Sr. Lysanne Guilbault

ccn, Jérusalem

Relations avec le judaïsme

Juifs et Chrétiens : le défi de la rencontre

A Jérusalem, le temps est rythmé de manière unique par une multitude de fêtes et de rites religieux. La cohabitation de croyants issus des trois grands monothéismes, par exemple au sein d’un même lieu de travail, éveille inévitablement les consciences à toute une gamme de traditions : Ramadan pour les Musulmans, Pâques et Noël pour les Chrétiens, Fêtes de pèlerinage et Fêtes austères pour les Juifs. Nul ne peut y échapper ! La pratique religieuse des uns et des autres se trouve tôt ou tard marquée par ce qui est célébré dans une tradition religieuse autre que la sienne. Vivre au quotidien au sein d’une telle diversité oblige à sortir de l’indifférence face à l’autre et à se poser des questions.

Choix liturgiques pour renforcer les liens entre Juifs et Chrétiens

C’est l’attitude adoptée dans son rapport aux Juifs par l’Association St Jacques, vicariat autonome du Patriarcat latin de Jérusalem qui rassemble des catholiques de langue hébraïque en Israël1. Certains de ses choix liturgiques méritent d’être soulignés car ils témoignent d’un réel souci de renforcer les liens entre Juifs et Chrétiens. Les kehillot2 – ou communautés, dont elle a la charge se composent de Juifs et de non Juifs qui trouvent leur unité de foi en la personne de Jésus-Messie qu’ils confessent. Les kehillot frayent une voie d’inculturation de certaines de leurs pratiques liturgiques dans une société à majorité juive.

L’un des impacts majeurs d’une intégration dans la société israélienne sur la pratique religieuse des membres des kehillot est le rapport au temps. La vie en Israël s’organise autour d’un calendrier juif, calendrier lunaire rythmé par le cycle des fêtes juives d’institutions biblique et rabbinique. Les fidèles des kehillot seront plus sensibles à toutes ces différentes célébrations annuelles qui sont de maintes occasions pour les Juifs de s’arrêter, de sanctifier le temps et de faire mémoire de l’intervention de Dieu à leur égard dans l’histoire. Ce temps « mis à part »3 devient médiation de l’Alliance que Dieu a contractée avec son peuple en l’actualisant dans un aujourd’hui.

Quelle influence le cycle annuel des fêtes juives a-t-il sur la vie liturgique des kehillot ? Comment les consciences des Chrétiens peuvent-elles s’éveiller en ces occasions particulières au rapport de l’Eglise universelle à ses propres racines juives et à l’identité juive de Jésus et des apôtres ? Qu’en est-il des Juifs qui pratiquent leur vie de foi en Jésus le Messie dans ces kehillot ? Doivent-ils continuer à célébrer ces fêtes juives puisqu’ils demeurent toujours membres du peuple d’Israël ? Il y a des enjeux d’unité au sein des kehillot entre les Juifs et les non Juifs sur ces questions, enjeux qui obligent à ouvrir de nouveaux chemins.

Le vicariat St Jacques tente de relever ces défis depuis le début de sa fondation en 1955. Il s’interroge sur l’influence que peut avoir le calendrier juif sur la liturgie vécue selon le rite latin. Il cherche à comprendre comment marquer de manière tangible le lien de l’Eglise avec le peuple juif. Lors du Concile œcuménique Vatican II, les cardinaux et évêques de l’Eglise catholique ont affirmé, dans la déclaration Nostra Aetate au §4, que le lien qui relie spirituellement l’Eglise à la lignée d’Abraham est constitutif de son propre mystère :

« Scrutant le mystère de l’Eglise, le saint concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament à la lignée d’Abraham ».4

C’est dans un souci d’incarner les conséquences d’une telle déclaration que les kehillot ont décidé d’insérer dans leur liturgie, au moment des fêtes juives d’automne, deux rites signifiant ce lien de l’Eglise au peuple d’Israël.

« Scrutant le mystère de l’Eglise, le saint concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du
Nouveau Testament à la lignée d’Abraham ».

Du Nouvel An juif au Grand Avent

D’abord, il y a le choix de fêter la nouvelle année en même temps que le Nouvel An juif. L’année civile juive commence avec la fête de Rosh ha-Shanah – littéralement tête de l’année. C’est un jour particulier où les Juifs célèbrent Dieu-Créateur. Les kehillot sont encouragées à elles aussi prendre le temps de rendre grâce au Dieu Créateur du monde au cours d’une Eucharistie célébrée en ce même jour. Cette fête qui fait mémoire du Dieu Créateur n’existe pas en tant que telle dans le calendrier liturgique de rite catholique romain mais on peut souligner qu’en 2015, le pape François a instauré la journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la création5. Il invite ainsi chaque homme et chaque femme à rendre grâce pour cette merveilleuse création que Dieu leur confie, et à renouveler leur adhésion personnelle à la mission de sauvegarde de ce don précieux. C’est aussi l’occasion d’un examen de conscience personnel sur la manière dont est assumée cette responsabilité par chacun.

