P. Arnaud GOMA

curé de la paroisse de Coridon Fort-de-France, ccn

1 juin 2021

Masculinité et paternité aux Antilles

Guérir de l’humiliation

Arrivé en Martinique en août 2017 pour être au service de la paroisse de Coridon (Fort-de France), j’ai été très attentif à la situation des couples du pays, et particulièrement au phénomène de « matrifocalité ». Si celui-ci ne touche pas toutes les familles antillaises, elle représente cependant un type d’organisation, de structure et surtout de relations familiales courantes et anciennes.

Dans la famille matrifocale, c’est la femme qui est à la tête de sa tribu et qui élève seule son enfant. Je suis la mère, je suis le père ! Cette structure familiale perdure, et, de ce fait, les hommes sont davantage marginalisés. Cette structure familiale héritée de l’esclavage et de la colonisation a provoqué la relégation du père à la périphérie de la vie familiale. Cette absence ou irresponsabilité paternelle a rendu la femme omniprésente et seule garante de la mise au monde et de l’éducation des enfants. Entre autres choses qui m’ont surpris, je note l’expression : « La femme est le Potomitan de la famille », c’est la cheffe de famille. Je remarque aussi que plus de la moitié des petits enfants à baptiser ne porte pas le nom de famille de leur père biologique. Dans les échanges, mes interlocuteurs font la différence entre le père géniteur et leur papa, c’est-à-dire celui qui les a réellement élevés. Enfin, grande est ma surprise de constater la dominance féminine à plus de 98% dans toutes les réunions et assemblées de prière.

Le contexte

La crise de la masculinité s’enracine dans la dévalorisation et l’humiliation des hommes Martiniquais pendant les siècles d’esclavage et de servitude. Cette traite négrière a déformé l’être de l’homme, en établissant un rapport ambigu entre l’homme et la femme. Ce qui explique en partie le nombre ahurissant de viols et cas d’incestes dans notre société. Pastoralement, je n’hésite plus à prier pour la guérison et la libération des âmes blessées et en souffrance. C’est là que j’expérimente et observe la grande force du pardon. Il m’arrive de demander à un homme adulte de dire cette prière : « Je pardonne à mon père de m’avoir abandonné. Je lui pardonne son absence et son manque de soutien, d’affection ou d’attention. Je lui pardonne ses fuites, ses abandons, ses absences à la maison. Je lui pardonne d’avoir introduit dans le foyer d’autres femmes que ma mère et d’y avoir fait régner rivalité et haine. Ce qui a provoqué en moi des blessures intérieures qui m’ont empêché de m’épanouir comme homme. Je le délie et je l’acquitte de tout lien de servitude et je veux faire la paix de l’Esprit avec lui. » Amen !

Beaucoup de femmes élèvent seule leurs enfants. Dans certains cas, c’est la grand-mère, la tante ou une soeur qui a la charge des enfants. On observe une éclipse des valeurs et des expériences masculines au détriment d’une féminisation des garçons. Le déficit présentiel du père dans la vie du petit garçon peut durer jusqu’à l’âge adulte. On constate par exemple un nombre considérable de couples où la belle-mère interfère régulièrement dans les questions concernant le ménage du fils. L’image de la femme « Potomitan » a été favorisée par l’établissement des lois favorables aux « femmes seules ». Par exemple, beaucoup d’enfants portent le nom de famille de leur mère pour que cette dernière bénéficie des allocations allouées aux mamans élevant seules leur (s) enfant(s). Le contexte social donne plus de place à la mère ; c’est le cas par exemple de : la « Maison de la Femme, de la Mère et de l’Enfant » (sigle MFME). Aucune allusion n’est faite au père dans le processus de la naissance. Dans mes entretiens spirituels, je constate une forte présence de cas de dorlis ou maris de la nuit chez plusieurs femmes. Dans le bestiaire mythologique antillais, le dorlis est l’équivalent de l’incube. Je pense que ce « comportement dorlistique » est aussi la conséquence de l’absence des hommes. La majorité des femmes qui demandent la prière de libération pour cas de dorlis sont des femmes seules. Certains pensent que le père antillais en général et martiniquais en particulier n’est pas absent, mais « ailleurs ». Souvent dans des lieux de rassemblement masculin (combat de coqs, vente de rhum, etc.)

La crise de la masculinité s’enracine dans la dévalorisation et l’humiliation des hommes Martiniquais pendant les siècles d’esclavage et de servitude.

L’enjeu

Cette année, notre Evêque Mgr David Macaire m’a chargé de la Pastorale des Hommes au niveau du diocèse. L’enjeu de cette mission réside d’abord dans la découverte et la valorisation du « génie masculin ». L’homme a besoin d’être valorisé et honoré pour sortir de l’humiliation et des stéréotypes de l’homme battu, puni, martyrisé et bafoué, humilié et meurtri, stéréotypes hérités de l’esclavage. Le but de notre évangélisation est de retrouver la place de l’homme et du père dans le couple et dans la famille. La pastorale des hommes est intégrée à la grande pastorale de la famille. Redonner la place à l’homme, c’est aussi agir contre son « papillonnage » et son « marronnage » hors de la structure familiale.

