P. Olivier Turbat

Prêtre de la Communauté du Chemin Neuf, Abbaye d’Hautecombe

Vie spirituelle

« La fragilité et la grâce »

Dans un livre intitulé La faiblesse et la grâce (1), le P. Olivier Turbat partage ses notes de prière et, à travers celles-ci, son cheminement spirituel parcouru avant et après un accident vasculaire important (AVC) qui a altéré ses capacités d’expression. La première partie comporte les notes écrites entre 1998 et 2010. Trois années après son AVC (2011), il recommence à écrire ses notes de prière, grâce à l’aide de personnes proches, ce qui constitue la seconde partie de l’ouvrage. « Maintenant, je ne peux ni écrire, ni lire, ni parler, mais ma relation à Dieu est toujours présente et même je sens que Dieu est plus proche qu’avant. Ce livre est un moyen pour moi de témoigner de ma relation avec le Seigneur. » Merci de nous permettre de publier ces quelques extraits !

PRIER SANS CESSE

4-5 Septembre 2004, Lourdes

Grâce de Lourdes. Je me confi e à Marie et je prie le Seigneur pour recevoir l’humilité, pour qu’il me donne un coeur pur, un attachement renouvelé au Seigneur. Je souhaite sortir de ma tiédeur et être tout à Dieu. Mais ma demande est marquée par le désir inavoué d’être délivré de toutes mes faiblesses, d’être enfin fort et pur. Et derrière ce rêve de perfection, se cache le rêve d’être délivré de ce combat de chaque instant où j’ai besoin de puiser ma force dans la grâce… C’est un refus discret mais efficace de ma faiblesse et de ce mystère de dépendance que le Seigneur m’enseigne depuis longtemps.

La réponse du Seigneur est pleine de douceur et très claire. Ce qu’il me demande c’est de continuer à m’engager plus avant dans le combat de la prière. Prier quotidiennement, y attacher une importance toute particulière, faire que la prière soit le cœur de mes journées. M’occuper moins de mes progrès que de ma fi délité à la prière. Ne pas trop regarder ma faiblesse, ne pas trop m’attarder sur telle ou telle fragilité, ni même tel ou tel péché, mais me confi er à lui dans le silence, devenir de plus en plus un homme de prière.

Le Seigneur ne me rendra pas fort en un instant. Ma faiblesse est ce qui me rend dépendant de la grâce et de la miséricorde. Mon désir d’être fort est un désir secret de n’avoir plus besoin de dépendre au quotidien de la grâce et de la miséricorde. Dépendre de la miséricorde est redoutable car cela me plonge toujours dans une attitude de pauvreté du cœur, contre laquelle je lutte souvent. Il me faut donc prier sans cesse, prier en tout temps, prier quand j’en éprouve l’envie, quand je reçois quelques consolations sensibles… et prier quand je ne ressens rien, quand tout m’en détourne, quand je suis tenté de fuir au plus vite.

L’OBEISSANCE DU PERE LEBBE

Mars 2007

Lecture de la vie du Père Lebbe trouvée dans la bibliothèque du foyer de Charité de Notre Dame de l’Unité à l’Ile Maurice. Le père Lebbe souhaitait la nomination d’évêques chinois le plus vite possible, comprenant que c’était le moyen le plus efficace pour favoriser le développement de l’église en Chine. Mais les congrégations missionnaires en place, qui avaient fournis les évêques des diocèses chinois jusqu’à maintenant, ne souhaitaient pas faire ce passage tout de suite. Ses supérieurs l’ont fortement repris et même brimé pour ses positions en désaccord avec sa congrégation sur ce point délicat. Le Père Lebbe a toujours vécu ces brimades dans une obéissance sans faille.

Son opinion finit par être connue du Vatican qui prend position au bout d’un certain temps en faveur de la responsabilisation rapide d’un clergé indigène dans les pays de mission. Cet avis du Vatican est en particulier officialisé dans la lettre apostolique de Benoit XV Maximum illud du 30 novembre 1919. Cette lettre apostolique, fortement inspirée des idées du Père Lebbe, déchaînera encore plus la violence de ses supérieurs contre lui.

