Sr. Tiphaine Tabouy

Soeur consacrée, ccn, Tchad

1 mars 2022

Témoignage. Tchad

Evangéliser par le service

"Annoncer" et "dénoncer" sont deux des moteurs de l’évangélisation (cfr M. Hélène Robert, p. 13). Pour certains et certaines, cela prend l’allure du service des frères et soeurs, un service concret, celui du soin, à travers lequel la tendresse de Dieu peut être communiquée. Dans le centre de soins St Luc, près de Moundou, au Tchad, une attention particulière est prodiguée aux femmes enceintes et à leurs enfants.

J’aime me rappeler cette parole que l’ancienne supérieure de la communauté de Bénédictines de Lolo, du diocèse de Moundou, m’a dit un jour : « Jésus ne nous a pas dit que ça serait facile [de le suivre, de l’annoncer, de le servir], mais il nous a dit que ça serait passionnant ». C’est à ça que doit ressembler le coeur du Christ. Un coeur passionné : passionné d’amour pour son Père et passionné de faire sa volonté; passionné d’amour pour l’homme et toute la création; passionné parce que l’Esprit Saint souffle dans son coeur.

Qu’en est-il de mon coeur ? Suis-je une passionnée d’amour pour Dieu : Père, Fils et Esprit Saint ? Une passionnée d’amour qui cherche à vivre par la grâce de Dieu le Royaume dès ici-bas ? Une passionnée d’amour pour les hommes et les femmes que je rencontre chaque jour ? Une passionnée d’amour pour les frères et soeurs que le Seigneur me donne ?

Il s’agit du Royaume. Il s’agit de cette perle de grand prix, qu’un homme a découverte. Il va vendre tous ses biens pour l’acheter. C’est le coeur de l’homme qui est comblé d’être simplement aimé. Cet amour change tout. Il met en mouvement, il appelle à la conversion, à l’action, au service, au don de soi-même. Il appelle à la confiance en l’Esprit Saint qui vient me montrer chaque jour là où le Seigneur m’attend, vers qui le Seigneur m’envoie. Je suis aimée et je veux dire son amour.

Au centre de santé, où je suis en mission, il s’agit de dire par des actes plus que par des mots : « Tu es aimé(e) et tu as de l’importance ». Soigner une plaie, perfuser un patient, chercher un donneur de sang, vendre des médicaments, établir un diagnostic, vacciner des enfants, prélever un malade, … Oui, on est dans l’action; et l’action devient prière à partir du moment où je tourne mon coeur résolument vers Celui de qui je reçois tout, à partir du moment où, par grâce, je me reçois sans cesse de cette source divine. C’est avec la grâce de Dieu, et non mes petites forces, qu’Il peut passer et que l’Amour peut se dire. Ce que j’aime le plus, c’est que, chaque jour, toute l’équipe se retrouve à 8h pour prier ensemble. On chante, on rend grâce, on écoute l’Evangile du jour, on confie nos intentions de prière. C’est tout simple et pourtant nous puisons ici la force dont nous avons besoin pour la journée. On est ensemble au service des malades parce que « un frère aidé par son frère, est comme une ville forte » (Pv 18,19). Le premier témoignage et le plus grand service que j’ai à donner au personnel, c’est d’exercer la miséricorde. Etre la première à m’abaisser et demander pardon. C’est vrai que je suis la Française, la blanche, l’étrangère. Mais, pour moi, je suis avant tout leur soeur qui est là pour être avec eux, mes frères tchadiens, chrétiens ou musulmans, sudistes ou nordistes, ngambaye ou sarh. Dans tout ce que nous faisons ici, la priorité est de mettre en valeur la vie de chacun : oui, ta vie vaut la peine qu’on se batte pour elle !

Dans tout ce que nous faisons ici, la priorité est de mettre en valeur la vie de chacun : oui, ta vie vaut la peine qu’on se batte pour elle !

