Giovanni Panzieri

Communauté de Sant’Egidio, Rome

21 décembre 2023

Italie

La Communauté Sant’Egidio : la force des fragiles

La Communauté de Sant'Egidio est née en 1968, à Rome, au lendemain du Concile Vatican II, à l'initiative d'Andrea Riccardi, un lycéen qui, avec d'autres étudiants, essayait de vivre l'Evangile dans la ville. Les premiers enfants de « l’Ecole de la Paix », Andrea Riccardi et ses amis les ont rencontrés sur les rives du Tibre, dans un bidonville peuplé d'immigrés venus du sud de l'Italie. Depuis ce jour, de nombreux chemins de solidarité se poursuivent au sein de Sant’Egidio. La prière, les pauvres et la paix sont ses références fondamentales.

La Communauté de Sant’Egidio est une « communauté de peuples », présente dans plus de 70 pays à travers le monde, qui accueille des hommes et des femmes de tous âges et de toutes conditions, unis par un lien de fraternité, par l’écoute de l’Evangile et par le service gratuit aux pauvres. Dans chaque pays, des gens du lieu en font partie : en ce sens, on dit qu’elle est « glocal », global et local. Unie par les trois « P » indiqués par le Pape François à la Communauté : Paix, Prière, Pauvres. Une façon de changer le monde par des moyens pauvres, par l’amitié, ensemble, en « communauté ». Tout le monde, fragile, vulnérable, est pardonné par la miséricorde de Jésus, et cela devient une responsabilité envers tous les vulnérables. Dans une époque fragmentée comme la nôtre, où la solitude urbaine elle-même devient une maladie, le fait d’être une communauté contient un germe de guérison.
En plein cœur de Rome, dans le quartier de Trastevere, dans la petite église d’un ancien monastère dédié à Sant’Egidio, dont la Communauté tire son nom, nous avons commencé à vivre quotidiennement l’écoute de l’Evangile en nous réunissant le soir dans la prière commune et dans la liturgie eucharistique du samedi, comme centre de la vie communautaire. Aujourd’hui encore, la Communauté continue de se réunir tous les soirs à 20h et de nombreuses personnes s’associent à sa prière, grâce à la rediffusion sur le site (www.santegidio.org ). La prière commune du soir et la liturgie sont des moments où « nous redécouvrons la vérité de nous-mêmes : celle d’être de pauvres disciples, des mendiants, qui avons besoin d’écouter le Seigneur » (Andrea Riccardi).

Dès ses premiers pas, la Communauté a considéré la vulnérabilité comme l’incontournable lien avec l’autre. La fragilité nous constitue comme êtres humains et nous la partageons tous. De là naît l’urgence de vivre comme Jésus, ouvert aux questions de ceux qui sont affaiblis et fragiles, en assumant les besoins et les demandes des nombreux hommes et femmes blessés qu’on rencontre dans la vie quotidienne, sans exception.

Mais, devenir amis ou proches des pauvres implique aussi la responsabilité d’imaginer et de construire des éléments d’une société non pas submergée par la « culture du déchet », mais dans laquelle les personnes âgées, les pauvres, les handicapés, les étrangers, les prisonniers, les malades, les réfugiés, les personnes seules aient la première place.

Dès ses premiers pas, la Communauté a considéré
la vulnérabilité comme l’incontournable lien avec l’autre. La fragilité nous constitue comme êtres humains et nous la partageons tous.

Dans ce sens, la Communauté de Sant Egidio cherche à vivre une fraternité universelle, un Evangile de l’amitié, et souhaite créer des liens à tous les niveaux de la société pour contrecarrer la fragmentation et l’affaiblissement de la vie des personnes vulnérables.

Le pape François, à l’occasion de la Journée mondiale du handicap, en 2022, a déclaré : « Vous, sœurs et frères handicapés, pouvez enrichir l’Eglise : votre présence peut contribuer à transformer les réalités dans lesquelles nous vivons, les rendant plus humaines et plus accueillantes. Sans vulnérabilité, sans limites, sans obstacles à surmonter, il n’y aurait pas de véritable humanité ».

Dans les années 70, alors que de nombreuses personnes handicapées vivaient presque cachées dans la honte de leurs familles, la Communauté Sant’Egidio a promu le Mouvement des Amis. Pour la Communauté, les personnes handicapées ont un charisme particulier, celui de la joie et de la communication, de la fraternité, vécus dans l’amitié. L’estime et l’amour peuvent devenir une force qui ne fait plus peur, et cela est vrai pour tout le monde, ils sont une grande force de guérison dans une société individualiste.

Le Mouvement des Amis, qui a pris ce nom en 1999, a un Manifeste fondateur qui ne cache pas les problèmes, mais préfigure la transformation : « Nous ne sommes pas tous pareils, mais la diversité c’est la joie du monde. Nous sommes nombreux mais nous nous connaissons chacun par notre prénom : nous sommes des ‘’Amis’’. Nous semblons faibles et parfois nous luttons, mais, ensemble, nous avons une grande force et nous pouvons faire beaucoup de choses : aimer, chanter, peindre, travailler, nous entraider, être heureux ».

