongrie, où les Tziganes n’étaient pas du tout les bienvenus, le Seigneur a mis dans le cœur d’une femme tzigane, Eva, fraîchement convertie, d’aller fidèlement au culte du dimanche.

Pendant trois ans, les gens de la paroisse se sont éloignés d’elle. Mais, la pasteure a pris le temps de la connaître et de la soutenir. Aujourd’hui, avec trois autres membres de cette paroisse, Eva participe à la formation « Ensemble les uns pour les autres ». Son exemple personnel donne un témoignage très fort : avec son petit salaire de journalière en jardinage, elle achète chaque mois un litre d’huile et un kilo de sucre pour une famille hongroise non-tzigane qui vit dans la pauvreté. Elle a aussi demandé à son patron de lui donner le reste des plants et, avec d’autres, elle les plante dans le jardin de l’église, « Pour que tout le monde voie que ce sont les Tziganes qui les ont données.»

Elle évangélise sur plusieurs villages aux environs et guide plusieurs groupes de prière.

Donc l’enjeu est grand, mais, en s’engageant ensemble au service les uns et les autres dans la moisson du Seigneur, un changement dans les cœurs et au niveau local est possible. Le reste, c’est l’affaire de Dieu.  

Cet article fait partie du numéro 67 de la revue FOI

La fraternité

décembre 2020-janvier-février 2021

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