Bénédicte Bouillot

soeur consacrée, ccn Docteure en philosophie, membre du Comité théologique de la CORREF, professeure ordinaire, département « Philosophie, religion, mystique » aux Facultés Loyola Paris

6 juin 2024

Un livre, deux auteurs

Eveille-toi, mon âme !

Habitons-nous véritablement notre âme, siège de notre identité profonde, qui nous ajuste en même temps au monde, aux autres, à Dieu ? C’est par notre âme en effet que nous pouvons être ouvert au monde, y assumer notre responsabilité, sans nous y perdre. Edith Stein nous aide à prendre conscience que vivre avec un supplément d’âme est toujours possible puisque l’âme abrite l’infini. Elle nous guide vers cette source inépuisable de vie en nous, et nous donne le goût de réveiller notre âme peut-être un peu endormie, pour être véritablement nous-mêmes, dans un dépassement constant de nous-mêmes.

Pourquoi ce livre ?

Ce petit livre s’efforce de présenter la pensée de l’âme d’Edith Stein, dans sa profondeur, son originalité, et son actualité. La notion d’âme, qui a été au cœur de toute la pensée traditionnelle et de la spiritualité chrétienne – pensons à Ignace de Loyola qui nous exhorte sans cesse à « aider les âmes » – a été jugée au 20e siècle non nécessaire ou non adéquate pour penser l’existence humaine, et écartée par les sciences humaines, la philosophie, voire même la théologie.
Or l’intérêt de la démarche d’Edith Stein (1891-1942) est d’établir au contraire que l’âme correspond à une expérience que l’on peut décrire et analyser ; que les dimensions fondamentales de notre existence (corporéité, identité personnelle, liberté, intériorité, rapport à l’altérité…), et nos potentialités les plus hautes, ne peuvent être pensées sans l’âme : on ne peut en rendre compte avec simplement les notions de conscience, de sujet, ni avec le couple corps/esprit, surtout quand l’esprit est réduit à la raison objectivante, à l’intellect ou à une puissance très performante de calcul, comme l’intelligence artificielle – qui justement n’a pas d’âme …or tout le sens de l’humain est là.

Edit Stein

L’expérience de l’âme.

Edith Stein met l’âme en lumière à partir d’une attention particulière à la dimension affective de notre rapport au monde. Dans le sentiment, à la différence de la connaissance pure, je ne peux pas m’oublier, je me sens impliqué. En sentant quelque chose, je me sens moi-même être affecté. Or le sentiment est toujours aussi sentir une valeur, et les valeurs sont elles-mêmes corrélées à des couches de profondeur en nous. Nous sentons que la douleur liée à une perte, par exemple, émane de couches intérieures plus ou moins profondes selon la valeur de l’objet disparu : la perte d’un bijou va affecter une couche intérieure moins profonde que s’il s’agit d’un bijou offert par un être cher, et a fortiori si cet être cher a disparu.
Se découvre ainsi un espace intérieur, formé de couches de profondeur dont nous ignorons les limites, et qui se dévoile à nous à la faveur de nos expériences, à condition bien sûr d’être dans une disposition d’ouverture et d’accueil…Rien là d’automatique.

L’âme comme relation.

Loin donc de toute opposition entre intériorité et extériorité, l’âme est au contraire ce par quoi la réalité extérieure – à laquelle nous ouvrent le corps et l’esprit –, est ressentie, intériorisée, faite « chair et sang ». C’est dans l’âme que se discerne la valeur de ce qui se présente, d’une manière qui, tout en impliquant le raisonnement, engage aussi l’affectivité profonde, à travers le sentir des valeurs.
Vivre avec une âme éveillée, c’est donc apprendre à réconcilier ces dimensions de l’affectivité et de la raison objectivante, apprendre à penser avec le cœur. Je peux être très informé, ou raisonner de manière très rigoureuse et objective sur les événements, et pourtant ne pas me laisser toucher personnellement, ne pas les accueillir comme ils le méritent, ni donc y répondre de manière ajustée. Un discernement n’est pas un algorithme, un simple calcul aussi performant soit-il, capable de prendre en compte tous les paramètres possibles d’une situation.  

Vivre avec une âme éveillée, c’est donc apprendre à réconcilier ces dimensions de l’affectivité et de la raison objectivante

Edith Stein

Âme et identité personnelle.

