Hélène Prono

Interview

Irénée, une chance pour l’Eglise universelle

Dans le film NFG consacré à Irénée de Lyon, plusieurs voix se croisent pour saluer le théologien, mais aussi le pasteur qu'a été l'évêque de Lyon. Revenant sur ses écrits et sur son désir d'unité pour l'Eglise, ils dressent les traits essentiels de l’oeuvre encore très actuelle de St Irénée.

Dieu est souverainement libre

D’abord, premier postulat sur lequel insiste Marie-Laure Chaieb : Dieu est souverainement libre, Dieu est liberté, et Il a créé le monde selon son bon plaisir. Et si, comme le dit le livre de la Génèse, l’homme est créé à l’image de Dieu, il est créé libre. Mais, le texte ajoute : « et à la ressemblance ». C’est à partir de ce petit « et » qu’Irénée va développer toute sa pensée théologique. « Avec ce « et à la ressemblance », Irénée introduit la question qui pour nous est vraiment essentielle, celle de la liberté. L’homme est à l’image de Dieu et il peut, s’il le veut, progresser dans la ressemblance de Dieu. » Sandrine Caneri le confirme avec force : « L’homme est libre ! Et cette liberté fondamentale est très profonde. Cela rejoint la lettre aux Corinthiens où Paul met en garde : attention, on a une liberté, mais comment l’utilise-t-on ? »

Même analyse faite par Bernard Meunier : « Irénée cite l’évangile de Matthieu, quand Jésus dit : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes, combien de fois j’ai voulu vous rassembler dans l’unité et vous n’avez pas voulu ! » Irénée part de là en disant : « Vous voyez, vous n’avez pas voulu ». Ca veut dire que le Christ lui-même respecte la volonté des humains. Les humains n’ont pas voulu, et bien Jésus en prend acte. Il le regrette bien sûr mais il n’essaye pas de forcer une porte qui ne veut pas s’ouvrir.

Pour Irénée, le mal, le péché c’est quoi ? C’est un mauvais usage par l’être humain de sa liberté. Dieu ne peut pas vouloir sans l’homme. Rien ne peut se faire sans le consentement de l’homme. Irénée voit toujours Dieu et l’homme co-acteurs dans l’histoire du salut. Un théologien lyonnais du XXème siècle, le père Varillon aimait répéter : « Dieu n’est pas tout puissant, Dieu est amour, Il ne peut que ce que peut l’amour ». Irénée a quelque chose de cette intuition. Dieu ne peut pas faire violence à l’homme, même sous prétexte de l’obliger au bien. Il faut que l’homme passe par l’expérience du mal parce que, quand il choisit le bien, il sait ce qu’il choisit et il sait ce qu’il refuse. »

Une vision foncièrement optimiste sur le devenir de l’homme

Cette conception de la liberté s’articule naturellement chez Irénée avec l’idée qu’il se fait de l’Incarnation. Selon Bernard Meunier, Irénée est aux antipodes de la pensée augustinienne qui verra dans le péché originel, la chute, une catastrophe qui a détruit la création telle que Dieu l’avait prévue : « Il n’y a pas chez lui de catastrophe cosmique qui s’appellerait le péché originel. Il ne nie pas ça du tout, Il n’ignore pas qu’il y a eu une rupture dans l’histoire humaine entre Dieu et sa créature, que la créature a choisi à un moment de tourner le dos à Dieu, mais c’est un accident de croissance. L’Incarnation de Jésus ce n’est pas Dieu qui fait du service après vente. Vite, réparons dans l’urgence ce qui a été démoli. Pour Irénée, l’Incarnation de Jésus a toujours été dans le dessein de Dieu. Elle est le sommet de l’histoire de l’humanité. Dieu lie son destin à sa créature pour toujours d’une manière inimaginable.

Voilà comment Irénée pense l’Incarnation : ça n’est pas une réparation, c’est un accomplissement du dessein de Dieu. Il a vraiment une vision de l’humanité qui est en croissance depuis son origine. »