Je me rappelle du soir où j’ai été appelée au centre de santé par l’infirmier de garde vers 23h. Il fallait amener une patiente en travail à l’hôpital central de Moundou, à 30 minutes de chez nous. Son bébé était en souffrance. Je suis partie avec la femme en travail et deux tantes. Quand on est arrivé, la maman est descendue de la voiture et elle a accouché sur le parking. Je l’ai assistée pour l’accouchement, sans gant, avec la lampe de poche dans la bouche pour éclairer (parce qu’il n’y a pas d’éclairage), et le bébé est né sur le sable du parking, respirant à peine. Le temps d’attraper un pagne pour poser le bébé dessus et il fallait le réanimer. Avec mes deux doigts j’ai massé son coeur. Je regardais la maman pour voir si elle comprenait la gravité de la situation. La sage-femme de l’hôpital est enfin arrivée et a emmené le bébé dans la maternité. Quelques minutes après, on repartait. Sur la banquette arrière, il y avait la maman qui venait d’accoucher, une tante qui tenait le placenta et l’autre qui tenait le corps du bébé décédé. En rentrant à Ku Jéricho je ne ressentais aucune émotion, je n’avais pas de larme, pas de mot. Mon coeur m’a paru vide et j’ai eu peur : peur que mon coeur devienne un coeur de pierre …

L’heure de la pesée au centre de soins St Luc

Le Pape François écrit : « Nous aussi, aujourd’hui, vivons à une époque où l’évangélisation passe à travers le témoignage de la proximité et de la charité. A travers le témoignage du visage miséricordieux de Dieu. Evangéliser conduit à poser notre joue sur la joue de celui qui souffre, dans le corps et dans l’esprit ». L’appel du Seigneur pour moi à ce moment était simplement d’être là, toute proche. Je rends grâce en repensant à cette nuit, parce qu’avec la grâce de Dieu, ma seule présence a pu dire quelque chose de Lui malgré mes limites et mes faiblesses, malgré mon coeur vide. Il était certainement important pour cette maman qu’on se batte pour la vie de son enfant.

J’écoute souvent ce chant ces temps-ci : « Kingdom come » de Rebecca St James. J’aime ces paroles qui disent : « Let your Kingdom come, let it start with us ». Nous avons tous un appel particulier. Le Seigneur nous demande seulement de nous laisser faire dans ses mains car son projet est magnifique et il se sert de tout. Un des plus beaux cadeaux que je reçois au Tchad, c’est d’apprendre à vivre l’instant présent, à ne pas être comme prisonnière du temps parce qu’il faut aller vite pour attraper le train qui ne m’attendra pas. Le temps est un cadeau, il ne m’appartient pas. Le jour donné est un cadeau et être présente à celui qui vient à moi est la première marque d’amour que je peux lui donner. C’est le premier service que j’ai à lui rendre : être avec, être à côté, être toute proche.

Une soeur nous a raconté l’autre jour une anecdote qui l’a beaucoup marquée. On venait de finir le dîner et elle se dirige vers la cuisine pour commencer la vaisselle. Elle était seule avec Thérèse. Les autres frères et soeurs tardaient à venir pour aider. Cette soeur se met à râler contre eux. Thérèse dit alors : « Si tu fais la vaisselle, fais-la avec amour, sinon, il vaut mieux ne pas la faire. » Elle nous disait que ces mots l’ont rendue libre de choisir de rendre ce service à ses frères. Ils l’ont rendue libre de les aimer à travers ce service.

Il y a des soirs où on se regarde et c’est à se demander lequel d’entre nous est le plus fatigué. Et là me revient cette parole d’un frère : « La fatigue du missionnaire [ou du serviteur], c’est la bonne fatigue ». Qui a acheté le pain ? Il faut aller au marché, aller chercher les enfants à l’école, faire le ménage des chambres d’accueil, trouver des serviteurs cuisine, aller visiter un malade, rencontrer des parents d’élève, réparer le groupe électrogène etc.

« Mes petits-enfants, n’aimons pas en parole et de langue, mais en actes et dans la vérité » (1 Jean 3, 18).

L’essentiel pour moi se résume dans ces quelques mots qu’on dit ici, quand on se dit au revoir : « On est ensemble ! »

« Mes petits-enfants, n’aimons pas en parole et de langue, mais en actes et dans la vérité » (1 Jean 3, 18).

Joie devant la vie qui vient!

Cet article fait partie du numéro 72 de la revue FOI

Evangéliser autrement?

mars-avril-mai 2022

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