Estelle Sogbou

ccn, sœur consacrée, doctorante en théologie, Centre Sèvres, Facultés Jésuites, Paris

3 janvier 2023

Femme africaine théologienne

Faire jaillir la Parole

Il y a une vingtaine d’année lorsqu'a commencé mon parcours de formation en théologie, je ne projetais pas de faire carrière dans ce métier. Il n’était pas rare d’entendre la question : « A quoi cela te servira-t-il, en plus tu ne peux pas être prêtre ? Tu ne pourrais pas faire quelque chose de bien, pourquoi ne pas poursuivre tes études de droit ? ». Ou alors : « Milites-tu pour l’ordination des femmes ? ». Bien que nous soyons au début des années 2000, il n’allait pas de soi que des femmes fassent de la théologie.

Profession Théologienne ?

A ces questions, ma réponse était de dire  : «  La Communauté me l’a proposé  ; je fais partie d’une Communauté de formation donc c’est important  d’être soi-même formée !  ». Autant de réponses toutes faites qui me permettaient de répondre sans mettre personne mal à l’aise et me cacher moi-même mes propres désirs. De fait, j’étais fascinée par la perspective de faire de la théologie, d’apprendre à rendre compte de tout ce qui était mis en mouvement en moi et de ce que je pouvais saisir du rapport au monde, à la foi en général, à l’Eglise et à ma tradition. Oui ce serait pour moi ! Une conversation avec un ecclésiastique un peu avant la fin de mon 1er cycle de théologie m’a permis de réaliser où je me tenais. A son interrogation de savoir si les études de théologie pour moi reposaient sur une revendication secrète de l’ordination des femmes, ma réponse a été de lui dire que dans l’Eglise, il n’y a pas que le ministère ordonné, comme unique ministère. En effet, ma rencontre avec des théologiens comme Hervé Legrand op, Elisabeth Parmentier, théologienne protestante française, commençaient à ouvrir mon regard et me convaincre que ce que je pouvais ressentir comme appel dans ce ministère n’est pas complètement tordu. Même si j’avais du mal à me représenter ce que cela pouvait être en réalité d’être une femme africaine théologienne.

La tentation du masculin

 S’il y a un défi non moins négligeable c’est celui de l’altérité, la relation avec l’autre genre. Celui que je nomme « la tentation du masculin  ». La relation avec les collègues masculins n’a aucune évidence et porte les marques d’une complexité comme toute relation à la différence. Les collègues hommes, et même les autres femmes, ont parfois des adversaires à abattre ou des modèles auquel on veut inconsciemment correspondre au point de nier son être femme. En effet, le milieu dominé pendant longtemps par des hommes a fait aussi de ceux-ci pendant longtemps les uniques références académiques. Des maîtres que l’on cherche absolument à convaincre ou à qui on veut plaire – comme une fille devant son père (ce qui fût mon cas) – Ils sont aussi ces compagnons de route, des partenaires intellectuels avec qui les discussions et disputation ont été sources de croissance et de fécondité. Cependant, l’ajustement est toujours à chercher.

Le cadre communautaire n’est pas exempté de cette recherche de l’attitude juste. S’il est porteur, il est aussi provocateur. Quelle légitimé me donne ce parcours ? A la fin je ne vais pas être ordonnée ? Mais oui, c’est bien d’être formée et après ? Quelle reconnaissance ? Alors deux manières d’y répondre : entrer dans la compétition ou s’écraser et ne pas s’investir. Ne pas avoir d’ambition. De toutes les façons comme sœur, tu finiras quelque part dans une maison à cuisiner ou faire des organigrammes ! Ainsi bonjour la jalousie ! Mais heureusement, cela ne finit pas toujours ainsi !

« Est-ce qu’être théologienne signifie perdre sa féminité ? »

Un jour, une étudiante en théologie de la paroisse universitaire à Bonn, où j’ai été en mission, me posa la question suivante : « Est-ce qu’être théologienne signifie perdre sa féminité ? ». Surprise, je lui demandai de préciser ce qu’elle voulait dire, elle reprit tout simplement : « Je n’ai jamais rencontré de théologiennes qui ose enfiler une robe ou une jupe. C’est comme si ces vêtements étaient bannis de leur garde-robe. Je suis incapable de les distinguer de leur collègues hommes à la l’université. » J’ai été très interpellée par sa réponse, même si j’ai trouvé un peu réducteur sa définition de la féminité par le fait de mettre des robes. Mais ce qu’il y a eu de vrai et que je garde en mémoire jusqu’à aujourd’hui, c’est qu’elle attendait cette plus-value de la théologienne, Quelles sont ces caractéristiques propres ?

