Emilie Dontaille

Présidente et bénévole de La société St Vincent-de-Paul au niveau du département du Rhône. Enseignante à l’université en langue française et pédagogie.

21 décembre 2023

Société St Vincent-de-Paul

« Etre présent, tout simplement »

L'équipe de FOI a rencontré E. Dontaille, présidente et bénévole de La société St Vincent-de-Paul au niveau du département du Rhône. Elle nous partage son expérience

FOI
Comment avez-vous connu la Société St Vincent-de-Paul ?

E.D.

Lorsque j’étais étudiante, j’habitais à Lyon et participais à la paroisse du Bienheureux A. Chevrier, dans le 7ème arrondissement. Nous étions une petite équipe d’étudiants et jeunes professionnels et nous désirions proposer à la paroisse une activité de solidarité, tournée vers les autres. L’une d’entre nous avait fait partie d’une conférence Saint-Vincent-Paul à Paris, et a proposé qu’on rejoigne ce réseau. C’est un peu représentatif de la manière dont la SSVP a essaimé, au gré des déménagements des uns et des autres, dans le monde entier, comme pour répondre au souhait de Fr. Ozanam : « J’aimerais enserrer le monde dans un réseau de charité ».

FOI
La société St Vincent de Paul fête ses 190 ans cette année. Comment a-t-elle été fondée ?

E.D.

La SSVP a été fondée dans les années 1830 par un groupe d’étudiants à Paris, dont Frédéric Ozanam, né en Italie,mais d efamille lyonnaise. A cette époque, il existait ces fameuses conférences, des conférences d’histoire, de philosophie, qui étaient des petits groupes qui se réunissaient à l’université pour parler de différents sujets. Ces jeunes se sentaient interpellés par leurs contemporains qui disaient : « L’Eglise, c’est bien beau, mais concrètement, qu’est-ce que vous faites ? ». Comment être plus en cohérence avec les Evangiles ? C’est une question encore d’actualité.

Ces étudiants ont décidé de se réunir, de faire une petite conférence, mais qui serait une conférence de charité. Et ce groupe de jeunes, tous croyants et portés par leur foi, avait pour souci de venir en aide à ceux qui en avaient besoin. Assez rapidement, ils ont pris comme appui et modèle la figure de St Vincent de Paul, qui avait vécu quelques siècles auparavant (XVIIème) et avait pris au sérieux cet appel à la charité, alliant vie spirituelle et action auprès des plus pauvres. C’est pourquoi cela s’est appelé la Société Saint Vincent de Paul. Et, pour assurer cet ancrage vincentien, ils ont fait appel à Sœur Rosalie Rendu, qui était une Fille de la Charité. C’est elle qui les a emmenés dans les quartiers pauvres de Paris, afin de rendre visite, apprendre la proximité auprès des plus démunis. 190 ans après, cette proximité reste le cœur de notre activité : aller chez les personnes, avec ce que cela comporte, parfois, de difficultés. Accueillir chez soi n’est pas toujours facile. Bien sûr, il faut répondre aux besoins matériels de la personne : qu’elle ait de quoi manger, se chauffer. Mais il est important de garder au cœur la démarche spirituelle, et l’accompagnement global de la personne.

FOI
Concrètement, comment vivez-vous cette présence auprès des plus démunis ?

E.D.

Notre « slogan », c’est : « Etre présent, tout simplement ». Quelle que soit notre activité, c’est notre fil conducteur. Nous souhaitons prendre le temps simplement d’être avec la personne et de l’accompagner sur la durée. Notre activité principale, c’est la visite à domicile chez les personnes qui sont seules, ou en marge. Ça peut être des personnes âgées, mais aussi des personnes plus jeunes qui ont un handicap, qui sont malades et qui, par conséquent, ont peu de vie sociale. Des personnes qui sont un peu marginales et ne voient pas grand monde.

Il y a quelque chose de paradoxal, parce que si la solitude est un des grands maux du temps actuel _ et il n’y a pas tant d’associations qui ont ça comme objet principal , ce n’est pas si évident de rentrer en contact avec ces personnes.

FOI
Comment faites-vous pour entrer en contact ?

E.D.

Visite effectuée par une bénévole SSVP

L’attention au voisinage est importante. Pour cela, nous essayons de travailler en réseau avec des paroisses ou avec des professionnels de santé qui vont à domicile. Ces dernières années, on est en contact avec le service des funérailles des paroisses, par exemple, parce que la personne qui reste peut être assez seule. On essaie d’être attentif et d’inciter les autres aussi à être attentifs, aux voisins, aux proches. On tente aussi de se faire connaitre auprès d’autres professionnels qui peuvent être en contact avec ces personnes seules, comme des pharmaciens ou des coiffeurs.

FOI
Comment se passent ces visites ?

E.D.

Rendre visite, c’est passer une heure, une heure et demie, deux heures, autour d’un goûter, par exemple, de manière complètement gratuite. C’est un temps amical d’échange, qui change des relations avec les infirmières, le kiné, etc. Prendre le temps.

Ce qui est important dans la mesure du possible, c’est d’y aller assez fréquemment et régulièrement, pour qu’il y ait vraiment une relation qui se crée au fil du temps, des années. Ces visites peuvent aussi se faire en EHPAD.