Le rapport « homme-femme » est aussi à retrouver pour une meilleure organisation sociale et psychologique du rapport « père-enfant ». Le petit garçon ou la petite fille martiniquais doivent passer du temps avec leur père. C’est dans ce sens que la session CANA est un excellent outil pour la vie du couple, mais aussi du père avec ses enfants et surtout avec son ou ses fils. Comme l’a écrit Frantz Fanon 1, le malheur de l’homme est d’avoir été enfant. Ainsi, dans le catéchisme, nous organisons des temps spécifiques pour les papas. Par exemple, cet été 2021, nous organiserons un pèlerinage maritime pour les pères et leurs fils ou/et des parrains et leurs filleuls entre Fort-de-France et la commune des Trois îlets. Le 31 juillet, fête de St. Ignace de Loyola, sera l’occasion pour les fils et les pères de rendre grâce pour le don de la filiation et de la paternité. Une maïeutique de la masculinité et de la paternité est nécessaire pour faire toucher du doigt la « grâce d’être homme ».

Nous voyons ainsi que St. Joseph peut être un modèle pour les hommes, les époux et les pères aujourd’hui en Martinique. Sa figure inspire notre Pastorale des Hommes, dont le statut est non valorisé dans la famille ; car, comme on le lit dans la Genèse, : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ». (Gn 2,18) Mais il s’agit aussi d’éviter que la pastorale des hommes soit un lieu fermé et réactionnaire. Nous devons éviter de créer l’équivalent des « femens » pour hommes. Le risque de créer des « hommens » nous guette. Car le chemin du salut de l’homme passe par celui de la femme qui est « l’os de ses os et la chair de sa chair. » Il s’agit de retrouver cette interdépendance et complémentarité originelle qui fait que de deux, ils ne forment plus qu’un seul corps. Comme l’a écrit le Pape François dans la lettre apostolique Patris Corde, il s’agit de faire émerger des pères et des hommes aimés, dans la tendresse, dans l’accueil, obéissants à Dieu et au courage créatif.

Pour conclure

La figure masculine doit retrouver son identité voulue par le Créateur. Il en va du remède dans la crise de la famille antillaise. Hors du cadre du mariage (ou du divorce), l’homme est souvent défaillant. Mais même hors de la vie familiale, certains hommes assurent être présents selon leurs critères personnels (prise en charge financière des besoins de l’enfant, en cas de maladie, etc.) Ces pères incarnent une nouvelle génération de paternité symbolique ou « paternité solution ». Toutefois en aucun cas, ces pères, qui ne sont pas présents auprès de leurs enfants, ne se considèrent comme irresponsables ou absents. C’est la différence de temps entre les hommes et les femmes : le « chronos » et le « kaïros ». Le « chronos » est le temps linéaire donné par la montre. Alors que le « kaïros » est le temps qualitatif, le temps favorable. Du coup, certaines femmes sont satisfaites de l’homme parce qu’il s’occupe des besoins de l’enfant sans plus. « Time is money », le temps c’est de l’argent !

Car le chemin du salut de l’homme passe par celui de la femme qui est « l’os de ses os et la chair de sa chair. »

Le salut de nos familles, ici et maintenant, passe par la guérison de la blessure béante du père. Cette guérison nécessite un travail de vérité et de repentance. « La vérité vous rendra libre ». Tous les hommes d’ici ne sont pas descendants d’esclaves ; grande est ma joie de rencontrer aussi certains hommes qui ont bien intégré la part masculine et paternelle dans leur vie d’homme. En prenant exemple sur d’autres, notre société masculine peut embrasser des exemples de « vie réconciliée » et ainsi sortir de cette crise de l’identité masculine et paternelle. Nous savons qu’avec Dieu rien n’est impossible ! «Ô bienheureux St. Joseph, montre –toi un père pour nous, conduis-nous sur le chemin de la vie et obtiens-nous grâce, miséricorde et courage. Défends-nous contre le mal ! » Amen

Session Cana en Martinique
[1] Frantz Fanon (né en 1925 à Fort-de-France et mort en 1961 à Washington), est un psychiatre et essayiste. Il est l'un des fondateurs du courant de pensée tiers-mondiste. Il a inspiré les études postcoloniales, cherchant à analyser les conséquences psychologiques de la colonisation à la fois sur le colon et sur le colonisé. L'un de ses livres les plus connus est intitulé Les Damnés de la Terre.

Cet article fait partie du numéro 69 de la revue FOI

St Joseph, un modèle masculin?

juin-juillet-août 2021

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