Vito Impellizzeri

Professeur de théologie fondamentale et systématique à la Faculté pontificale de théologie de Sicile Directeur de l’Institut supérieur des sciences religieuses.

21 décembre 2023

Théologie

La Cité de Dieu survient dans les limites vulnérables de l’humain

Une question du récit de la Genèse m'a toujours intrigué: « Ils entendirent le Seigneur Dieu se promener dans le jardin à la brise du jour, et l'homme et sa femme se cachèrent du Seigneur Dieu parmi les arbres du jardin. Le Seigneur Dieu appela l'homme et lui dit : "Où es-tu ?". Il répondit : "J'ai entendu tes pas dans le jardin ; j'ai eu peur, car je suis nu, et je me suis caché". Il dit : "Qui t'a fait connaître que tu étais nu ? As-tu mangé de l'arbre dont je t'avais défendu de manger ?" ». (Gn 3,8-13). Pourquoi, avant le péché, Adam ne perçoit-il pas consciemment sa nudité ? Surtout, pourquoi ne considère-t-il pas la nudité comme une faiblesse, une honte, une vulnérabilité ? Quelque chose qu’il veut cacher et qui génère en lui l'expérience de la peur ? Et encore, de quoi, de qui avoir peur ? Du froid ? De la violence ? De Dieu ? De quoi a-t-il eu honte?

Un changement de perception de la vie

La question de Dieu oblige Adam à prendre conscience d’un changement dans sa perception de la vie, dans ses relations, dans le regard qu’il porte sur lui-même. Son regard a changé. Et il a changé par désobéissance, par manque d’écoute. Et maintenant qu’il recommence à écouter, ne serait-ce que le léger bruit des pas de celui qui vient, il a peur. La peur de ne pas pouvoir se défendre, de ne pas pouvoir empêcher l’autre, qu’il soit Dieu ou homme, qu’il soit plus fort que vous, de vous envahir, de vous juger, de vous condamner.

C’est une perception radicalement nouvelle. Elle attend la rédemption et la restitution d’une vie libérée de la peur de l’incursion et de l’abus par une nouvelle nudité, celle qui, en marchant dans le jardin, fait sortir l’homme et la femme de leurs cachettes, jusqu’à celle du tombeau. C’est la nudité de Dieu. C’est la kénose. « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qu’il égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la Croix. » (Ph 2, 5-8).

Le fait concret et universel que le Verbe s’est fait chair a changé à jamais le sens, et donc la signification, de la chair de tout homme et de toute femme. La chair de chaque homme et de chaque femme a rapport avec la chair du Christ. Le fait concret et universel que le Verbe fait chair soit monté au ciel, soit revenu dans le sein du Père, sans se séparer de la chair, sans renoncer à sa condition humaine pour revenir à la seule condition divine, a changé pour toujours le sein de Dieu, la communion trinitaire, parce qu’il a placé dans son Amour accueillant la chair du Fils, son humanité, et dans son humanité celle de tous les hommes et de toutes les femmes, de tous les temps et de toutes les conditions. Il a assumé notre condition humaine pour nous associer à lui, pour partager sa condition filiale, pour devenir enfants dans le Fils.

La conscience théologique de l’amour de Dieu pour nous est le Christ Jésus qui s’est dépouillé de sa condition divine pour assumer la condition humaine, tout sauf le péché. Dans la résurrection et l’ascension, il ne s’est pas dépouillé de sa condition humaine, mais il en a fait la nouveauté, le don, le salut, le paradis dans le sein même de Dieu.

Tel est l’horizon théologique dans lequel je choisis de me reconnaître, un verbe que j’écris dans un sens pascal en fonction des apparitions du Ressuscité, de la vulnérabilité, de la note charnelle assumée et rachetée. Regarder l’homme, tout homme, dans sa condition concrète et dans sa situation vitale pour entrevoir le christique dont il est issu et auquel il se réfère : tel est mon choix fondamental. Tout ce qui est authentiquement humain concerne le Christ et l’Evangile, et tout ce qui est authentiquement évangélique et christique concerne l’humain. Une réciprocité pascale et inclusive, qui n’exclut personne.

Quand le Fils de l’homme et de Dieu a-t-il révélé la vulnérabilité comme condition de notre chair et de la sienne ?

