Ezéchiel Hebié

Responsable Pays de la Communauté du Chemin Neuf au Burkina

Burkina Faso

Inverser la tendance pour une paix durable

Au Burkina Faso, alors que la culture de la violence s'intensifie, la paix durable est de ce fait de plus en plus inaccessible dans un court horizon. Néanmoins, Ezechiel Hebié voit un espoir subsister dans la conjugaison de certains efforts incluant et accordant une plus grande place à la culture de la paix et de la cohésion sociale. Et cela passe par les représentants des différentes religions.

L’indice mondial du terrorisme (GTI) de 2021, élaboré par l’Institut pour l’économie et la paix (IEP), place le Burkina Faso 4è pays au monde le plus touché par le terrorisme. 216 incidents terroristes ont été enregistrés en 2021. Plus de 2000 personnes (militaires et civiles) ont perdu la vie de 2015 à ce jour. Les tensions sécuritaires continuent de sévir et d’engendrer des déplacements des populations en plus des pertes de leurs moyens d’existence. A ce jour, plus de 1,8 millions de personnes déplacées internes sont dénombrées dans le pays. Ces dernières fuient les attaques brutales de groupes armés djihadistes et d’autres violences communautaires et inter ethniques. « Mais au-delà de ces chiffres, il s’agit de personnes », nous dit le Pape François. Face à toutes ces violences entretenues et alimentées par l’extrémisme violent, le djihadisme, le terrorisme, la radicalisation, les conflits intercommunautaires et autres, c’est la paix qui est mise à rude épreuve ! La culture de la violence s’intensifie tandis que celle de la paix s’estompe ! La paix durable est de ce fait de plus en plus inaccessible dans un court horizon et mise à rude épreuve avec la conjugaison des crises dont les plus récentes sont le coup d’état militaire, la crise alimentaire et celle de l’inflation généralisée des prix, la guerre en Ukraine! D’où l’urgence d’agir et d’inverser la tendance pour une paix durable!

D’abord, il semble important de mieux intégrer et comprendre les causes profondes de cette insécurité et de l’extrémisme violent. Les causes profondes seraient liées à l’extrême pauvreté, la mauvaise gouvernance, la perte de confiance des populations locales dans leurs gouvernements, la faiblesse des services sociaux de base et des infrastructures socio-économiques aggravant le chômage des jeunes, les conditions climatiques difficiles, les problèmes fonciers et d’accès aux ressources naturelles, l’installation de trafics mafieux, l’exploitation désordonnée des ressources minières, etc. Le sentiment vécu par les jeunes d’être laissés à eux-mêmes s’affiche comme une entrave importante à la cohésion sociale et à la paix.

Dans la quête d’un retour de la paix, il faut souligner que d’énormes efforts militaires ont été déployés depuis 2015, mais la situation sécuritaire continue à se dégrader au Burkina Faso et dans tout le Sahel centre et se propage de plus en plus dans les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest. D’où l’interrogation sur l’efficacité des seules stratégies militaires déployées. Les opérations militaires ont certes leur part d’utilité et d’efficacité. Elles ont récemment permis des gains tactiques, notamment en éliminant des chefs djihadistes mais elles restent limitées pour parvenir à une paix durable ancrée dans les communautés locales. Entre temps, des groupes d’autodéfense ont émergé et sont intégrés dans des stratégies militaires, mais ils ont aussi un impact limité jusque-là pour un retour à la paix durable. « D’où nous viendra le secours ? »(Ps 121,1).

Certainement dans la conjugaison des efforts incluant et accordant une plus grande place à la culture de la paix et de la cohésion sociale. Celle-ci invite entre autres à oser la rencontre, le dialogue véritable le partage, la justice sociale et la réconciliation ! Elle suscite des questions : comment arriver à la paix face à des sujets sensibles de l’extrémisme violent, des faits religieux, des conflits communautaires et de l’insécurité, briser le cycle de la radicalisation des jeunes ? Comment oser davantage aborder des questions religieuses et en tirer plus des messages de paix ? etc.

Rencontre dialogue inter-religieux

Comment arriver à la paix face à des sujets sensibles de l’extrémisme violent, des faits religieux, des conflits communautaires et de l’insécurité, briser le cycle de la radicalisation des jeunes ?