Une autre coutume, toujours liée aux fêtes juives d’automne, a vu le jour il y a une trentaine d’années, d’abord à Jérusalem puis dans toutes les kehillot d’Israël. Il s’agit du Grand Avent6, un temps liturgique qui commence à partir du dimanche qui suit le 8ème jour d’une fête juive d’automne nommée la fête des Tabernacles. Il s’achève au début de l’Avent romain, quatre dimanches avant Noël. Cette fête eschatologique dure sept jours auxquels est ajouté un 8ème jour, jour qui signifie le monde au-delà et qui se nomme Simhat ha-Tora. C’est l’occasion, pour les Juifs, de fêter la joie de la Tora.

Durant ce temps du Grand Avent, on introduit dans la liturgie dominicale des kehillot une lecture supplémentaire extraite de la Tora, choisie en rapport avec une figure biblique qu’on célèbre de manière particulière à chacune des étapes du chemin de préparation à Noël. Le but est de faire mémoire des grands moments de l’histoire du salut, allant de la Création jusqu’à l’Incarnation du Fils de Dieu en Jésus-Christ.

Dans les communautés juives, le premier samedi d’après Simhat ha-Tora se nomme Shabbat Bereshit. Il est un jour de reprise de la lecture du rouleau de la Tora à partir du début : le récit de la Création. Dans les synagogues, on poursuit la lecture de la Tora le samedi suivant avec le récit de Noé, et celui d’après, avec le récit d’Abraham, et ainsi de suite. La Tora sera lue par sections de deux ou trois chapitres au cours des liturgies de sabbat pour en permettre une lecture complète en l’espace d’une année.

L’intuition des kehillot est de suivre cette lecture des communautés juives, du moins au début, en célébrant Adam et Eve lors du premier dimanche du Grand Avent, Noé le dimanche qui suit, Abraham le troisième dimanche et ainsi de suite. On fera aussi mention de la figure biblique choisie dans les prières et oraisons de l’Eucharistie où elle sera célébrée.

Le Grand Avent ne remplace pas le temps d’Avent habituel célébré dans le rite latin. Il le précède. La fête du Christ Roi est le moment charnière qui clôt le temps du Grand Avent. Les kehillot poursuivent leur préparation à Noël en célébrant la liturgie des quatre semaines qui préparent Noël comme partout ailleurs.

En conclusion

En conclusion, on peut dire que l’esprit qui meut la démarche liturgique des communautés catholiques de langue hébraïque en Israël ne vise pas à conduire l’Eglise à célébrer annuellement les fêtes juives comme faisant partie de leurs traditions. Il tend plutôt à éveiller la conscience des fidèles de ces communautés afin de : « […] ne pas oublier qu’elle [l’Eglise] a reçu la révélation de l’Ancien Testament par ce peuple avec lequel Dieu, dans sa miséricorde indicible, a daigné conclure l’antique Alliance, et qu’elle [l’Eglise] se nourrit de la racine de l’olivier franc sur lequel ont été greffés les rameaux de l’olivier sauvage que sont les Gentils ».7

Il s’agit d’entrer dans l’intelligence du mystère total du Christ : chacune des grandes figures bibliques, patriarches et matriarches, rois, prophètes et prophétesses, a frayé le chemin de la venue du Messie. Par ces choix liturgiques, le vicariat St Jacques permet l’accroissement de l’intelligence de la foi au mystère du Christ qui est la charnière entre l’ancienne et la nouvelle Alliance.  

[1] http://catholic.co.il/index.php?option=com_content&view=article&id=10174&Itemid=480&lang=fr
[2] Kehillot vient de la racine hébraïque khl qui signifie appeler, convoquer. Il est traduit en français par le terme : communauté.
[3] Littéralement, sanctification signifie « mettre à part » du temps.
[4] Concile Vatican II, Nostra ætate, Constitutions, décrets, déclarations, Editions du Centurion, Paris, 1967, p.696.
[5] http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/letters/2015/documents/papa-francesco_20150806_lettera-giornata-cura-creato.html
[6] http://www.catholic.co.il/index.php?option=com_content&view=article&id=9654:great-advent-fr&catid=35&lang=fr&Itemid=291
[7] Concile Vatican II, op. cit., p.697.

Cet article fait partie du numéro 62 de la revue FOI

Irénée de Lyon, artisan de paix et d’unité

septembre-octobre-novembre 2019

Formation Chretienne  

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