Lorsque, selon le récit de l’Evangile, il a conduit son humanité dans l’Esprit jusqu’au bout de ses forces, jusqu’à la proximité de la faiblesse et la perception de la mort, après quarante jours de désert et de jeûne. Le moment où la chair et la condition humaine sont devenues vulnérables. Un temps où l’humanité du Christ a été conduite à la vulnérabilité par l’Esprit.

Il ne s’agit pas d’une vulnérabilité due au péché, elle ne doit pas être confondue avec lui, elle n’appartient pas dans sa racine et son origine aux conséquences du péché originel, elle n’est pas le résultat de la violence et de l’abus, mais elle vient du choix du Christ d’aller jusqu’au bout, jusqu’à la limite de la chair, de la condition humaine. Atteindre avec une conscience filiale et pneumatologique cette limite à partir de laquelle on peut regarder l’origine de la créature comme don et gratuité, et donc éprouver des sentiments de gratitude, et à partir de laquelle on peut aussi regarder l’impétuosité violente du péché et de la mort, et donc éprouver des sentiments de rédemption.

Accueil de migrants à Lampedusa

Le temps de la vulnérabilité de la condition humaine du Christ devient alors propice à la confrontation avec le tentateur ; un temps où la vérité démasque le mensonge, où la confiance dissout la mauvaise foi, où la gratitude révèle le narcissisme idolâtre. Le Crucifié-Ressuscité place ces trois attitudes comme le soutien et le fondement de toute condition humaine, qui est obligée de passer par le temps de la vie en devenant vulnérable.

Où devrions-nous donc chercher à reconnaître le moment de la vie humaine qui devient vulnérable ? Quel homme, au même titre que le Maître, devient vulnérable à cause de l’épuisement de ses forces et de la proximité de sa faiblesse avec la mort ? J’ai pensé et je me suis souvenu, memoria passionis, de certaines dimensions stockées dans les visages, dans les histoires, dans les larmes de ceux que j’ai rencontrés dans l’espace hospitalier et humble de leur vulnérabilité.

Un temps où se dessinent l’écoute, le partage, la solidarité, la proximité, un signe qui se produit dans les relations, un temps nouveau : celui de l’espérance, de la réciprocité justement, de la fraternité. La vulnérabilité, le récit de l’humain communément éprouvé, devient alors un temps de fraternité où l’autre fait entendre ses pas, non pas pour faire peur ou se défendre, mais pour redonner de l’espoir et offrir des soins, comme pour racheter la liberté et la dignité.

Les limites vulnérables de l’être humain

Le long de la route qui descend de Jérusalem à Jéricho, le long de la bande de Gaza, le long de la frontière entre l’Ukraine et la Russie, le long des côtes de Libye, de Tunisie et de l’île de Lampedusa, le long des rues bondées et écrasées des marchés populaires de Palerme et de Naples, j’ai reconnu des hommes et des femmes dont la chair est dessinée par les tatouages de la vulnérabilité, les cicatrices de torture le long de leurs jambes et de leur dos, ou dans les traits de leur visage, presque comme pour marquer un nouveau sourire, de la renaissance et de la douleur de l’enfantement.

Dans les maisons bombardées, des familles aux enfants marqués par la guerre, dans les services hospitaliers bondés et encombrés de victimes innocentes, dans les centres d’accueil où des hommes et des femmes font la queue pour une bouteille d’eau, un sandwich ou une couverture, j’ai senti cette odeur d’humanité, celle qui vous imprègne entièrement et vous fait sentir partie de la lutte avec les blessures infectées de ceux qui vous entourent pour qu’ils ne meurent pas et commencent à guérir.

J’ai senti cette odeur d’humanité, celle qui vous imprègne entièrement et vous fait sentir partie de la lutte avec les blessures infectées de ceux qui vous entourent pour qu’ils ne meurent pas et commencent à guérir.

Des chairs usées, dramatiquement marquées par la faim et la soif, éprouvées jusqu’à la faiblesse, craignant d’être abandonnées parce qu’elles sont devenues invisibles ou réduites à des problèmes dont personne ne veut s’occuper. Le long de ces chemins de la vulnérabilité, en tant que moment de la vie de l’homme commun mis à l’épreuve, se produit cependant une expérience surprenante : on se rend compte que ces rues de la vulnérabilité appartiennent à la cité de Dieu parmi les hommes. La cité de Dieu survint dans les limites vulnérables de l’être humain. V. I.

traduit de l’italien par T. Gèze

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

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