Mgr. Philippe Bordeyne

Recteur de l’ICP (Institut catholique de Paris)

Interview

« Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir » (Actes 20, 35)

A la tête de l'ICP (Institut Catholique de Paris) depuis 2011, le P. Bordeyne, théologien moraliste, s'est intéressé de près à la situation des couples et des familles dans l'Eglise. Il a écrit de nombreux ouvrages dont Ethique du mariage : la vocation sociale de l’amour. Son dernier livre s’intitule Divorcés, remariés : ce qui change avec François, paru au printemps 2017, aux éditions Salvator. L’équipe NFG l’a rencontré lors du tournage du film.

Le mariage chrétien tient autour de cette seule phrase de Jésus. C’est Saint Paul qui la cite. Le mariage, c’est accepter de me lier pour toujours à quelqu’un, c’est à dire de me donner. C’est la plus grande joie qui puisse exister parce que ce n’est pas seulement que je vais donner quelque chose, c’est que je vais me donner moi-même. Aujourd’hui certains vivent ensemble un très bel amour en ayant déjà des enfants. Beaucoup demandent le mariage aujourd’hui à l’Église alors que leur famille est déjà nombreuse. S’ils vont jusqu’à poser ce pas c’est parce que, quelque part, ils ont compris que la plus grande joie consiste à se donner. Mais on ne sait pas ce qu’on fait quand on se donne ! On sait ce qu’on fait si on donne de l’argent à quelqu’un, si on donne un poème, si on offre un bouquet de fleurs. Mais se donner soi-même, c’est une aventure magnifique, parce qu’on ne sait pas ce qu’on fait. C’est en le faisant qu’on découvre davantage qui on est, qui est l’autre et pourquoi nous sommes venus sur cette terre.

NFG : Nous observons des changements anthropologiques profonds dans la conception du couple et de la famille dans la société d’aujourd’hui. Quels sont les changements cruciaux qui affectent aujourd’hui le couple et la famille ?

P.B.  : C’est vrai qu’il y a beaucoup de changements. En même temps, il y a quelque chose qui ne change pas ; c’est que les personnes peuvent tomber amoureuses. Et ça, ça change leur vie. C’est quand même fondamental. C’est vrai aussi que la manière de se saisir de cette aventure extraordinaire, de tomber amoureux d’une personne, de se poser des questions et de gérer cette émotion, a beaucoup changé. Ce qui a changé, c’est d’abord la manière d’entrer dans la vie familiale. On se marie plus tard. On est moins soutenu par l’environnement, par des normes qui seraient obligatoires ; et chacun conduit son chemin. Ce qui donne beaucoup de liberté mais qui, parfois, entraine sur des chemins qui ne mènent nulle part. Ce qui, à mon avis, est très important aujourd’hui, c’est l’importance que l’on accorde aux émotions, aux sentiments. On est stimulé par les portables, les images  ! On est très sollicité et cela aiguise l’affectivité. Les rythmes en sont affectés, intenses et finalement peu ordonnés. Ce qui change aussi, notamment en Europe, c’est le poids que les personnes accordent à un travail qui a du sens, un travail qui épanouit, une réussite professionnelle. L’équilibre entre l’investissement dans la vie familiale, le fait d’avoir des enfants, et le travail est une belle question. Elle se pose différemment aux différentes périodes de sa vie. Quand ces choses entrent en conflit, ça peut être compliqué dans le couple, compliqué pour les enfants aussi. Je dirais qu’autrefois on avait le baptême, le mariage, les obsèques, trois piliers pour la vie chrétienne ; aujourd’hui, à cause de tous ces changements externes, et internes, c’est un peu bousculé.

NFG : A quels défis les familles sont-elles confrontées ?

P.B.  : Le premier défi c’est de mettre des mots sur cette réalité. Parce que la manière de vivre le sentiment amoureux, de rêver la famille, de se la représenter, a toujours changé à travers les âges. Le pape François, au synode sur la famille de 2014-2015, a beaucoup insisté sur la nécessité qu’il y a pour l’Église à trouver des mots qui conviennent à l’expérience des personnes. Un autre défi, c’est de gérer le temps, donc accepter, pour les parents, que leurs enfants entrent dans le mariage, dans la famille, à un rythme qui est différent de celui qu’ils ont connu. Mais il y a le défi de la durée également. Je suis frappé de rencontrer beaucoup de gens qui, une fois les enfants élevés, se séparent !