Loin de tout intimisme, l’intériorité de l’âme est donc lieu relationnel par excellence : le lieu à partir duquel les situations, les relations peuvent être vécues au niveau de profondeur qu’elles méritent. Cela, chacun à sa manière propre. Car si les valeurs sont objectives (par quoi un partage, une éthique sont possibles), elles ne nous appellent pas tous de la même manière ; le rapport entretenu avec elles est marqué par notre singularité propre – le noyau de l’âme.
Il en va des valeurs comme des œuvres d’art : leur écho en nous est toujours marqué d’une note personnelle, qui se découvre d’autant mieux qu’on est plus attentif. Face à une même situation, les valeurs ne nous appellent pas de la même manière. Et nous serons davantage sensible à certaines qu’à d’autres : la justice, la vérité, la beauté… L’accueil des valeurs dans l’âme, la signification qu’elles revêtent, la manière dont elles sont assumées et attestées dans une existence, et dans le type d’action, de création qu’elles vont générer – tout cela est irréductiblement marqué par notre couleur propre. Même si cela peut susciter des incompréhensions, c’est ce qui fait que chacun a une place et une responsabilité uniques dans ce monde.

Âme et discernement.

Et c’est à travers nos Oui à Dieu prononcés dans le secret des profondeurs de l’âme que s’écrit l’histoire du Salut.

Le discernement qui se fait à l’intérieur de l’âme a donc toujours une marque personnelle : à quoi suis-je appelé aujourd’hui, dans ma situation ? Comment les valeurs résonnent-elles en moi ? L’homme est appelé, convoqué par les valeurs, qui sont porteuses de vie : tout ce qui est porteur de vérité, de justice, de beauté, de bonté est vivifiant, dilate notre être. On peut écouter ou non l’appel, y répondre ou non, attester ou pas ces valeurs à travers nos décisions, nos actions… Mais fondamentalement, c’est cet appel des valeurs, l’attention à ce qui nous dilate ou nous rétrécit (consolation/ désolation…) qui conduit à creuser toujours davantage notre intériorité, et à enrichir notre être, le vivifier, en l’ordonnant à ces valeurs.
Cet appel qui se fait entendre à travers les valeurs rejoint l’appel du Verbe intérieur, présent dans le fond intime de l’homme. Il y a ainsi un lien entre cette juste réceptivité aux valeurs, même si elles ne sont pas référées à Dieu, et l’attitude de celui qui vit ouvert à la grâce et docile à l’Esprit-Saint.

L’âme, principe d’unité.

Ultimement, l’âme, le lieu de la plus grande intimité est aussi celui de l’hospitalité accordée au Tout-Autre. « L’intériorité la plus profonde de l’âme est la demeure de Dieu … celui qui ne trouve pas Dieu ne parvient pas non plus jusqu’à lui-même (quels que soient les soins qu’il prend encore de lui-même) ni à la Source de la vie éternelle qui l’attend dans son intériorité la plus profonde ».

Et c’est à travers nos Oui à Dieu prononcés dans le secret des profondeurs de l’âme que s’écrit l’histoire du Salut. Ces oui silencieux sont une force de créativité et de renouvellement du monde, même si l’histoire officielle n’en parle pas. Dans ces Oui à Dieu, le plus intime rejoint le plus universel… tel est le secret de l’âme, médiatrice entre le corps et l’esprit, entre l’intérieur et l’extérieur, entre moi et l’autre, à l’image de l’homme, médiateur entre la terre et le ciel. Toute recherche d’unité au cœur du monde et de l’Église peut ainsi trouver une force privilégiée dans cette vie profonde de l’âme, qui ne nous retranche pas en nous-même comme dans une citadelle fortifiée, mais nous aide à vivre notre rapport au monde et aux autres dans un repos qui n’est pas désintéressement du monde et de ses souffrances, mais qui procède de cette source de vie et de paix en nous, plus forte que toutes les turbulences et les agitations du monde.

Il en va des valeurs comme des œuvres d’art : leur écho en nous est toujours marqué d’une note personnelle, qui se découvre d’autant mieux qu’on est plus attentif.

En fonction des actes dans lesquels vit le « Je », il a sa place ici ou là dans l’âme. Mais il existe dans l’espace de l’âme un endroit où il a sa véritable place, le lieu de son repos, qu’il doit chercher tant qu’il ne l’a pas trouvé, et vers lequel il doit toujours revenir lorsqu’il en est parti : c’est le point le plus profond de l’âme. Ce n’est qu’à partir de là que l’âme peut se « rassembler », car il n’existe pas d’autre point à partir duquel elle pourrait s’embrasser entièrement. Ce n’est qu’à partir de là qu’elle peut prendre des décisions importantes, qu’elle peut s’engager pour quelque chose, qu’elle peut s’abandonner, se donner.

▪️ B. B.  

Cet article fait partie du numéro 81 de la revue FOI

Vie intérieure

juin-juillet-août 2024

Formation Chretienne  

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