Aude Despert

ccn, professeure des écoles en IME Villeurbanne

21 décembre 2023

Témoignage

J’ai demandé de l’eau et on m’en a donné !

Aude, membre de la Communauté, nous partage comment le contact quotidien avec la vulnérabilité des plus fragile nous parle d'un Dieu qui réserve une place de choix à chacun de ses petits

A l’époque, j’avais 21 ans. Depuis quelques mois, je vivais à l’Abbaye d’Hautecombe et pendant que certains allaient vivre les Exercices de Saint Ignace pendant 30 jours, on m’a proposé d’aller faire un expériment dans la Communauté de l’Arche à Trosly, communauté qui a choisi une vie partagée entre personnes valides et personnes en situation de handicap. J’étais contente d’y aller, même si je n’avais que peu de contacts avec le handicap à ce moment de ma vie. Pour tout dire, ces personnes me faisaient un peu peur car je ne savais pas comment entrer en relation avec elles. De quoi parler ? Et même, fallait-il parler ? Pouvaient-elles me comprendre ? Moi qui ne suis pas d’un naturel très causant, je ne savais vraiment pas par quel biais prendre tout ça. Je suis donc arrivée à Trosly, à la Nacelle, accueillie par la responsable de la maison. C’était l’heure du dîner. Elle m’a annoncée qu’elle était désolée, mais que tous les assistants de la Nacelle avait une réunion ce soir-là et que j’allais donc dîner uniquement avec les personnes accueillies en situation de handicap. J’avoue que j’ai eu un petit moment de panique intérieure. Mais bon, j’étais là, j’avais faim, je n’avais plus qu’à me mettre à table !

Je ne me rappelle plus du menu, par contre je me rappelle très bien qu’à un moment j’ai eu soif, que j’ai demandé de l’eau et qu’on m’en a donné ! Et voilà, ce n’était pas plus compliqué que ça ! En fait, je pouvais demander quelque chose et on me comprenait, et même on prenait soin de moi. J’ai donc vécu un mois avec Martine et Daniel qui ne parlaient pas, Claude qui poussait des petits cris en guise de mots, avec Noël qui parlait beaucoup, et avec Jean-Pierre qui racontait des blagues. Je me souviens particulièrement de Daniel qui était complètement mutique et qui était peu expressif. Je me rappelle des rares fois où il a souri comme d’événements qui me bouleversaient. Un sourire qui est encore bien présent à mon esprit.


Après Hautecombe, j’ai repris mes études pour devenir professeure des écoles. J’ai fait une année dans l’ordinaire et ensuite j’ai été nommée dans « l’extra-ordinaire », dans le « spécialisé » comme on dit chez nous. J’ai passé une vingtaine d’années en CLIS puis en ULIS (Unité Localisée pour l’Inclusion Scolaire) dans des écoles ordinaires et depuis cette année je travaille en IME (Institut Médico Educatif), établissement qui accueille des jeunes de 6 à 20 ans en situation de handicap avec des troubles sévères à profond. Je ne saurais expliquer pourquoi mais une des grandes joies de ma vie est de croiser dans la rue, dans le métro, une personne visiblement porteuse d’un handicap mental. Le sourire vient instantanément sur mes lèvres. Il y a quelque chose qui me touche, comme avec le sourire de Daniel ou les bisous de Martine. Elle aimait beaucoup faire des bisous, Martine. Le seul problème était qu’ils ne sentaient pas bon, ses bisous, et pourtant jamais je n’en ai esquivé un.

Le matin, dans mon nouvel établissement, nous faisons l’accueil sur le parking où les taxis déposent les jeunes. Les éducateurs sont là qui récupèrent leurs groupes et moi, je rappelle à ceux qui commencent la journée avec moi qu’on se retrouve tout de suite en classe. Il y a Lisa, toujours bien apprêtée, les mains manucurées. Gino qui n’avance qu’en courant, mieux vaut ne pas être sur son chemin car il est de nature plutôt imposante. Archange, un élève que j’ai eu en ULIS il y a quelques années, il est majeur à présent, ne fréquente plus l’école, mais fait un stage dans un ESAT (Etablissement et Service d’Aide par le Travail). Il me demande tous les matins comment je vais avec son beau sourire.

Il y a Claire aussi, une de mes élèves, qui me rappelle systématiquement, par gestes, qu’on se voie l’après-midi pour la classe. Mélissa me dit chaque matin: « Bonjour Aude, on a école Aude. Est-ce qu’on aura la récréation aujourd’hui Aude ? », et qui est tellement contente les jours où je lui réponds que oui, elle aura récré aujourd’hui. Il y a aussi Arthur qui aime me taquiner en fredonnant la marseillaise à chaque fois qu’il me croise depuis que je l’ai chantée en classe. Et puis il y a Brandon qui a réussi à me faire faire la danse de la joie lorsqu’il s’est rappelé que les koalas mangent des feuilles d’eucalyptus !

Je pourrais continuer ces présentations longtemps. Je crois que j’ai plus à dire par ces petits fioretti que par des théories ou de profondes réflexions. C’est sans doute, au fond, cette simplicité qui me plaît dans ce travail avec des personnes vulnérables.

J’ai parfois eu de véritables colères lorsque dans mon travail, cette vulnérabilité n’était pas suffisamment prise en compte. Parfois, les parents de mes élèves ont eu le même chemin que leur enfant, vivant eux aussi une certaine vulnérabilité . Quand on connaît la difficulté à accompagner ces enfants lorsqu’on est parent, les dossiers à remplir, les spécialistes à rencontrer, les soins à mettre en place, les dossiers à refaire… je me dis qu’il ne fait pas bon être faible si on n’a pas un fort pour nous défendre. Je me rappelle de cette famille à qui on avait dit que leur fille, faute de place en ULIS collège, irait en sixième ordinaire. Ces parents avaient déjà bataillé et épuisé leurs forces pour qu’elle aille en ULIS école, ils n’avaient plus l’énergie de se battre pour faire reconnaître ses droits, c’était la lutte de trop.

Je crois en un Dieu qui s’est fait vulnérable, un Dieu qui se laisse toucher, qui se fait dépendant de nous, un Dieu qui aime les plus petits, qui accueille ceux qui ont été exclus de la société.

Si les parents sont à bout de force, qui se battra pour leur enfant ? L’institution ne sait pas toujours prendre soin de ces plus petits, ils sont tellement nombreux que l’un chasse l’autre. Si les parents ne se plaignent pas, c’est qu’il n’y a pas de problème, n’est-ce pas ? Comment entendre la voix de ceux qui ne parlent pas ? Heureusement, je crois. Je crois en un Dieu qui s’est fait vulnérable, un Dieu qui se laisse toucher, qui se fait dépendant de nous, un Dieu qui aime les plus petits, qui accueille ceux qui ont été exclus de la société, un Dieu qui réserve une place de choix à chacun de ces petits. Mon Dieu est Amour et il entend nos voix. A. D.

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

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