Ce défi de la durée est lié aussi à l’allongement de la vie humaine qui fait qu’on reste plus longtemps ensemble. Mais ce n’est pas seulement ça. On change beaucoup plus de vie. La retraite, par exemple, on la vit aujourd’hui comme une deuxième expérience, après la vie professionnelle, une deuxième expérience d’adulte. Autre exemple, comment est-ce qu’on accompagne l’entrée dans le fait d’être Grand-Père et Grand-Mère ? Je suis frappé de voir que c’est un cap aujourd’hui bien au-delà de ce qu’on pouvait imaginer. Ces défis sont des défis pour l’Église ! Accompagner les divorces, les ruptures professionnelles, le chômage… Les défis de l’accompagnement de situations humaines liées à la guerre, aux inégalités, à la pauvreté, et qui rendent la vie familiale quasi impossible. Ce sont donc des défis pour les Chrétiens que d’être présents à ces réalités pour aider les familles à construire sur l’amour humain. Pour le pape François la prise de conscience de ces changements considérables lui a permis de saisir ces grandes ruptures, et il propose un regard panoramique sur les situations en acceptant que les réponses ne soient pas forcément exactement les mêmes dans toutes les régions du monde.

NFG  : Est-ce que l’Eglise serait prête à changer la doctrine sur le mariage ? Pourquoi ?

P.B. : La question, ce n’est pas de changer la doctrine, et de mon point de vue l’opposition « doctrine et pastorale » est une mauvaise opposition. Je pense – et d’ailleurs le Pape le dit également – que beaucoup de personnes idéalisent l’amour conjugal et familial  ; si bien que quand ils rencontrent des difficultés, ils ont tendance à tout envoyer balader. Le Pape nous oblige à voir qu’être pasteur, c’est à dire être une Église qui accueille les personnes autant que possible avec le cœur du Christ, c’est les accueillir avec tout ce qu’elles sont  : leurs désirs et leurs échecs. L’idéal parfait n’est jamais possible, mais dans toute forme d’amour il y a une parcelle de l’idéal ; et plutôt que de regarder ce qu’on n’a pas fait, il vaut mieux s’appuyer sur la parcelle de l’idéal qu’on a réalisé pour pouvoir progresser.

Le grand danger de notre société, qui va très vite avec le numérique, est d’aller trop vite  ! Or le temps de l’amour humain c’est un temps qui est long. L’essentiel c’est de ne pas se décourager. Le grand message du Pape c’est le réalisme de l’amour. Ce n’est pas parce que l’amour humain n’est pas toujours au sommet qu’il est inexistant. Il a cette parole aux conjoints  : l’amour de ton conjoint est limité mais il est réel. Et c’est donc une invitation à regarder la part d’idéal qu’il y a dans tout engagement humain ; et donc d’accepter d’accueillir cette part d’idéal, au lieu de la saisir, l’accueillir pour qu’elle puisse fructifier dans nos vies ; c’est ça au fond le travail pastoral d’une Église.

NFG : Quelle est l’originalité, la nouveauté, la beauté du document Amoris Laetitia ? Quels sont les enjeux pastoraux et théologiques ?