Pour y répondre, on note dans ce sens des semences d’espérance qui tracent des chemins et lueurs de paix ! Il y a en effet l’émergence croissante de stratégies de dialogue, de réconciliation qui s’élargissent ces derniers mois çà et là pour rechercher la paix et la réconciliation. Les nouvelles autorités militaires et de transition ont, pour la première fois dans l’histoire du pays, créé en mars 2022 un Ministère des affaires religieuses et coutumières. Des « comités locaux de dialogue » sont annoncés en s’appuyant sur le fait que plus de 80% des jeunes djihadistes sont des burkinabés enrôlés. D’où l’importance de leur offrir des possibilités de se repentir et de se réinsérer dans les communautés locales. Cela reste un défi.

A l’échelle du pays, une initiative récente mérite d’être soulignée : à l’occasion du temps de Carême chrétien et du mois de Jeûne musulman, concordant cette année 2022, les religions musulmanes et chrétiennes ont prié pour la paix au Burkina sur invitation du Chef de l’Etat, respectivement le vendredi 15 avril et le dimanche de Pâques, le 17 avril 2022. Mais il faut aussi souligner plusieurs exhortations des grandes religions faites pour prier pour la paix, accompagnées de paroles et gestes concrets. Les Evêques de la Conférence épiscopale Burkina Niger ont institué depuis 2014 une Prière pour la Paix au Burkina demandant « d’accorder à notre pays les institutions qui lui garantissent le bien être, la liberté et la paix et aussi des autorités religieuses et civiles qui se laissent guider par l’Esprit Saint afin d’exercer leurs charges selon la justice et dans le seul souci du bien de tous ». En son temps, le Cardinal Philippe OUEDRAOGO avait organisé le 08 mai 2014 une grande prière à la Place de la Nation pour prier pour la paix au Burkina et dans le monde. Il rappelait dans son homélie que « la paix est une aspiration profonde de l’homme. La paix est un don de Dieu. Aussi , elle est le fruit de l’effort des hommes ». Il invitait chacun à oeuvrer pour une fraternité véritable et une paix durable. Des actions sont aussi initiées en faveur des couples islamo-chrétiens.

« La paix est une aspiration profonde de l’homme. La paix est un don de Dieu. Aussi , elle est le fruit de l’effort des hommes ».

Par ailleurs, des actions sont entreprises pour renforcer la coexistence pacifique entre les différentes religions et promouvoir la non-violence extrême, la non radicalisation et le vivre ensemble dans la Paix. Une multiplicité d’actions sont conduites par des ONG internationales et associations locales. Ainsi, des stratégies de prévention pour renforcer la résilience des jeunes face à l’extrémisme violent et la radicalisation sont mises en oeuvre à travers des parcours éducatifs, la formation professionnelle et l’entrepreneuriat, la formation des communautés et des jeunes. Des actions de promotion de dispositifs communautaires d’alerte précoce, du dialogue inter-religieux, de la culture de la cohésion sociale à partir des moyens de communication (radios, théâtres forums, …) sont dirigées à l’endroit des jeunes, des enseignants, des personnes ressources. Elles visent notamment à promouvoir l’écoute, la parole, le dialogue et la transmission du discours social et religieux approprié, le dialogue civilo-militaire, etc.

Dans cette même dynamique, la Communauté du Chemin Neuf a fait l’expérience, ces trois dernières années au Burkina, d’actions locales de promotion de la culture de la non-violence, de la paix en milieu scolaire à travers des outils de la Fraternité OEcuménique Internationale (FOI) ainsi que le renforcement du dialogue inter religieux. A travers le projet « Dialogue interreligieux, chemin de paix et de fraternité » mis en oeuvre de 2019 à 2021, des espaces de partage et de dialogue, mais également de formation sur le dialogue inter religieux et intercommunautaire ont ainsi été donnés aux jeunes élèves pour s’exprimer, mais aussi aux leaders de communautés chrétiennes, musulmanes et traditionnelles.