Marie-Laure Chaieb, qui dit en riant avoir rencontré Irénée bien avant son mari, confirme cette vision foncièrement optimiste sur le devenir de l’homme : « Dieu a créé les choses bonnes et l’homme a la possibilité de grandir dans la ressemblance de Dieu. Mais arrive la chute, cette fameuse chute ! La façon dont Irénée la raconte nous donne à penser le mal selon les catégories de l’expérience. C’est à dire qu’il considère que l’humanité, en Adam et Eve, a été créée à l’état d’enfance. Dites à un petit enfant : « Ne mets pas la main sur la porte du four, tu vas te faire mal. » Que fait l’enfant ? Il met la main sur la porte du four. L’expérience du mal racontée dans le livre de la Genèse par Irénée est de cet ordre là. C’est de l’ordre d’une expérience qui conduit à se faire mal. Mais ce n’est pas ce que la théologie par la suite en a fait, une catastrophe absolument terrible de responsabilité humaine d’avoir choisi le mal par rapport à Dieu ! Irénée n’a pas cette vision là. Rendre le mal aussi fort que Dieu, ce n’est pas chrétien ! Il a cette conviction profonde que l’homme à l’image de Dieu n’a jamais été abandonné par son Créateur. »

L’humanité créée enfant est appelée a croître

Frère Elie Ayroulet, grand spécialiste d’Irénée abonde dans ce sens : « L’homme vient de Dieu comme créature et il est appelé à revenir à Dieu en étant récapitulé dans le Christ. Mais revenir à Dieu, non pas comme un retour à la case départ après le faux-pas du péché des origines, mais à revenir à Dieu en étant, vous me pardonnerez l’expression mais qui est très moderne, augmenté. Augmenté non pas à partir de lui-même et par lui-même, mais augmenté par l’accueil libre qu’il aura fait à l’œuvre de la grâce divine en lui. »

L’humanité créée enfant est appelée à croître. Cette idée de progrès, que l’homme chemine vers son accomplissement, fait souvent comparer Irénée à Teilhard de Chardin. Dans Le phénomène humain, Teilhard montre lui aussi cette progression constante, l’évolution de l’humanité, qui va vers son point omega, le Christ. « Mais, ajoute Bernard Meunier, ce qu’il ne faut surtout pas oublier, c’est le rythme de croissance de l’homme, qui est un rythme lent. L’homme pousse lentement comme un arbre, comme n’importe quelle plante, ça ne se fait pas comme ça du jour au lendemain. Il faut respecter ce rythme et c’est ce que Dieu fait, Dieu est patient. »

Une des grandes idées développées par Irénée est extraordinairement moderne : l’idée de la
liberté de l’homme face à son expérience du mal.

Pour Irénée, le progrès, le temps, l’histoire, sont des occasions de se perfectionner

Cette notion de croissance va permettre à l’homme de sortir de l’engrenage du mal. Pour Guillaume Bady, directeur de « Sources Chrétiennes », « Irénée a le génie d’intégrer le temps dans sa pensée, d’intégrer ce que l’histoire peut apprendre de l’homme et pour l’homme. Sa conception de l’homme est assez éloignée finalement de la pensée grecque. La pensée grecque normale, c’est que le temps, le changement sont contraires au divin. Le divin ne change pas, la perfection ne change pas. Et bien, au contraire, pour Irénée, le progrès, le temps, l’histoire, sont des occasions de se perfectionner. Si bien que la perfection ce n’est pas un état, ce n’est pas quelque chose de fixe, c’est au contraire une dynamique qui, en réalité, n’a pas de fin puisque son but c’est Dieu lui-même ».

« Devenir Dieu » par la communion

Pour Sandrine Caneri, l’homme est appelé à être traversé par les énergies divines, et c’est une pensée incroyablement moderne : « Cette idée de déification ou de divinisation, Irénée l’explique très bien ! Pour lui, l’homme est appelé à devenir Dieu, mais pas par lui-même, pas en se mettant au-dessus de Dieu. Devenir « Dieu », c’est à dire à la ressemblance de Dieu, par la divinisation, par la communion. Dans l’Eglise orthodoxe c’est un sujet qui nous est très cher. On parle assez peu de sanctification, mais davantage de divinisation. Pourquoi ce terme est-il plus fort pour nous? Parce que – excusez-moi, c’est un terme un peu familier – on colle à Dieu. On va vers Dieu et on ne le quitte plus, on s’approche de Lui et on colle à lui. Ce n’est pas seulement être saint ou être sanctifié, c’est être Lui en nous et nous en Lui.

Irénée s’appuie sur les Ecritures

Irénée est un immense théologien, sa pensée est gigantesque ! C’est très précieux, parce qu’on peut encore aujourd’hui puiser chez lui de quoi nourrir notre foi. Sa force réside dans le fait qu’il s’appuie sur les Ecritures, et rien que les Ecritures. Toute sa théologie, toute son œuvre sont irriguées par les Écritures, depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse. Il démontre l’unité de l’Ancien et du Nouveau Testament. On ne peut pas comprendre le Nouveau Testament si l’on n’a pas intégré les bases de l’Ancien ».