P.B.  : Je vais vous lire un texte que je trouve magnifique, c’est le numéro 27 du texte La joie de l’amour : « Le Christ a introduit par-dessus tout, comme signe distinctif de ses disciples, la loi de l’amour et du don de soi aux autres. Et il l’a fait à travers un principe dont un père ou une mère témoignent habituellement par leur propre existence ». Je trouve ce texte magnifique parce qu’il nous rappelle la loi fondamentale et qu’une seule personne a été capable et sera jamais capable de la vivre totalement, le Christ, c’est la loi d’amour. Le message que le pape François envoie est de dire que l’amour que les hommes et les femmes cherchent dans leur vie relationnelle et avec leurs enfants, c’est une parcelle de l’amour divin. Et que donc, s’efforcer d’entrer dans le sens de la vie du mariage, c’est une vraie aventure mystique. Qu’il y a une joie immense, et que cette joie ne consiste pas à être toujours au sommet, mais consiste à être humble, à reconnaître que pardonner à son enfant qui a été désagréable dans la journée, venir lui offrir un baiser parce qu’il faut qu’il se calme avant de s’endormir, c’est un geste mystique ; apporter des fleurs à son épouse alors qu’on a été énervé, ou au contraire pour elle, faire un petit cadeau ou un gentil plat alors que son mari a été difficile à vivre pendant quelque temps, ce sont des gestes mystiques. Il arrive que la sexualité, l’échange sexuel soit découvert avant ces petits gestes quotidiens mais le message c’est que tous ces petits gestes, la vie d’affection, d’amour mutuel, la vie sexuelle, à partir du moment où elle se fait dans le respect de l’autre, c’est une part de la vie mystique, c’est à dire de la relation intime de Dieu avec le peuple des baptisés, avec le peuple des croyants. En même temps, la grande lucidité du Pape, et je pense que c’est ce qui fait la force de son message, c’est qu’il n’idéalise pas. Il y a aussi dans ce texte un chapitre très intéressant sur l’éducation morale des enfants. Le Pape parle de la formation à la liberté, de la formation aux bonnes habitudes, et également d’apprendre à différer les plaisirs. Parce que dans un monde abreuvé d’images il est important d’accepter que la joie durable soit synonyme de l’attente. Il faut aider les enfants à acquérir des habitus. L’habitus c’est une aptitude qui est stable parce qu’on l’a construite patiemment ; c’est le fruit d’une répétition qui a permis de faire simplement des opérations un peu difficiles.

NFG  : La communication dans les couples est vitale. Pourquoi vous paraît-elle si difficile ?

P.B. : Le couple n’est pas une île : le couple est une petite parcelle de la société. Et donc si le couple a des difficultés, ce n’est pas seulement le problème du couple, c’est le problème de toute la société, et en particulier de l’Église. Et c’est pour cela qu’il est important que l’Église puisse offrir des lieux de parole. La parole est toujours un cadeau.

Il faut « Oser faire le bien possible ». Ça vient deux fois dans le texte. Pour moi ça a été une illumination. Seulement ce qui est possible, mais tout ce qui est possible. Tout n’est pas possible parce que je n’ai pas toutes les capacités. Je ne peux pas changer mon conjoint, je ne peux pas changer mon enfant. Il y a des choses qu’il ne pourra jamais faire parce qu’il n’a pas les dons pour cela. C’est un message qui est vraiment nouveau parce que très souvent dans le domaine de la famille on idéalise beaucoup. Ce qui est possible à l’un n’est pas forcément possible à l’autre. Le Concile Vatican II a dit  : c’est la responsabilité des conjoints de parler, de s’écouter mutuellement, pour répondre à cet appel de donner la vie en fonction de ce qui est possible dans leur pays, dans leur époque et dans leur couple. Donc discerner ce qui est possible.

Mais reconnaître aussi qu’il y a des choses qui ne sont pas possibles ou qui ne sont plus possibles. Le message qu’envoie le pape c’est : quelle que soit votre situation, quelque chose est possible et ça s’appelle le bien, et vous êtes faits pour le bien et vous allez le trouver. Et l’Église est là pour vous aider à le trouver, à être un célibataire ou une célibataire heureuse par exemple. Ou, autre exemple, vous êtes divorcés, si vous pouvez rester dans la fidélité au couple, c’est le bien possible pour vous, l’Église va vous y aider, c’est votre vocation. Si vous êtes remariés et que en conscience vous avez fait tout ce que vous auriez dû faire pour réparer les torts, pour vous occuper de toutes les personnes dont vous avez la responsabilité et que dans le couple qui a été nouvellement constitué, qui est une alliance civile, vous faites le bien, que le bien qui est possible aujourd’hui vous le faites, le Seigneur est avec vous et accueillez-le. Je pense que le pape donne une impulsion : cherchez le bien possible et tout le bien possible, mais rien que le bien possible.

Ce que je voudrais dire aux couples, après avoir lu La joie de l’amour, c’est que chacun a été choisi par Dieu pour que lui ou elle révèle une parcelle de l’amour de Dieu, de Jésus, le fils unique du Père, venu à notre rencontre. Qui que je sois, j’ai quelque chose d’unique à apporter pour faire scintiller là où je suis la beauté de la vie donnée de Jésus.

Cet article fait partie du numéro 60 de la revue FOI

La joie de l’amour

mars-avril-mai 2019

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