A la suite d’un film diffusé à Dori au Sahel au Lycée Municipal Dr Salifou Diallo en 2020, BANSE Maïmouna, élève en classe de 4e A, témoignait : « Ce qui m’a marquée, c’est que l’Imam et le Pasteur se sont entendus pour former un monde meilleur ; là, il n’y aura pas de guerre et le pays sera en paix. Ce que je retiens de nos échanges, c’est qu’il faut s’entraider, se respecter et s’entendre, quelle que soit notre religion. Après le film, j’ai une autre perception des autres et je m’entends mieux avec mes autres camarades qui ne sont pas de ma religion. A ceux qui n’ont pas encore visionné ce film, je vais leur dire qu’il est mieux de s’entendre parce que nous sommes égaux ».

Projection de film au Lycée de Dori sur la Paix-CCN-2020

« Ce qui m’a marquée, c’est que l’Imam et le Pasteur se sont entendus pour former un monde meilleur ; là, il n’y aura pas de guerre et le pays sera en paix ».

La CCN a organisé également deux ateliers nationaux sur la paix et la cohésion sociale sur la base du Document conjoint du Pape François et du Grand Iman d’Al-Azhar Ahmed el-Tayeb sur la Fraternité Humaine. Ce document en diffusion large actuellement reste un outil puissant pour promouvoir la paix au Burkina et dans le monde. Dans son avant-propos, il est stipulé que « la foi amène le croyant à voir dans l’autre un frère à soutenir et à aimer…, le croyant est appelé à exprimer cette fraternité humaine, … en soutenant chaque personne, spécialement celles qui sont le plus dans le besoin et les plus pauvres ». Il y a une unanimité à reconnaître que le Burkina reste et est un pays de croyants et de fraternité !

Tous ces efforts, certes à petites échelles, semblent être des approches alternatives pour un nouveau paradigme dans la recherche de la paix durable. En effet, la paix durable ne peut se faire sans une conversion des coeurs, un amour fraternel accepté et vécu par tous les fils et filles du Burkina Faso. Cela, les principales religions, dans un élan plus intense de coexistence pacifique et de dialogue, de culture de la paix, peuvent y contribuer énormément !

Certes, rien ne changera par un coup de baguette magique l’instabilité et l’insécurité au Sahel ! Certes il faudra sans doute des années pour toucher en profondeur les coeurs, bâtir une vraie fraternité et une culture de paix durable. Mais, il faut y croire, démultiplier et intensifier les initiatives et les bonnes pratiques de promotion de la paix, du sens du bien commun, de la justice sociale et économique et de l’équité dans l’accès aux ressources, si l’on veut réduire le désenchantement et la désespérance qui servent de terreau aux islamistes radicaux et aux djihadistes. Et cela, les religions peuvent bien y contribuer car elles restent la richesse et drainent les valeurs plus partagées d’amour et de paix !

Dans cette perspective, l’Espérance en Dieu est « un message positif pour notre pays, pour l’humanité, dans notre temps tout en ayant conscience de la réalité ». Jésus parlait de « petites graines de sénevé ou de moutarde », des petites graines pleines d’espérance ! Face à cette vague de violence extrémiste religieuse et d’actes terroristes, il faut garder l’Espérance ; elle est fondamentale, car fondée en Dieu. Dieu n’a d’autres mains, d’autres pieds, d’autres yeux que les nôtres pour agir.

L’Espérance en Dieu est « un message positif pour notre pays, pour l’humanité, dans notre temps tout en ayant conscience de la réalité ».

Voilà qui nous appelle à semer, semer encore sans compter, la Parole autour de nous ; l’Amour autour de nous, à notre mesure, selon nos talents et nos possibilités. Semer un geste, un sourire, un signe de solidarité … accepterons-nous, fils et filles du Burkina à nous attaquer, pas à pas, pierre à pierre, progressivement mais obstinément, aux causes profondes de nos fractures sociales, de cette insécurité ? Accepterons- nous d’être de petits semeurs d’espérance ? Si oui, c’est planter une petite graine d’Espérance sur cette terre du Burkina qui a tant besoin de paix, mais, audelà, dans le monde d’aujourd’hui qui a tant besoin de paix ! Et Dieu fera le reste avec nos OUI pour l’Amour fraternel, pour la fraternité humaine, pour la paix.

Cet article fait partie du numéro 73 de la revue FOI

La guerre et la paix

Juin-juillet-août 2022

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