Louise Groccia

diplômée de Sciences Po Paris, engagée depuis plusieurs années sur les questions écologiques

Benoit Halgand

diplômé de polytechnique, membre de la Fraternité politique, engagé pour la cause écologique

1 mars 2022

Foi et société

Evangélisation et sobriété

Urgence ! Notre monde vit dans l’urgence : urgence écologique, urgence sociale, urgence sanitaire, urgence démocratique, urgence d’annoncer le Christ… Plus nous sommes confrontés à ces défis pressants, plus nous avons envie d’agir vite pour tâcher d’y répondre à temps. Coincés dans une frénésie incessante, tels des hamsters dans leur roue, nous dilapidons notre énergie sans comprendre qu’il n’y a en fait qu’une véritable urgence : celle de ralentir. En effet, ce ne sont pas différentes crises qui coexistent, mais un seul et même problème qu’il s’agit d’aller chercher à la racine. Car toutes ces urgences s’originent dans le même constat : nous perdons notre capacité à être en relation

Or, la vie à la suite du Christ que nous voulons annoncer vient précisément se déployer dans l’ensemble de notre vie relationnelle, au coeur des trois relations essentielles à tout être humain : la relation avec Dieu, la relation avec notre prochain, la relation avec l’ensemble du vivant. Et si les urgences sont si grandes, c’est parce que ces différentes relations n’ont jamais été autant malmenées. Jamais l’agnosticisme n’a été aussi élevé que dans nos sociétés occidentales contemporaines, le rationalisme poussé à l’extrême et le paradigme technocratique éloignant toute spiritualité de nos modes de pensée et de gouvernement. L’individualisme, lui aussi, semble atteindre son paroxysme au sein de nos structures sociales : le déclin du travail salarié, l’externalisation des missions de service public ou encore la chute de la participation à la vie politique sont autant d’indices qui soulignent une perte massive de la notion de collectif. Enfin, jamais l’humanité n’aura été à ce point déconnectée du reste du vivant : entassée dans les villes, nourrie de produits artificiels, plongée dans un monde virtuel.

De ces différentes ruptures découlent une incapacité à être en relation avec nous-même, engendrant un puissant sentiment de vide, qu’un consumérisme acharné se propose de combler, par l’accumulation de biens et d’expériences, dans un rythme de vie en constante accélération.

Pour restaurer ces relations brisées, nous devons accepter de faire un détour, choisir de perdre, ou plutôt prendre du temps. Prendre le temps de l’intériorité : se mettre à l’écoute de l’Esprit Saint, accueillir la Parole, entrer en dialogue avec le Père. Prendre le temps de la fraternité : reconnaitre l’image du Christ dans son prochain, accueillir l’Autre comme un frère, durer dans la relation pour le rejoindre et se recevoir mutuellement. Rencontrer celui qui n’est pas comme moi, le plus pauvre, l’étranger, le migrant ; l’accepter dans sa différence et sa fragilité. Prendre le temps de la contemplation : renouer cette connexion perdue avec la Création, se sentir dépendant du vivant. Reconnaitre en chaque créature la présence du Créateur et chercher à entrer en communion universelle avec l’ensemble des êtres vivants.

C’est pourquoi l’évangélisation ne peut pas se limiter à une dimension spirituelle ; elle doit engager une démarche intégrale, capable de répondre conjointement aux différents maux de notre temps. Isoler la déchristianisation des enjeux écologiques et sociaux nous empêche de comprendre la nature systémique de la crise que traverse notre époque ; annoncer le kérygme sans donner des pistes pour l’incarner appauvrit la portée du message évangélique et prive notre monde de cette ressource essentielle à la résolution de toutes nos urgences. Notre génération, bien consciente d’habiter un monde malade et souffrant, est en quête de solutions pour le guérir ; et l’Eglise est dépositaire d’un remède puissant. C’est pourquoi elle ne doit plus seulement se demander comment annoncer l’Evangile, mais plutôt comment permettre à chaque être humain de vivre une conversion écologique et fraternelle à la suite du Christ. Penser le Salut uniquement comme un enjeu individuel ne permettra pas de répondre aux défis de notre temps : quand la survie de l’humanité et de la Création entière est menacée par le dérèglement climatique, les questions existentielles changent de dimension, et appellent à un renouvellement de la réponse de l’Eglise. Le Pape François, dans son encyclique Laudato Si’, pose les jalons de cette nouvelle spiritualité écologique, dont la sobriété est une des caractéristiques essentielles : « La sobriété, qui est vécue avec liberté et de manière consciente, est libératrice. Ce n’est pas moins de vie, ce n’est pas une basse intensité de vie mais tout le contraire ; [..] On peut vivre intensément avec peu, surtout quand on est capable d’apprécier d’autres plaisirs et qu’on trouve satisfaction dans les rencontres fraternelles, dans le service, dans le déploiement de ses charismes, dans la musique et l’art, dans le contact avec la nature, dans la prière. Le bonheur requiert de savoir limiter certains besoins qui nous abrutissent, en nous rendant ainsi disponibles aux multiples possibilités qu’offre la vie. » (LS 223).

Si l’Eglise annonce de manière de plus en plus évidente cette vertu de la sobriété, elle est toutefois encore en chemin et doit aspirer à vivre sa propre conversion écologique et fraternelle. « Vivre la vocation de protecteurs de l’oeuvre de Dieu est une part essentielle d’une existence vertueuse; cela n’est pas quelque chose d’optionnel ni un aspect secondaire dans l’expérience chrétienne. » affirme le Pape (LS 217). Elle pourra alors entraîner à sa suite tous les hommes qui, édifiés par cette manière de vivre en cohérence avec le message évangélique, pourront remonter à la source et rencontrer Celui qui nous a enseigné cette voie : le Christ. De plus en plus de jeunes de notre génération s’impliquent dans les luttes sociales et écologiques ; leurs préoccupations font naître en eux une grande soif de Dieu, ainsi qu’une intense recherche spirituelle. Malheureusement, peu reconnaissent en l’Eglise une source d’inspiration, préférant se tourner vers les sagesses orientales, le chamanisme, du yoga etc. ; le manque d’exemplarité et d’engagement des chrétiens sur les questions d’écologie intégrale expliquant en partie ce désintérêt. L’Eglise a donc à intégrer ses propres trésors spirituels pour pouvoir les donner au monde ; elle doit se convertir pour pouvoir annoncer.

Cet article fait partie du numéro 72 de la revue FOI

Evangéliser autrement?

mars-avril-mai 2022

Regard sur le monde   Vie de l'église  

Ces articles peuvent aussi vous intéresser…

 

Je verrai toujours vos visages

Réalisé par Jeanne Herry en 2023, le film « Je verrai toujours vos visages » a fait découvrir au grand public l’existence et la pratique de la justice restaurative. S’inspirant de faits réels, le film traduit fidèlement la réalité de ces rencontres entre victimes et auteurs d’a...

Rabbin à Marseille

L’autre אחר

Haim Bendao

Né d’un père égyptien et d’une mère tunisienne, Haïm Bendao a eu un parcours aux rencontres multiples, le formant à la rencontre de l’autre. Aujourd’hui, Rabbin dans le 14ème arrondissement de Marseille, Haïm Bendao participe, avec toute une série d’actions sociales, mais aussi in...