Pour une théologie au féminin Ces dernières années mon chemin a croisé non seulement des théologiennes africaines, européennes, américaines avec qui j’ai appris et continue d’apprendre. Nous sommes amenées, comme corps de métier à apporter notre touche propre. C’est un chemin de notre humanité. Notre relation homme-femme est asymétrique. Mais il s’agit d’une asymétrie, non d’une violence, d’une différence fondamentale inscrite en notre chair. Il ne s’agit pas non plus de forcément penser en termes d’une complémentarité mais de deux manières différentes d’être au monde, de faire de la théologie. Chacune porte ses richesses, ses limites. Ces approches sont cependant appelées à trouver une harmonie.
Il y a une sentence dans ma langue maternelle qui dit : « Tant qu’il reste une femme dans un clan, ce clan ne se perdra pas ». Si je reprends cette sentence pour ma mission aujourd’hui j’entends une chose : il y a un avenir là où il y a des femmes. Faire de la théologie, enseigner la théologie c’est donner cette parole qu’il y a toujours un avenir et un advenir. On peut continuer d’espérer pour le monde et pour l’Eglise. Par ailleurs, je crois aussi que c’est une dimension féminine de notre humanité que de faire advenir à la parole et la parole est créatrice. En d’autres termes, faire de la théologie au féminin, c’est être à mon humble place une théologienne qui apprend avec d’autres à faire jaillir la Parole. Il y a dans l’enseignement une dynamique concomitant à la maternité. Il y a un appel à être « mater et magistra» .

Faire de la théologie au féminin, c’est être à mon humble place une théologienne qui apprend avec d’autres à faire jaillir la Parole.

C’est le sens que je donne aujourd’hui à mon appartenance au Circle of Concerned African Women Theologians 1 , une initiative des premières femmes théologiennes africaines, que j’ai rejoint au mois de juin 2020. De fait, ce fut pour elles un long chemin pour faire entendre leur voix sur le continent africain. J’ai vu dans cet appel à appartenir au Circle la reconnaissance d’une ainée, Esther Mombo, théologienne bibliste anglicane. L’enjeu est de faire de la théologie en mettant en évidence comment ce que je reçois de ma culture, marquée par son passé beau et douloureux à la fois, féconde la théologie. Cependant, pour moi l’héritage est double car cette terre européenne a aussi façonné ma manière de faire de la théologie et d’en rendre compte. Il s’agit pour moi d’articuler les deux, non pas chercher un équilibre, car je crois qu’il y aura toujours une forme de déséquilibre avec laquelle il me faudrait apprendre à vivre. Peut-être est-ce là ma couleur propre. C’est pourquoi, je voudrais terminer avec la dernière strophe de « Still I rise » un poème de Maya Angelou :

Leaving behind nights of terror and fear 
I rise 
Into a daybreak that’s wondrously clear 
I rise Bringing the gifts that my ancestors gave, 
I am the dream and the hope of the slave. 
I rise 
I rise 
I rise. 
En laissant derrière moi des nuits de terreur et de peur 
Je m’élève 
Vers une aube merveilleusement claire 
Je m’élève 
Apportant les présents que mes ancêtres m’ont donnés, 
Je suis le rêve et l’espérance de l’esclave. 
Je m’élève 
Je m’élève
Je m’élève2.

[1] Circle of Concerned African Women Theologians est une organisation panafricaine œcuménique regroupant des théologiennes d’Afrique et de la diaspora Africaine. Elle a été fondée en 1984 au Ghana par Prof Mercy Amba Oduyoyé.
[2] Traduit par Olivier Favier. Extrait du recueil And still I rise, 1978.

Cet article fait partie du numéro 76 de la revue FOI

Ecouter la voix des femmes

mars-avril-mai 2023

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