Chose étonnante qui mérite d’être signalée, Irénée n’a quasiment jamais été sujet à controverses. Homme du deuxième siècle, il apparaît avant tous les conciles, donc avant une dogmatisation de la pensée chrétienne. « Et aucun concile ne va être contre Irénée : tous les conciles vont confirmer la pensée et la théologie d’Irénée de Lyon. C’est pour ça aussi que c’est un très grand théologien, un gigantesque …. Il avait prévu à l’avance ce qui allait se dérouler dans les conciles, même si c’est de manière embryonnaire ».

La passion de l’Unité

Irénée avait une autre grande passion : l’Unité. Il a montré à plusieurs reprises sa capacité à comprendre et rassembler. « A cette époque, existait un vrai risque de schisme à cause de la question de la date de Pâques, précise Bernard Meunier. Tous les Chrétiens ne fêtaient pas Pâques au même moment et l’évêque de Rome a voulu y mettre bon ordre. « Dorénavant, ordonna-t-il, on fêtera Pâques tel jour et toutes les autres pratiques doivent cesser sinon j’excommunie ceux qui pratiquent autrement ». Irénée est intervenu en expliquant avec douceur et intelligence à l’évêque de Rome qu’on ne pouvait pas agir ainsi. Ce qui est intéressant dans sa démarche, c’est qu’il prend le temps d’écouter et de comprendre chaque point de vue. Il a donc permis que l’Eglise de Rome vive en bonne intelligence avec les Eglises d’Asie. »

« L’unité était son souci constant. C’est sans doute pour cette raison qu’il s’est lancé dans cette grande œuvre, Contre les Hérésies. Il voyait des Chrétiens quitter l’Eglise et rejoindre les gnostiques. Il a voulu comprendre ce qu’était la gnose, prendre le temps d’étudier ce mouvement religieux pour ensuite l’exposer et en montrer les dangers. Là aussi, c’est une façon de respecter l’adversaire. Il n’est pas parti avec l’excommunication à la bouche tout de suite, en disant : « Il ne faut pas penser comme ça, ils se trompent ». Il a exposé leur doctrine, parfois il s’en moquait un peu aussi parce qu’il ne manquait pas d’humour ; mais il a vraiment pris le temps d’expliquer les choses. Il a ainsi ramené l’unité en empêchant un certain nombre de Chrétiens de filer ailleurs. »

Irénée, un théologien œcuménique ?
Irénée pourrait-il être le théologien providentiel capable de réconcilier les différentes confessions chrétiennes ? En tous les cas, une chose est sûre : il se situe au tout début de l’Eglise, avant les schismes et les séparations. Tous les Chrétiens, catholiques, orthodoxes, protestants peuvent se
réclamer de lui.
Marie-Laure Chaieb : « Je crois que l’unité est un principe de vie pour Irénée. Il a une vision de convergence, une vision de communion. Marcher ensemble vers, mais sans rien d’uniforme,
de lisse »
Père Bernard Badaud : « Pour Irénée, la diversité des observances ne fait que confirmer l’unité de la foi. »
Sandrine Caneri : « Il est œcuménique avant l’heure ! Je pense que si on était habité par la pensée d’Irénée, on comprendrait mieux comment faire chacun un bout du chemin pour se retrouver. »
Frère Elie Ayroulet : « Lire Irénée, je pense, a une vertu d’unification pour celui qui le lit. Et cette vertu d’unification porte en elle-même la paix intérieure, la douceur…j’allais dire d’une certaine manière, laisse passer l’œuvre de la grâce de Dieu. »
Guillaume Bady : « Irénée est l’un des rares auteurs pour lesquels l’ensemble des Chrétiens d’aujourd’hui, quelle que soit sa confession, peut se reconnaître. Peut être qu’Irénée ne va pas suffire à les mettre tous d’accord. Pour ma part, je ne crois pas m’être trouvé une seule fois mal à l’aise ou
tout simplement réservé vis à vis de la pensée d’Irénée. C’est quelque chose d’assez rare, chez un auteur de cette importance, de voir une telle capacité à fédérer autour de lui. Son langage est fait pour mener à l’unité ».

Cet article fait partie du numéro 62 de la revue FOI

Irénée de Lyon, artisan de paix et d’unité

septembre-octobre-novembre 2019

Formation Chretienne  

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