Plusieurs années plus tard, le Père Lebbe rencontre le cardinal Von Rossum, préfet du dicastère pour la propagation de la Foi. Et le cardinal lui dit dès le début de l’entretien :

« Et maintenant, c’est à moi de vous remercier… oui oui je vous remercie du fond du cœur de ce que vous avez fait, de ce que vous avez souffert et avant tout d’avoir si parfaitement obéi. C’est votre obéissance qui a tout sauvé, car nous n’aurions pas pu appuyer de notre autorité la thèse d’un prêtre dont la conduite n’eut pas été entièrement correcte. Je ne puis vous dire assez ma reconnaissance pour avoir eu assez de foi dans l’obéissance pour vous soumettre sans hésiter alors même qu’humainement l’obéissance parut tout compromettre. C’est là ce que Dieu a béni … »

A LA SUITE DU CHRIST

Si quelqu’un me sert qu’il me suive »

A l’occasion de ce changement important de mission (départ de Hautecombe pour Paris), le Seigneur me révèle ce qui n’est pas conforme à sa volonté en moi et me semble t’il fait entrer dans un chemin de purification.

Je sers le Seigneur depuis longtemps déjà. Je donne ma vie  ; je travaille à son service avec beaucoup d’ardeur, parfois sans compter mes efforts.

Mais il me montre à quel point je puise mes forces dans la reconnaissance que je retire de la réussite de mon travail et dans l’affection de ceux qui m’entourent. « Ma nourriture c’est de faire la volonté de mon Père ». Cette parole m’attire mais elle me juge. Pour l’instant, il serait plus juste de dire  : ma nourriture, c’est de me sentir reconnu et aimé !

J’ai commencé à servir le Christ, mais pas encore à le suivre. Le suivre c’est accepter non seulement de faire des choses à son service, mais encore de les faire sur son ordre, sans autre motivation que celle de faire sa volonté, et de les faire dans ce détachement où rien d’autre ne compte en définitive que son amour à Lui, sa présence, sa volonté.

Ce changement m’oblige à un détachement par rapport à ce que je fais. Il ne me reste que ce que je suis et la relation à Jésus prend une couleur nouvelle. Il me fait aussi penser au détachement ultime, celui de la mort où je n’aurai plus aucun autre point d’appui que l’amour gratuit du Christ. Il faut que je me répare à cette mort. Il n’y a là rien de triste ou de morbide, mais le sentiment très fort que le but de ma vie ne peut être réduit à des activités plus ou moins valorisantes ou à des affections fraternelles, fussent-elles bonnes en soi. Il me faut bien un jour me mettre en route sur ce chemin de purification et de détachement, où le Seigneur devient effectivement le Maître.

DIEU LUI-MEME ME PREND, ME TIENT, ME PORTE

11 Août 2015

« Il faut ici maintenir contre tout objectant que si quelqu’un, à bout de raison d’espérer et de vivre, se laisse glisser au fond de l’abîme, que si alors simplement il ne dit pas « non » à Dieu, que s’il ne refuse pas, alors Dieu lui-même le prend, le tient, le porte. »

1 Normalement je devrais trouver ma situation très difficile. Je ne peux toujours pas lire, écrire, parler correctement. Mais je me rends compte que Dieu est bien présent, « qu’il me prend, qu’il me tient, qu’il me porte ». Avant l’accident, je ne savais pas à quel point Dieu pouvait réellement être là et me porter dans des situations difficiles.

 De temps en temps, je trouve un peu énervant de ne pas pouvoir plus me plaindre de ma situation. Cette situation est vraiment difficile, mais Dieu est là, c’est lui qui me porte.

FECONDITE

26 décembre 2017, à l’Abbaye d’Hautecombe

« Je te connais de toute éternité et c’est moi qui t’ai formé. Ce que tu prends dans ton corps pour une infirmité, un handicap, j’en ai fait un lieu de fécondité. C’est dans ce lieu que je dépose ce soir ma bénédiction. » (3)

[1] P. O. Turbat, La fragilité et la grâce, Ed. Ad Solem, parution le 24 octobre 2018.
[2] Chanoine J. Leclerq, Vie du Père Lebbe, Casterman.
[3] Prophétie donnée lors d’un groupe de prière qui rassemblait tous les célibataires consacrés de la Communauté.

Cet article fait partie du numéro 58 de la revue FOI

Forum Chrétien Mondial « Let mutual love continue ! »

septembre-octobre-novembre 2018

Formation Chretienne  

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