Les personnes handicapées participent également à l’amour de la Communauté pour les plus pauvres, en rendant visite aux personnes âgées hospitalisées dans les instituts, en préparant des sandwichs et des boissons chaudes pour les « dîners itinérants » pour les sans-abris vivant dans la rue, ou en écrivant à certains prisonniers dans les couloirs de la mort. Il s’agit d’une voie non théorique, réelle, qui s’applique à tout le monde : « Personne n’est si faible ou si pauvre qu’il ne peut pas aider quelqu’un encore plus pauvre ».

Cette dimension transversale se retrouve dans tous les aspects de la Communauté: Jeunes pour la Paix (pour les plus jeunes), Gens de Paix, un mouvement d’Italiens et d’immigrés, qui accompagnent les réfugiés qui arrivent sains et saufs en Europe grâce aux Couloirs Humanitaires.

Les périphéries de Rome et le monde, ainsi que l’écoute de l’Evangile, sont de véritables écoles d’humanité. Les rencontres avec des personnes de toutes conditions et de tous horizons, année après année, sont devenues notre école : la route comme histoire. Celui qui rencontre un pauvre s’arrête pour l’écouter, devient son ami et reçoit ce qu’il n’aurait jamais imaginé.

Il n’y aurait pas de Communauté Sant’Egidio sans la Parabole du Bon Samaritain, mais aussi sans le passage qui suit, dans l’Evangile de Luc, celui de Marthe et Marie, « qui ont choisi la meilleure part ». Service ensemble dans la prière et l’amitié avec Jésus, sans conflit. La Parole est la « première œuvre de la Communauté ». Et une partie de notre famille est « l’homme à moitié mort » qui vit très souvent sur les trottoirs de nos villes. Elle s’exprime directement dans la rencontre avec des hommes et des femmes sans-abris : s’arrêter pour parler, établir une relation personnelle d’aide et d’amitié, aider en cas de besoin. Ce sont des gestes qui comblent l’abîme d’indifférence qui entoure la vie et parfois même la mort de ceux qui vivent dans la rue.

C’est de là que vient la célébration qu’on fait chaque année, le dernier dimanche de janvier, pour se souvenir de toutes les personnes mortes dans les rues. Comme on fait pour des gens de la famille, et chacun a un nom et un prénom. Nous les appelons les Amis de la route et il ne s’agit pas d’une façon de parler. Elle s’engage à prendre la responsabilité de trouver des solutions, d’aider à en sortir, de promouvoir la coexistence accompagnée, la récupération des droits, des documents, parfois de l’identité, toujours de la dignité.

A Rome, en Italie et, aujourd’hui, dans plus de 70 pays à travers le monde, depuis les enfants africains des rues jusqu’aux « canissi », les maisons en roseaux des villages d’Amérique centrale ; de la proximité dans la rue, pendant les mois les plus froids, le droit à la nourriture chaude, jusqu’aux cantines, dans les camps de réfugiés, au Trastevere, dans d’autres villes. C’est ainsi que disparaît la frontière entre ceux qui aident et ceux qui sont aidés (Benoît XVI).

Une synthèse parlante est le « Déjeuner de Noël » qu’on célèbre chaque année depuis le 25 décembre 1982 dans la Basilique de Santa Maria in Trastevere et dans de nombreuses régions du monde, en présence de nombreux pauvres, de personnes âgées seules, de réfugiés, de familles pauvres, et qui s’est propagée, en 40 ans, dans plus de 70 pays à travers le monde.

Là, de nombreux amis de la Communauté, croyants, non-croyants, aident, chacun à sa manière.

Une image qui pourrait englober de manière significative l’idée de vulnérabilité se trouve à l’intérieur de notre petite église du Trastevere, où se trouve un Christ en bois très particulier : il n’a pas de bras. On ne sait rien : ni l’artiste, ni la date de création, ni les événements historiques qui l’ont réduit ainsi. C’est juste comme ça : avec sa douleur, avec son regard vers le haut. Nous l’avons appelé : « Christ de l’impuissance » à qui nous avons également dédié une prière particulière.

Et comme le disait le cardinal Zuppi : « Le Christ sans bras dans l’église de Sant’Egidio est le signe que Dieu se confie à nous pour accomplir son œuvre dans le monde, en restant proche des pauvres, des démunis, des marginalisés ».  G. P.

traduit de l’italien par T. Gèze


« Seigneur Jésus, Toi qui es mort impuissant, cloué à la croix, sans te sauver toi-même. Toi qui as sauvé tant d’hommes, tourne vers nous ton regard, prends pitié et pardonne-nous nos moments d’avarice, d’orgueil et d’arrogance, délivre-nous de la tentation de sauver notre vie, aide-nous à la perdre pour toi et pour ton Évangile, toi qui es ressuscité et à la droite du Père, maintenant et à jamais. Amen ».


Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

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