Amandine Cote

sœur consacrée, ccn, Abbaye Notre Dame des Dombes

27 mars 2024

Témoignage

Etre face à l’autre

Aux yeux du monde, la mixité homme femme que nous vivons au Chemin Neuf semble tout à la fois naturelle et originale.

Naturelle parce qu’elle correspond à une réalité devenue la norme dans la société (tout du moins occidentale) depuis plus d’un demi-siècle, originale puisqu’elle continue de faire figure d’exception dans le paysage ecclésial. Pourtant, force est de constater que cette épreuve ultime de l’altérité ne semble pas nuire outre mesure à notre fraternité – bien au contraire. Personnellement, je crois au caractère profondément prophétique de notre vie communautaire et pour rien au monde je ne serais prête à la remettre en cause. A l’interroger bien sûr, pour continuer de la parfaire. Mais cette mixité fait partie de notre identité, de notre ADN, elle appartient à nos fondements et ne pourrait être remise en question sans toucher à la raison d’être de notre communauté. Car au-delà de la vie consacrée, c’est aussi la vocation des couples en son sein qui serait alors interrogée. Il ne s’agit pas pour moi de porter un regard naïf sur une vie communautaire mixte idéalisée mais d’affirmer, à la lumière des dix années de vie consacrée que je viens de fêter, que cette mixité est une chance1 , un don que l’Eglise aurait tort de ne pas faire fructifier.

Avant tout, être face à l’autre me met constamment devant le fait indéniable de notre différence. Vivre avec des frères me rappelle constamment que je ne suis pas seulement sœur mais également femme, et que c’est dans tout mon être que le Seigneur m’a appelée2 . Il m’a fallu du temps pour le comprendre, d’autant plus que j’ai choisi la communauté bien avant de choisir le célibat. J’avais un grand désir de maternité, qui m’a longtemps empêchée de voir que je pourrais avoir un autre appel que celui de maman. Je rends d’autant plus grâce aujourd’hui pour la présence des familles et tous ces enfants que nous regardons pousser… et au contact desquels nous grandissons nous aussi ! Je pense d’ailleurs que mon côté maternel ressort malgré moi dans mes relations fraternelles et est susceptible, selon le contexte, de consoler un frère (ou une sœur) en mal d’empathie comme d’agacer grandement un autre plus indépendant. Bien sûr, cette mixité ne va pas de soi, elle est un appel particulier que tous ne pourront pas vivre. Certains psychologues estiment qu’elle suscite chez les religieux concernés des tensions intérieures et nécessite une énergie conséquente qu’ils pourraient sinon mieux orienter3 . Dans un article sur le sujet publié dans la revue Communio, Etienne Vetö parle au contraire en termes positifs de cette énergie investie dans les relations, invoquant « un lieu d’investissement important […] qui transforme » et qui nécessite « une exigence de purification permanente de l’affectivité et de la sexualité »4 . A ce propos, la présence des couples contribue grandement à l’équilibre des relations hommes-femmes, l’alliance bien visible des époux ne laissant d’autres choix que d’accueillir l’autre pleinement et seulement comme mon frère ou ma sœur en Christ. En outre, dans un célibat librement et joyeusement choisi, plus je rencontre l’autre dans la simplicité du quotidien, moins c’est un événement et donc plus cela est naturel et moins sujet à tension. Je crois profondément à l’amitié homme-femme, mais il me semble que plus je suis proche « physiquement », c’est-à-dire plus il y a de points de contact dans nos emplois du temps respectifs, plus il me faudra veiller à ne pas être trop proche affectivement et spirituellement. C’est cette fameuse chasteté qui nous poursuit – nous protège plutôt – tout en exigeant de nous de renoncer à une trop grande proximité, à une complicité susceptible de nous lier excessivement. Bienheureuse réserve qui me coûte et me sauve en même temps !

Vivre avec des frères me rappelle constamment que je ne suis pas seulement sœur mais également femme, et que c’est dans tout mon être que le Seigneur m’a appelée.

Enfin, et sans tomber dans la caricature, hommes et femmes portent des richesses relativement spécifiques à leur genre qu’il est bon qu’ils puissent partager. Ainsi, que ce soit dans la réalité du quotidien, dans le travail, l’apostolat ou encore dans la vie de prière, les différences homme-femme viennent nourrir et enrichir chacun – et viennent le déplacer parfois aussi ! En ce qui me concerne, je ne vois aucun paradoxe à appartenir à la fois aux sœurs que d’aucuns qualifient volontiers de féministes (j’ai à cœur que la parité hommes-femmes puisse un jour se vivre véritablement dans l’Eglise) et aux sœurs qui, à l’image de celles de Côte d’Ivoire par exemple, apprécient d’avoir des gentlemen parmi leurs frères. Il y a une délicatesse, une prévenance de leur part qui me touche, me surprend parfois, et me rappelle que je suis aussi, voire d’abord, femme.

[1] Comme en témoigne le titre du document publié en 2021 sur le sujet par la Commission théologique de la Conférence des religieux et religieuses de France (COR REF), La relation homme-femme dans la vie religieuse. Entre chances et interrogations, Paris.
[2] «
[…] la vie religieuse n’appelle pas à se désexualiser, encore moins à se prendre pour des anges ! Le don qu’ils font de leur être est celui d’un homme ou d’une femme, dans toute sa masculinité ou sa féminité » Ibid., p.35
[3] Giancarlo ROCCA, « Tendances et nouveaux courants de la vie religieuse », Lumen Vitae, vol. LXXI, no 2, 2016, p. 151-165
[4] Étienne VETÖ, « La vie consacrée au défi de la mixité et de la communion des états de vie – L’exemple du Chemin Neuf », Communio, t. XL/5, no 241, septembre-octobre 2015, p. 95-102

Cet article fait partie du numéro 77 de la revue FOI

Femmes et hommes : un enjeu de paix

juin-juillet-août 2023

Vie de la Communauté  

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