« François le Réformateur » d’Austen Ivereigh

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Austen Ivereigh, l’auteur du livre François le Réformateur était comme préparé à l’écriture de cette biographie du pape François.

En effet, journaliste spécialiste du Vatican, ce docteur en histoire a fait porter sa thèse sur l’Eglise et la politique en Argentine. De plus il connaît très bien par engagement personnel la spiritualité ignatienne. Il était donc légitime pour nous expliquer ce qui a façonné Jorge Mario Bergoglio durant les 76 années qui ont précédé le début de son pontificat. Qui donc était Jorge Bergoglio avant de devenir François ?

Le livre n’est pas une biographie linéaire de Jorge Bergoglio. L’auteur cherche à nous présenter le pape comme un homme nourri par son histoire propre et celle de son pays. Ainsi de chapitre en chapitre nous oscillons entre l’histoire argentine de l’homme et ce que celle-ci nous donne à voir chez le souverain pontife.

L’histoire de l’Argentine durant les 76 premières années du pape est une longue série de dictatures militaires. Au péronisme succèdera une dictature féroce durant laquelle le pays vit de douloureux épisodes de violences et de massacres notamment durant la guerre sale. Jorge Bergoglio alors responsable des Jésuites dans son pays se trouvera confronté à de délicats arbitrages et négociations menées dans la discrétion au risque de mécontenter les acteurs de tous bords.

Très jeune le futur pape a choisi la spiritualité ignatienne. Le livre nous fait découvrir le rôle capital qui a été le sien pour réformer les jésuites. Ceux-ci, après avoir connu un grand développement et un pouvoir important avaient été expulsés au XVIIIème siècle et la Compagnie de Jésus dissoute. Rétablie au XIXème siècle la Compagnie avait repris place dans les collèges argentins dans les années 1850. L’art du discernement et les exercices étaient oubliés. C’est dans cette pauvreté que Jorge lui-même a été formé. L’Esprit Saint veillait car il acquit toutefois cette capacité du discernement spirituel qui est devenu sa seconde nature. Nommé directeur du séminaire peu après sa propre ordination (1969), les piliers de la spiritualité ignatienne retrouvèrent leur place. Mais cette formation spirituelle trouve son sens pour Jorge que si elle est constamment incarnée. C’est ainsi que les étudiants sont envoyés semaine après semaine dans les barrios de la ville au service des plus fragiles.

Ce qui frappe dans ce livre c’est la découverte de la constance de l’intuition spirituelle de Jorge Bergoglio. Il n’a cessé d’exhorter ceux dont il avait la charge à entrer dans une certaine intranquillité de l’âme par rapport aux plus pauvres. Si la prière, l’accompagnement et l’art du discernement sont premiers pour lui et dans la vie de tout croyant, ils ne le sont que dans la mesure où celui-ci en conséquence quitte son confort et ses sécurités pour aller aux périphéries. Le cercle de Jorge Mario Bergoglio s’est juste élargi du séminaire à la Province, puis de l’archevêché de Buenos Aires à Rome. Faire aujourd’hui de la miséricorde le vrai visage de Dieu est le point clé de l’idée que François se fait d’une Eglise missionnaire qui sort d’elle-même et proclame que Dieu est amour.

« N’oublions jamais que le vrai pouvoir est le service et que le pape aussi, pour exercer le pouvoir, doit entrer toujours plus dans ce service qui a son sommet lumineux sur la croix. » 

EXTRAITS DU LIVRE

LE KAIROS DE LA MISÉRICORDE

« Aux journalistes qui l’accompagnent durant le vol de retour de Rio de Janeiro, en juillet 2013, François annonce une nouvelle ère, un kairos de la miséricorde, rappelant comment le père du fils prodigue de l’Evangile, au lieu de reprocher à celui-ci la fortune qu’il a dilapidée, organise une fête à son retour. ‘’Il ne s’est pas contenté de l’attendre ; il est sorti pour aller à sa rencontre. C’est cela la miséricorde, le kairos.’’ Toute sa vie, Jorge Bergoglio a insisté sur cette qualité de Dieu qui prend l’initiative, qui sort pour venir nous trouver, qui nous surprend avec son pardon. ‘’Voici ce qu’est l’expérience religieuse  : l’étonnement de rencontrer quelqu’un qui vous a attendu tout ce temps’’, dit-il en 2010 ; ‘’Dios te primerea’’, ajoute-t-il, ‘’Dieu te passe devant’’. Primerear, à Buenos Aires, veut dire familièrement « passer devant ». Attribué à Dieu, ce bergoglisme peut prêter à sourire…Imaginez Dieu fonçant tête baissée avec insolence pour vous rafler la place ! » p. 27

«  L’option préférentielle pour les pauvres se retrouve dans toutes ses décisions pastorales, éducatives et politiques, elle est la clé de ses choix de vie et de son témoignage personnel. Mais elle est aussi une priorité en soi. Elle signifie concentrer les ressources et les efforts sur les zones défavorisées. Jorge Bergoglio fait passer le nombre de prêtres des bidonvilles de huit à vingt-six et passe au moins une après-midi par semaine dans les villas. Mais la crise affecte la classe moyenne inférieure avant tout, surtout à partir de 2001, ce qui l’amène à mobiliser les catholiques pour apporter de l’aide à ceux qui sont dans le besoin, sous la forme de soupes populaires et d’une assistance matérielle. Alors que l’Etat se retire, l’Eglise à Buenos Aires étend massivement ses activités. Elle construit des écoles, des cliniques et des centres de désintoxication pour toxicomanes. Pour l’archevêque, l’option préférentielle pour les pauvres signifie aussi faire jouer son autorité en faveur des groupes sans protection ou vulnérables – ramasseurs d’ordures, prostituées, travailleurs victimes de la traite, migrants sans papiers, – s’organiser, mais aussi passer dans les médias pour influer sur l’action gouvernementale. » p. 317

Austen Ivereigh, François le Réformateur. De Buenos Aires à Rome,

Editions de l´Emmanuel, 2017

Cet article fait partie du numéro 61 de la revue FOI

A la source du pape François

juin-juillet-août 2019