FOI
Quelles sont vos autres activités ?

E.D.

Une autre activité assez importante, c’est la distribution alimentaire. Nous travaillons avec la banque alimentaire : nous recevons des colis que nous distribuons à des familles qui nous sont adressées par des assistantes sociales. Là encore, on essaie toujours de garder en tête l’importance de la présence et de l’accompagnement à travers ce service matériel. Depuis quelques années, il y a une distribution qui est un peu différente, à destination des étudiants. Ce sont eux qui viennent à nous, dans un lieu spécifique, et ils peuvent choisir un certain nombre de produits.

Et puis, on est en train de rénover un local près de la place Carnot, où l’on aimerait faire un accueil simple pour des personnes, connues ou pas, avec un temps d’écoute un peu convivial. Et pourquoi pas, proposer d’autres types d’ateliers, aider sur des démarches administratives ou quelques bases de français, ou se rassembler : par exemple, si certains le souhaitent, faire ensemble du tricot….

FOI
Est-ce que vous avez l’impression que la réalité de la solitude, de la pauvreté, touche d’autres types de personnes au fil du temps ?

E.D.

Je ne sais pas si de manière générale les formes de pauvreté évoluent, mais certaines pauvretés s’accentuent ou deviennent parfois plus visibles. Et d’ailleurs, si notre association a 190 ans, c’est parce qu’on essaie d’être attentif justement à ce qui nous entoure : qui sont ceux qui ont besoin de nous, près de chez nous et à notre époque ? Récemment, avec le Covid, on a bien vu la question de la précarité des étudiants. La distribution alimentaire pour les étudiants a démarré en mars 2021. C’est une période qui a révélé la fragilité de certains étudiants. Au-delà de cette précarité matérielle, ça met à jour aussi des situations de solitude : des étudiants qui viennent de l’étranger ou simplement de l’autre bout de la France et qui sont moins en lien avec leur famille.

FOI
Vous êtes bénévole depuis 10 ans. Qu’est-ce qui vous fait « tenir » dans cet engagement ?

E.D.

Pour moi, trouver une cohérence entre foi et charité est essentiel. A un moment où je m’essoufflais un peu dans mon service, la SSVP a proposé, au niveau national, des formations sur l’ancrage spirituel de notre engagement. Ça été très important, sinon, on est trop dans le faire et alors cela n’a plus de sens. À l’inverse, à des moments où « j’agissais » moins, je sentais que ce service auprès des personnes seules me manquait !

Ce qui nourrit aussi mon engagement et celui d’autres bénévoles, c’est la relation avec les personnes visitées. Lorsque vous rencontrez une personne régulièrement, forcément, il y a du lien qui se crée. Ces personnes deviennent comme des amis. Je pense qu’une des raisons de cet engagement, c’est justement ce service personnel et régulier, ce lien créé avec les personnes.

FOI
Qu’est-ce que vous recevez, vous, soit de Vincent de Paul, soit de Frédéric Ozanam, sur le plan spirituel ?

E.D.

En tant que chrétienne, la foi signifie pour moi une certaine espérance et la conviction que chacun est aimé par Dieu. Et cette foi-là n’a de sens que si elle s’accompagne concrètement de l’aide apportée aux pauvres. Dans l’Evangile selon St Matthieu, on entend Jésus dire : « J’avais faim, vous m’avez donné à manger, etc » (Mt 25). Dieu, on ne peut pas le voir. Par contre, le pauvre, oui, et en fait, c’est le pauvre à côté qui est un visage de Dieu. Donc, voilà, c’est en servant le pauvre qu’on sert Dieu. Et cet amour que l’on a pour Dieu se concrétise par le service aux pauvres. En étant au service de ces personnes, nous espérons concrétiser le fait qu’elles peuvent être aimées et appréciées pour ce qu’elles sont.

St Vincent de Paul disait aux Filles de la Charité : « Ce n’est point quitter Dieu que quitter Dieu pour Dieu, c’est-à-dire une œuvre de Dieu pour en faire une autre, ou de plus grande obligation, ou de plus grand mérite. Vous quittez l’oraison ou la lecture, ou vous perdez le silence pour assister un pauvre, oh ! Sachez, mes filles, que faire tout cela, c’est Le servir. Car, voyez-vous, la charité est par-dessus toutes les règles, et il faut que toutes se rapportent à celle-là. » Et voilà, c’est vraiment cette idée qu’on trouve Dieu dans le visage du pauvre.

En étant au service de ces personnes, nous espérons aussi concrétiser le fait qu’elles peuvent être aimées et appréciées pour ce qu’elles sont. « Les pauvres sont nos maîtres en spiritualité », disait aussi St Vincent de Paul. Ce service auprès des pauvres nourrit notre foi. Mais, cela demande du temps et de la relecture. C’est pour cela qu’on se réunit en équipe de bénévoles tous les quinze jours, pour essayer de relire ce qui se vit dans nos différents services, voir comment ce service nourrit notre foi, et comment les personnes que l’on accompagne nous parlent de Dieu. Ces personnes qui vivent ces grandes difficultés matérielles et de solitude nous donnent parfois des témoignages de force. Ce sont des témoignages d’espérance, de confiance.

Propos recueillis par P. Paté

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

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