Père François Michon

Berger de la Communauté du Chemin Neuf

Editorial

La force de l’amitié fraternelle

Dimanche 9 décembre, le lendemain de la béatification des 19 martyrs d'Algérie, alors que les familles des sept moines étaient réunies à Tibhirine, la liturgie nous proposait ce texte de Baruch : «  Tiens-toi sur la hauteur, et regarde vers l'Orient  : vois tes enfants rassemblés, du couchant au levant, par la Parole du Dieu Saint  ; ils se réjouissent parce que Dieu se souvient. Tu les avais vus partir à pied, emmenés par les ennemis, et Dieu te les ramène, portés en triomphe, comme sur un trône royal. » (Baruch 5, 5-6)

Ces Chrétiens et ces Musulmans rassemblés à Oran en mémoire de leurs martyrs témoignent de la force de la parole que ces derniers ont incarnée jusqu’au bout. C’est un peu comme si chacun, Chrétien ou Musulman, prononçait à l’égard de l’autre ces paroles de Mgr Claverie : «  Rien que pour un homme comme Mohamed, un seul, ça vaut la peine de rester dans ce pays, même au risque de sa vie. » ou bien cette phrase retrouvée dans un carnet de prière de Mohamed  : «  Ce serait trop triste que Pierre, qui aime tant l’amitié, n’ait pas un ami à ses côtés pour l’accompagner, à l’heure de la mort.  » L’amitié fraternelle de Mgr Claverie et de Mohamed a ouvert une brèche par laquelle Chrétiens et Musulmans voient aujourd’hui la lumière. « Car Dieu a décidé que les hautes montagnes et les collines éternelles seraient abaissées et que les vallées seraient comblées. » (Baruch 5, 7)

Notre frère Christian Bouchez m’a autorisé à vous partager sa relecture de son séjour en Algérie à l’occasion de cette célébration : « Depuis cette guerre d’Algérie dans laquelle j’étais engagé, j’éprouvais le besoin de revenir sur cette terre que j’avais foulée dans des conditions si difficiles, de panser certains souvenirs, de revenir sur l’incompréhension ressentie de cette situation : pourquoi les Algériens que nous approchions et qui nous entouraient étaient perçus comme ennemis  ? pourquoi, pourquoi s’entretuer ? »

Un jour, au cours d’un violent accrochage, les «  rebelles  » avaient tué plusieurs des nôtres et j’ai été moi-même mis en joug par un servant de fusil-mitrailleur. Une violente rafale et les dernières balles bien alignées sont tombées à mes pieds… Pourquoi lui et pas moi  ? Dans cet échange de tirs, j’ai eu soudain cette vision  : si je pouvais simplement parler à celui qui, l’œil dans son collimateur, cherche à m’éliminer, ne pourrions-nous pas nous comprendre et être amis ? Il a disparu, je suis là. Depuis, je portais ce besoin de témoigner combien cette guerre injuste n’avait eu aucun sens, et venir vivre et partager un temps de Paix avec ces frères Algériens a été une libération. J’éprouvais le besoin de venir prier pour la Paix de ce pays, pour tous les Algériens que j’avais méprisés et qui ont tant soufferts de la guerre civile, victimes innocentes. Nécessité après des années de luttes fratricides, d’injustices faite aux Musulmans pendant la période coloniale, de retourner dans ce pays, en situation d’hôte, de dépendance, seule attitude qui permette le pardon et la fraternité. Je suis allé seul, à pied, totalement désarmé, à N.D. de l’Atlas sous la surveillance et la protection d’un militaire algérien armé de sa kalachnikov. Juste retour des choses ! »

Nos frères et sœurs de la Communauté sont arrivés à Tibhirine il y a bien peu de temps pour prendre le relais de ceux qui, dans la non-violence et le désarmement, ont choisi la force de l’amitié fraternelle. Nous ne faisons que commencer ce long chemin et nous prions pour eux et pour ce qu’ils engagent pour toute la Communauté avec le monde musulman dans cette terre d’Algérie.

Cet article fait partie du numéro 59 de la revue FOI

Les 19 Martyrs d’Algérie, Témoins du plus grand amour.

décembre 2018 janvier-février 2019

Vie de la Communauté  

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